EXTENSION DU DOMAINE DE L’ESCORTING

escorting

Vous utilisez encore le terme « prostitution » et vous ignorez ce qu’est exactement un compte OnlyFans ? Il se pourrait bien que vous ayez loupé l’une des plus puissantes transformations à l’œuvre dans les soubassements de la société. Celle qui se fixe un objectif : monétiser le corps à tout prix.

Je m’apprêtais à écrire cet article quand une story Instagram, postée par l’un de mes ex bien sous tous rapports, attira mon attention. Il remerciait un acteur porno travaillant pour le studio FrenchTwinks d’avoir fait sa promotion sur son propre compte – dans le but de gagner en visibilité, j’imagine. Bon, rien de choquant là-dedans, car moi aussi, je suis pas mal de gens évoluant dans le milieu du X, mais je n’avais pas jusqu’ici la sensation d’être représentatif de « la norme ». Erreur ! Dans le monde d’aujourd’hui, ça fait bien longtemps que Xvideos, PornHub et consorts sont passés dans la pop culture, au point d’être traités (presque) comme le dernier album de Pomme ou l’opus 48 de la saga Fast & Furious. 

Mais la consommation avide et ostensible de porno n’est que la queue de comète d’un phénomène beaucoup plus profond : celui de la marchandisation du corps, et du corps en tant qu’objet sexuel. Revenons une seconde à notre charmant acteur de FrenchTwinks : il m’a fallu un quart de seconde pour tomber sur une autre de ses stories qui faisait la publicité de son compte OnlyFans, lequel permet de vendre des contenus « premiums » à des abonnés (qui sont la grande majorité du temps des vidéos explicites, comprenez pornographiques). Vous me direz, quoi de plus normal, pour un acteur porno, que de vouloir diversifier ses sources de revenus !

Sauf que la construction d’un édifice OnlyFans est loin de concerner les seuls professionnels du sexe. De fait, autour de moi, chez les plus ou moins jeunes adultes du milieu gay, on ne me parle que de ça : « Mon pote Nico a voulu faire de la chanson, mais finalement il fait son biz sur OF, c’est plus pratique » ; « Ma copine Estelle a monté une chaîne YouTube de gaming, mais comme elle est plutôt bonne, elle a créé son OF à côté, ça lui paye son crédit immobilier ! ». Bien sûr, comme sur tous les réseaux sociaux, certains aspirent au succès mais n’arrivent pas à créer une fanbase suffisamment large pour pouvoir enclencher des revenus importants. Mais l’envie, elle, s’avère de plus en plus présente dans les esprits, y compris chez ceux qui poursuivent tranquillement leurs études d’ingénieur ou de droit en parallèle de ce nouveau « rêve » qu’il s’agit accomplir. 

Parce qu’on aurait tort de croire qu’il s’agit là d’un phénomène qui touche les seules personnes en galère sociale – qui, soit dit en passant, se comptent par centaines de milliers dans la jeunesse française paupérisée. Ce qu’on perçoit, c’est une volonté de trouver tous les moyens possibles pour rentabiliser ce que l’excellente Catherine Hakim appelle le « capital érotique ». Les GenZ sont pragmatiques et ne s’encombrent pas de considérations pseudo-morales sur ce qui se fait et ce qui ne se fait pas, et lorsque c’est le cas, et que tel ou tel hésite vraiment à se lancer dans le tournage de porn, c’est alors pour des raisons purement stratégiques. Avoir des vidéos de soi à poil peut en effet toujours faire tâche lorsqu’on veut devenir magistrat ou expert-comptable, mais lorsqu’il n’y a pas d’incompatiblité a priori, alors le rêve devient projet, et le projet peut vite se matérialiser. Moi-même, j’avoue y avoir très souvent pensé… 

DU COMPTE ONLYFANS À L’ESCORTING

La puissante popularisation de sites comme OnlyFans ne signifie pas pour autant que toutes les barrières au sujet du corps sautent d’un coup d’un seul : la société occidentale reste encore fortement puritaine sur ces sujets, j’en veux pour preuve la politique extrêmement restrictive appliquée en la matière par les grands réseaux sociaux. Malgré tout, certaines digues idéologiques cèdent, en même temps que les GenZ à la mentalité déter’ renforcent leur influence, au point de considérer l’escorting comme une activité non seulement possible, mais dépourvue de toute problématique morale. Et quitte à passer quatre heures par jour à parler sur Grindr, autant que cela puisse générer des rentrées d’argent, dans un contexte économique brutal, marqué par l’inflation généralisée. 

