JE T’AIME, JE TE QUITTE PLUS 

marché intime barbie

Depuis 20 ans, nous nous étions habitués à l’idée d’avoir une froide valeur marchande sur le marché de l’intime. Mais quand l’amour devient la valeur refuge d’un monde en crise, que font les économistes ? Thomas Porcher s’interroge.

Ces trente dernières années l’économie de marché s’est étendue à l’amour. Avec l’arrivée des speed-dating (sorte d’entretiens d’embauche où l’on choisissait ou zappait un candidat après quelques minutes de discussions) et des applications de rencontre (où, tel le casino, on like des profils, puis on consomme ou zappe après quelques échanges), l’amour est devenue un vaste marché dépassant les cadres des rencontres traditionnelles – le travail, les vacances, le bus, les clubs de sport, etc . Désormais, il est possible d’avoir accès à des personnes que nous n’aurions très probablement jamais croisées dans la vie réelle. C’est la grande distribution de la rencontre. Et, comme au supermarché, chaque produit tente de se démarquer avec sa photo de profil et son petit commentaire vendeur permettant de montrer en quelques mots le meilleur de soi-même : l’argent quand on en a, l’humour quand on n’a pas d’argent. Les quelques photos mises sur l’application sont censées annoncer la couleur : je suis torse-nu ou en maillot de bain = je suis beau ; je suis au bord d’une piscine = je pars souvent en vacances ; je fais une petite grimace = je suis sympa. Chacun se « markete » pour avoir la possibilité d’être choisi. Le jeu de l’offre et de la demande bat son plein avec ces différents marchés. Des plus luxueux (site d’élite pour célibataires exigeants) à ceux où tous les produits sont en solde toute l’année. Certains ont été les grands gagnants du marché et multiplient les conquêtes. D’autres en sont les exclus, vivent dans la pénurie sentimentale et deviennent des proies faciles pour les « brouteurs » (escrocs en ligne qui opèrent principalement d’Afrique) qui leur promettent amour, sexe et réconfort pour finir par leur soutirer de l’argent.

Ce marché de l’amour a été l’objet d’étude de nombreux livres, comme celui qui a révélé Michel Houellebecq Extension du domaine de lutte où l’auteur nous présente un cadre – donc plutôt gagnant dans la société – qui est un perdant sur le marché de l’amour. D’autres, comme Christophe Mouton avec son livre Un garcon sans séduction avec comme sous-titre Calculez votre valeur sur le marché de l’amour, ont poussé la logique de marché et l’optimisation de son capital de séduction encore plus loin. À cette époque, le mariage paraissait d’un autre temps, le poly-amour était largement accepté et faisait la Une de tous les magazines people, la famille paraissait rétrograde. D’ailleurs, la plupart des familles de Paris à New York, en passant par Londres, vivaient séparemment. L’amour était éphémère, on s’interrogeait sur sa durée. L’amour dure trois ans titrait le best-seller de Frédéric Beigbeder.

VALEUR REFUGE

Mais le Covid-19 a frappé le monde. Les habitants des grandes villes ont été les plus touchés et ont payé le plus lourd tribut. Ces citadins qui vivaient dans des petits appartements (donc sans balcon, ni jardin), qui mangeaient deux repas sur trois à l’extérieur et qui passaient leur temps à faire des activités (apéros, expos, restos, etc.) se sont retrouvés confinés. L’arrêt de tout et le retour aux sources : la cuisine, la maison, la famille et le couple. Désormais, il s’agit de se cuisiner des bons petits plats et pas d’aller dans le dernier resto à la mode. Désormais, il s’agit d’être à l’aise avec des vêtements amples autant adaptés à l’intérieur qu’à l’extérieur mais pas d’être désirable. Désormais, il s’agit de travailler le plus possible de chez soi et pas dans un endroit sympa. Désormais, il s’agit d’habiter dans une belle maison avec jardin, plutôt que d’habiter dans un quartier branché. Dans cette nouvelle organisation de la vie en société, où les interactions humaines sont limitées, le couple semble être redevenu une valeur refuge. La recherche de sensations dites pures, comme en propose l’idée de l’amour idéal, semble avoir remplacé celle de sensations fortes, voir extrêmes. Jusqu’à quand ? En économie, une valeur refuge ne l’est que le temps de la crise, affaire à suivre…






Mon Dictionnaire d’économie ( Fayard, 342 pages, 19 €)


Par 
Thomas Porcher