LA FIN DU « BON COUP » ?

Bon coup Légumes

Vous aussi, vous n’en pouvez plus de cette formule aux accents belliqueux ? Parce que marre du sexe show off, assez de la pression sur l’endurance de Monsieur ou la souplesse de Madame. Bonne nouvelle : l’heure est à la célébration d’un érotisme aux contours moins guerriers, plus altruistes. Chaud devant, chaud !

« Angoisse ». Voilà le terme qu’utilise Solal quand on lui demande de résumer son dernier date. Pourtant, tout s’annonçait sous les meilleurs auspices. Jugez plutôt : une virée musée par beau temps (et sans masques, s’il vous plaît), un dîner gourmand en terrasse et une réponse enthousiaste au folklorique « tu veux prendre un verre chez moi ? ». Bingo, dites-vous ? Oui, sauf que. À peine entrés dans l’appart « s’ouvre le festival du stress ». D’abord un baiser (« pas ouf ») puis, sans transition, l’effeuillage (« une galère »). À partir de là, notre ébéniste se met « en mode focus », histoire de montrer ce qu’il a « dans le ventre ». Ou plutôt, sous le bassin. Problème : à vouloir faire à tout prix la démonstration de sa maestria question parties de jambes en l’air, c’est la panne. « Chaque première fois, je me mets tellement la pression que plus personne ne répond en bas ». Et de soupirer : « Il n’y a que moi pour gâcher mes one shot en me focalisant à 100 % sur l’objectif d’être le coup de l’année ». Vraiment ?

MALAISE POSTCOÏTAL

Que Solal se rassure, son cas est loin d’être isolé. Et la cause n’est pas à chercher bien loin, à en croire Sophie Hasson, animatrice du podcast Sexplorer, dédié à l’éducation sexuelle. « Quand on dit “bon coup”, ce qui vient spontanément à l’esprit c’est une sexualité de performance saturée d’idées préconçues selon lesquelles une rencontre satisfaisante passerait par un long rapport, des positions acrobatiques, une myriade de prouesses physiques. Surtout côté mecs, car une masculinité compétitrice entre en jeu ». Et aux femmes d’en faire parfois les frais. « J’ai tout de suite capté que le type était obnubilé par la grammaire viriliste du bon coup », se souvient Adèle. Abdos mis en valeur, positions millimétrées « sans doute inspirées du porn » et tutti quanti. Ce qui devait être un moment d’intimité, tout du moins fun, se transforme en « cirque ». « On nageait dans le ridicule, il se regardait baiser tout du long comme si on était aux JO du cul ». Et Adèle, dans tout ça ? Juste la désagréable sensation de n’être que le « faire-valoir » d’un « ego mâle sans doute menacé ».

Bon coup Livre
TO-DO LIST_
Vous doutez de la qualité de votre performance ? Vous avez peur de ne pas passer l’examen haut la main ? Prenez un stylo et du papier : le principal, c’est d’abord de savoir écouter ; ça finira bien par rentrer.


Son de cloche similaire du côté d’Iris. « Je suis tombée sur des mecs tellement angoissés à l’idée de ne pas assurer, qu’ils n’écoutaient rien d’autre que cette appréhension, et m’oubliaient comme partenaire ». Résultat : des expériences « déshumanisantes », style « poupée gonflable sans prénom ». Dans l’optique où, pour un gars, être un bon coup se limiterait à manier une matraque télescopique, mieux vaudrait que les femmes hétéros se tournent vers des godemichets. Pas de défaillance (sauf problème de batterie), large éventail de proportions. Et pas de malaise postcoïtal. Si Iris fricote encore avec des homologues homo sapiens, c’est qu’elle attend « une connexion respectueuse » – condition sine qua non pour elle d’un rapport satisfaisant qui, souligne-t-elle, se joue autant en amont et en aval, que « pendant ». Eh oui. Que ce soit autour d’un verre ou sous la couette, « s’intéresser à la vie des gens aussi a un impact sur la qualité des rencontres sexuelles ».

SYNDROME ÉTOILE DE MER

L’exigence quasi-athlétique qu’implique en sa sémantique même la formule de « bon coup » (extensible par : « bon coup de rein »), Gwen Ecalle, présidente de l’asso Sexosophe centrée sur la libération de la parole sexuelle, l’associe à une vision « capitaliste » de l’érotisme. Grosso modo, nous serions sur un marché au sein duquel, pour grimper en valeur, il faudrait faire montre de « technicité ». Savoir comment conduire une femme à l’éjaculation, provoquer l’orgasme prostatique, empiler les pipes « à rendre fou » … Par-delà l’aspect plaisir, certains y verraient des « buts à atteindre » pour optimiser leur « capital érotique », sous peine d’être ostracisés en se faisant étiqueter « mauvais coup ». Une formule cinglante qui a longtemps hanté Pauline. « J’avais peur d’être reléguée dans cette case parce que je n’ai jamais aimé de faire de fellations », explique-t-elle. « Très vite, j’ai remarqué que c’était un passage attendu, sinon obligé, et que je risquais de ne pas être rappelée si je n’y adhérais pas ». Quitte à être ghostée, Pauline n’a jamais franchi cette ligne rouge. Mais d’autres n’ont pas pu respecter ce qu’elles considéraient être leur limite.
 

