Jusqu’au 1er mars, Scotty Ramon (alias Kid Cudi) expose pour la première fois ses toiles, et une sculpture, à la galerie Ruttkowski;68, dans le Marais. Présent à son vernissage, il a répondu à nos questions, avec, en fond, une musique créée pour l’occasion.

Scotty Ramon : « J’ai montré mes premières peintures à ma mère. Elle a trouvé ça bien, mais sombre. Elle m’a conseillé de peindre la lumière, de montrer la part de bonheur qui réside également en moi. Je lui ai répondu que ça n’était pas ce que j’avais envie de faire. Puis, pendant deux jours, j’ai réfléchi à ce qu’elle m’avait dit et je suis retourné au studio. J’ai finalement peint cette toile. C’est aujourd’hui ma préférée. L’exposition « Echoes of the Past » propose une traversée parmi les différentes impressions de mon double, que j’ai appelé Max. »

« C’est la première peinture que j’ai faite. C’était très perturbant. En la voyant, je me suis demandé ce qu’il se passait, s’il fallait que j’aille consulter… Mais c’était purement instinctif, l’expression d’une noirceur, et d’un message fort : l’image de Max en train de se planter un couteau dans la gorge… La peinture a une valeur thérapeutique pour moi, que je n’obtiens ni avec l’acting ni avec la musique. C’est un mode d’expression où je peux être dans mon studio, détaché de tout le reste. »

« Lorsque j’ai commencé à peindre, je me suis dit demandé qui aurait envie d’avoir ça chez soi… Les couleurs vivent expriment la même dualité que mes morceaux « Poursuit of Happiness » et « Day’n’ Nite ». Un contraste entre le fun et une profonde introspection, souvent sombre. La couleur dans le cadre représente le monde en tant qu’espoir et, à l’intérieur de ce monde, il y a toujours ce tournoiement intérieur. »

Cette sculpture en fibre de verre, installée dans la seconde pièce de l’exposition, fait face à la toile SABOTAGE #2 VERSUS. « C’est deep, très deep et ça exprime ce que j’ai vécu. J’ai trouvé cette image si puissante que j’en ai fait une sculpture. J’adore les Kaws Companion, à tel point que j’en ai quatre. J’ai voulu créer ma propre version, ma propre sculpture inspirée des Kaws Companion. J’ai commencé par de petites versions, puis je me suis lancée et j’ai fait celle-ci. »

« Cette toile représente une version de moi-même sortant de mon corps pour me tuer, comme si vous étiez votre pire ennemi, ce qui a été le cas pour moi pendant longtemps. C’est la seconde partie de « Sabotage ». Elles expriment toutes deux un même message. J’ai une autre peinture de Max. Elle sera dans ma prochaine exposition… »
Impressionné, ou timide, Scotty Ramon (alias Kid Cudi) démarre la présentation de ses œuvres, le visage orienté vers le sol. Devant une quinzaine de journalistes téléphone en main, et six ou sept caméras, il déroule son discours, explique l’origine de ses toiles, à quel point peindre le nourrit, l’allège de plusieurs années d’inconfort, de tristesse – l’a sauvé, après être sorti d’une cure de désintoxication, fin 2024. Il confie être réellement libre dans son studio, à peindre, en phase, enfin, avec son rêve d’enfant : devenir dessinateur. Derrière nous, tambourine les basses d’une bande originale créée spécifiquement pour l’occasion – une techno minimaliste, sombre, qui accompagne les tourments de son double, « Max ». Personnage principal des tableaux, il tombe du ciel, est entouré de monstres, lutte contre lui-même dans des paysages oniriques, à l’atmosphère proche du fauvisme. Admirateur de Basquiat, il est inspiré par Kaws et par les dessins animés, dont Then Ren and Stimpy Show.
Installée au 8 rue Charlot depuis 2018, la galerie choisie par Scotty Ramon a été créée par un proche de Sarah Andelman, le photographe Nils Müller. Il raconte : « Kid Cudi m’a toujours fasciné en tant que musicien. Dans chacun de ses projets, il a su quitter sa zone de confort, apporter de nouvelles idées. C’est une attitude que je revendique pour moi-même et que je veux défendre à la galerie. Ses œuvres sont authentiques, elles viennent de lui, elles sont profondément lui. Voilà pourquoi je soutiens son projet. L’œuvre musicale est une partie importante de l’exposition, elle fait le pont entre le musicien et le peintre. » Entre New York, Düsseldorf, Cologne et Paris, la galerie Ruttkowski;68 (dont le nom est inspiré du DJ Sven Rutkowski alias Rutt), présente les œuvres d’artistes contemporains, avec pour fil conducteur la singularité et l’ambiguïté – en atteste Prosper Legault, découvert il y a quelques années dans un squat d’Aubervilliers et aujourd’hui exposé à New York avec ses sculptures mêlant pop art, récupération et architecture ; en atteste également l’œuvre de Scotty Ramon, d’après Nils Müller : « Si on prend « FREE », les couleurs sont belles, il y a une forme de paisibilité, tout vibre joyeusement, et pourtant un personnage tombe du ciel… Ou bien, il est en train de voler… C’est ma pièce préférée, car elle est mystérieuse. Et c’est le mystère que nous voulons exposer. »
Quoi de plus mystérieux qu’être si près d’un artiste internationalement connu depuis 2009 et Man of the Moon, et qui, devant ses tableaux, semble absorbé, joyeux et effrayé à l’idée de montrer « ça », le fruit de son intimité, d’un dialogue intérieur longtemps masqué par la drogue et une vie de rapstar où la musicalité permettait de cacher, en apparence, solitude et angoisse. À ce moment précis, lorsque nous refaisons le parcours de l’exposition avec lui, les toiles prennent leur sens, elles expriment sa curiosité devant l’existence et l’altérité du « je ». En partant, nous lui posons quelques questions, avec, en main, un cadeau pour son anniversaire. Ce jeudi 29 décembre, il allait, en effet, fêter ses 42 ans…
Bravo pour cette exposition. Ce personnage que vous peignez, pourquoi l’avoir nommé Max ?
Scotty Ramon : C’est ma mère qui m’appelait comme ça. Je pense que c’était un nom cool. C’est aujourd’hui le nom que j’ai donné à mon intériorité. Je ne voulais pas me représenter directement. Je me suis dit que ça allait être bizarre…
Votre pitch de « Echoes of the Past » ?
Enfant, je dessinais beaucoup. Je voulais en faire mon métier jusqu’à mes 16 ans, où j’ai finalement décidé d’être rappeur. Je suis nostalgique du bonheur et de la liberté que j’avais petit. Mes toiles cherchent à refléter ce passé, avec, toujours, les démons qui ont petit à petit peuplé mon imaginaire. Ce qui est génial avec la peinture, c’est que, contrairement à la musique où l’on a besoin d’un ingénieur du son pour terminer le travail, ici c’est moi, entièrement moi qui interviens.
Par Alexis Lacourte