Concrètement, en tout cas dans le milieu gay, rien n’est plus simple que de créer un profil sur HUNQZ, par exemple, qui permet de proposer ses services, et même pour ceux qui n’y pensaient pas, l’idée leur viendra spontanément à l’esprit s’ils utilisent l’ordinaire appli Romeo, où les demandes de sexe tarifé sont légion – bien qu’elles soient théoriquement interdites. La raison est simple : Romeo et HUNQZ sont des entreprises sœurs, et même si la première est indépendante de la seconde, certains utilisateurs font parfois la confusion. Et si vous ne connaissez pas les codes, en voici un : vous mettez un emoji diamant à côté de votre nom, les initiés comprendront que vous proposez (en théorie) du sexe tarifé. Ensuite, vous pouvez toujours basculer sur un autre réseau plus discret comme SnapChat, échanger les numéros de téléphone, et bam, vous planifiez un rendez-vous OKLM. Mais par pitié, faites attention à ce que vous faites ! Parce que (i) ce n’est, quoi qu’on en dise, pas anodin d’avoir une relation sexuelle, fût-elle consentie, avec un inconnu (tarifée ou pas) et que (ii), comme partout, il y a des tarés… Bah oui, être escort, c’est dangereux, vous ne le saviez pas ?!






DE L’ESCORTING AU MARCHÉ DISCOUNT

Mais, comme on pouvait s’y attendre, l’escorting n’échappe pas aux « eaux glacées du calcul égoïste », dixit notre cher Marx. Et si le digital a facilité pour le pire et le meilleur la pratique de l’escorting, la dure compétition sévit aussi brutalement qu’ailleurs au sein du marché du sexe. Parce que si l’on peut sans difficulté imaginer une croissance soutenue côté demande, l’offre, elle aussi, a explosé : même plus besoin de se rendre sur des sites spécialisés (mention spéciale à l’appli Recon pour les délires fétichistes, mon péché mignon). Une simple errance mentale sur Insta, Snap ou Hornet vous permettra assez rapidement de trouver des personnes proposant ce type de services. Si vous additionnez les travailleurs du sexe et ceux qui veulent prioritairement promouvoir leur OnlyFans ainsi que les gens en grosse galère qui se rendent à la banque alimentaire pour pouvoir survivre, vous devriez avoir le choix… 

En conséquence, certains prix s’effondrent, et si les tarifs se situent généralement autour de 150 euros de l’heure, pour les escorts les plus jeunes (ou beaux), les plus en galère descendent parfois à 100, voire 50 euros, quand ce n’est pas 30, après négociation… D’autant que beaucoup n’ont pas forcément les compétences nécessaires en négo pour pouvoir se vendre au juste prix, et de l’autre côté, les clients en profitent parfois éhontément. 

Mais le capitalisme le plus dur offre aussi son lot de bonnes surprises : lorsque je m’étais infiltré dans le milieu, on me proposait parfois entre 1000 et 2000 euros pour quelques heures avec un type. De quoi s’acheter un manteau Balenciaga en solde. À l’heure du SMIC à vie – dans certains métiers – et des boulots à trois euros de l’heure payés à la course, on comprend pourquoi on peut vraiment y réfléchir à deux fois, lorsqu’on se retrouve au pied du mur. Et puis bon, si le client est compréhensif, on peut toujours essayer de lui expliquer, au lounge du Peninsula, qu’on veut bien se tripoter devant le gars mais sans qu’il y ait de contact physique – why not.

Une fois lancé, il ne faudrait pas minimiser les risques toujours aussi énormes associés à une telle activité : rencontrer des hommes violents, des pervers, des escrocs ; choper des IST (la fellation avec préservatif est rarement appréciée, surtout chez ceux qui payent) ; se faire embrigader dans des réseaux mafieux de proxénétisme… D’autant que la loi de 2016 qui pénalise les clients se retourne parfois contre les personnes prostituées : les premiers estiment que, dans le cadre actuel, c’est désormais eux qui prennent le risque et qui peuvent donc, par exemple, refuser le port du préservatif. 

Pour autant, si la réglementation du secteur semble défaillante, en n’empêchant pas, notamment, l’inquiétante prostitution des mineurs, l’abolition du plus vieux métier du monde semble à la fois irréaliste et, au vu de la situation économique de certaines personnes, foncièrement injuste. Quoi qu’on en pense – votre serviteur est d’ailleurs circonspect sur tout ça –, l’extension massive du domaine de l’escorting et plus généralement de la monétisation du corps, apparaît comme un phénomène insurmontable. Et aller dire à celui ou celle qui en fait commerce qu’il vaudrait mieux prendre un job respectable dans un fast-food, pour un salaire qui couvrira tout juste un loyer dans la capitale, c’est carrément être un salop.


Par 
Tom Connan
Photo Gabrielle Langevin