« IL SE REGARDAIT BAISER TOUT DU LONG, COMME SI ON ÉTAIT AUX JO DU CUL. » 

 

Ainsi de Marie, cette serial dateuse, qui « chassait » toujours avec un objectif en tête. Incarner non pas le « bon coup » (trop facile !), mais « l’inoubliable ». Avec, en creux, l’épouvantail du « syndrome étoile de mer ». « Ça passait par quelque chose de très cérébral, une analyse de chaque instant pour cerner ce qui faisait kiffer, ou non ». Alors, Marie acceptait tout, comme pour « enchaîner des combos dans un jeu vidéo ». Se faire éjac’ sur les seins ? Dix points. Dire « oui » aux morsures fauves ? Quinze points. Être OK pour un plan à plusieurs ? Vingt points. Le tout avec l’impression d’exécuter des mooves mécaniques à la manière d’un « robot » (touches A+B+A). Et avec, en fin de partie, un sentiment de dégoût viscéral. « Je ressentais à peine de plaisir, et encore moins d’orgasmes, tant je m’oubliais. J’ai fait des choses qui m’écœuraient, parce que je ne me demandais pas si ça me plaisait ou pas, si c’était en adéquation avec mon désir ou non ». Une pente à risque, signale Denis Trauchessec, psycho-sexologue. 






En cabinet, ce thérapeute accueille régulièrement des personnes dont « l’injonction » à être un bon coup a renforcé les complexes (éjaculations jugées précoces, troubles érectiles…), jusqu’à, parfois, « couper toute envie, de peur de ne plus être à la hauteur des standards ». « Si, de perspective réjouissante, la sexualité se mue en configuration anxiogène, le cerveau sécrète des hormones de stress qui éteignent toute libido ». Débute alors un travail de réhabilitation du désir. Mais certains cas de figure exigent des accompagnements plus lourds. « À partir du moment où une personne se force à un acte sexuel, que ce soit pour adhérer à un prétendu schéma-type de bon coup ou non, nous sommes dans une situation qui peut être subjectivement perçue comme un viol », alerte l’expert. 

LEVIER ÉROTIQUE

Pour prévenir ces drames, il y a urgence à placer la parole au cœur des sexualités. Ce à quoi s’attelle Anoushka, réalisatrice de porno éthique, féministe et responsable, diffusé sur son site. « Derrière le mythe selon lequel une bonne relation sexuelle doit être intuitive, voire bestiale, et donc se passer de parole, se cache souvent l’absence de consentement enthousiaste ». Raison pour laquelle ses acteurs, outre le fait qu’ils « déconstruisent la dimension phallocentrée » du « bon coup » en s’adonnant à d’autres pratiques que le coït (caresses, baisers…), prennent ponctuellement la température. « Est-ce que je peux t’embrasser ? », « est-ce que c’est OK ? ». Une nécessité, à l’ère post Metoo qui, loin de « casser l’ambiance », fait levier érotique. « Poser des questions, c’est s’extraire d’une posture nombriliste, et ouvrir les portes de sexualités alternatives ». Le rythme des mots, la suavité de l’intonation, les vocabulaires employés – soft ou dirty, c’est selon… Qui a dit que demander le consentement ne pouvait pas être enivrant ?

« L’alchimie sexuelle sans dialogue est une illusion », résume la cinéaste,« et l’idée du “bon coup” universel est un charlatanisme nocif ». Notamment parce que cette formule générique ne peut pas recouvrir des ressentis aussi singuliers que ceux associés à la sexualité. Pour le plus gros queutard de mon entourage, « bon coup » rime avec « osmose éthérée », tandis qu’aux yeux d’une autre, la chose se résume à « mettre K.O. » son partenaire. Bon. « On est typiquement dans une vision fantasmagorique différentielle, qui ne pourrait pas se résoudre sans discussion, dans le cas d’un rapport », commente Denis Trauchessec. « Que ce soit pour un soir ou pour la vie, la communication évite les quiproquos et permet, sur les relations de long terme, d’accompagner la métamorphose des fantasmes de chacun pour trouver un équilibre satisfaisant ».

En somme, l’enjeu serait d’opérer un virage. Depuis un diktat de performance exclusivement arrimé au physique, à une expérience d’échange faisant place aux mots. Un moyen, notamment, d’acter le fait qu’un « bon coup » ne peut se conjuguer qu’à deux, s’il ne veut pas renvoyer à une expérience strictement individualiste. Pour mettre cette transition sur pied, Gwen Ecalle en appelle au concept « d’autonormie », inventé par l’essayiste féministe Barbara Polla. L’objectif ? « S’émanciper des modèles normatifs archaïques, surannés et toxiques sur l’idée du bon partenaire pour que chacun définisse la propre cartographie de ses désirs ». Le moyen ? Notamment reléguer au placard les scénarios rigidement décalqués sur le porn grand public, pour laisser place « à une réinvention du rituel érotique à chaque nouvelle rencontre, et dont le Graal ne serait pas tant l’orgasme mécanique – atteint grâce à un partenaire réduit au rôle de bon exécutant –, que la jouissance, comprise comme un état émotionnel lié au plaisir d’un partage à géométrie variable ». Qui son goût pour la sexualité tantrique, qui son appétence pour le BDSM, qui son appétit fétichiste pour les ongles au vernis cyan. Qui son épanouissement dans la sensualité « vanille », aussi. Le bon coup autocentré est mort : bon débarras. Vive l’autonormie érotique d’empathie, donc ? Hourra !


Par Antonin Gratien
Photos Cécile Collange