Actrice majeure des années 1980, Debra Winger a percuté les esprits avec Officier et Gentleman, Tendres passions ou Un thé au Sahara. De ses débuts imprévus à Hollywood à son rapport compliqué à la célébrité, elle revient sur une carrière faite de hasards, de choix radicaux et d’absence.
« Je viens de terminer de déjeuner, mais sachez-le, vous n’auriez pas envie de m’interviewer si je n’avais pas mangé… » Debra Winger, 70 ans, déjeune donc dans un local sombre de la Cinémathèque et éclate de rire. Ce rire rauque, majestueux, sublime, qui irrigue plusieurs de ses films et fait vibrer notre mémoire. Si il y a des actrices qui incarnent une époque, il y a celles qui la traversent en résistant à tout ce qui voudrait les enfermer Debra Winger appartient clairement à la seconde catégorie. Star majeure du cinéma américain des années 1980, elle a toujours avancé à contre-courant d’Hollywood, préférant les rôles complexes et les détours aux trajectoires toutes tracées.
Lorsqu’elle apparaît à l’écran à la fin des années 1970, elle impose immédiatement une présence singulière. Dans Urban Cowboy, puis surtout dans Officier et Gentleman, elle incarne une héroïne fragile et combative qui marque durablement l’imaginaire du public. Mais c’est avec Tendres passions, face à Shirley MacLaine, qu’elle trouve l’un de ses rôles les plus mémorables. Trois films, trois nominations aux Oscars, et déjà une réputation d’actrice intense, parfois difficile, insaisissable. La suite de sa carrière confirme ce goût pour les personnages ambigus et les histoires intimes. On la retrouve notamment dans La Veuve noire, Un thé au Sahara ou Shadowlands, où elle donne la réplique à Anthony Hopkins dans un registre plus intériorisé, presque fragile. Loin de chercher à devenir une star consensuelle, Debra Winger privilégie les rôles qui la déplacent, quitte à se faire plus rare à l’écran. Dans les années 1990, elle s’éloigne même du cinéma pendant plusieurs années, un choix rare dans une industrie qui valorise la visibilité permanente. C’est peut-être ce qui rend aujourd’hui son parcours si particulier. Dans une époque dominée par les carrières calculées et les franchises, Debra Winger incarne une autre idée du métier d’acteur : instinctive, libre, parfois imprévisible.
À l’occasion de l’hommage que lui consacre la Cinémathèque française, elle revient sur cette trajectoire singulière : ses débuts fulgurants, ses choix parfois radicaux, ses refus. Une conversation avec une actrice qui, depuis plus de quarante ans, rappelle que la liberté peut aussi être une forme de fidélité à soi-même.
Vous avez commencé par étudier la criminologie, puis vous avez travaillé dans un parc d’attractions où, suite à un accident, vous êtes tombée dans le coma, et vous êtes restée paralysée et aveugle pendant dix mois. Après cet épisode dramatique, vous avez décidé de devenir actrice.
Debra Winger : Les histoires que l’on répète finissent par devenir des mythes, même pour soi-même. Quand on raconte un souvenir encore et encore, il se transforme. Il devient une petite légende personnelle. Bien sûr, ces événements ont existé, mais ils n’ont plus grand-chose à voir avec la personne que je suis aujourd’hui. La vie n’est pas un récit parfaitement écrit. Elle est beaucoup plus aléatoire que cela.
Vous ne croyez pas à une destinée toute tracée ?
Non. Je pense que la vie est faite de hasards. Beaucoup de jeunes imaginent qu’ils vont suivre un plan précis : faire ceci, puis cela. Moi, je n’étais pas comme ça. J’étais simplement ouverte aux possibilités. Et je crois que c’est ce qui compte : être prête. On ne peut pas provoquer les choses à volonté, mais si l’on est prêt quand l’occasion se présente, alors quelque chose peut se produire.
Vos débuts se font assez vite à la télévision…
Oui, j’ai commencé par de petits rôles dans des séries, dont Wonder Woman, où je jouais Wonder Girl. À l’époque, je pensais que ce serait une série un peu plus féministe… Finalement, ce n’était pas vraiment ce que j’imaginais et je n’ai pas donné suite. Mais ces expériences m’ont permis d’apprendre mon métier.
Le tournant arrive en 1980 avec Urban Cowboy.
Absolument. Le réalisateur, James Bridges, m’a offert une chance incroyable. Je n’étais personne et je me suis retrouvée là presque par accident. C’est souvent comme ça que les choses arrivent. James est devenu un mentor pour moi, un ami, presque un membre de ma famille. Il me manque. Ce film a été un vrai déclic.
À l’époque, vous vous êtes dit que votre carrière pouvait basculer ?
Je me souviens avoir pensé que si je ne parvenais pas à avancer après ce film, je devrais alors faire autre chose. Je n’ai jamais voulu être actrice à tout prix. Ce qui m’importait, c’était d’être utile d’une manière ou d’une autre. Si raconter des histoires pouvait servir à quelque chose, alors je continuais. Sinon, j’aurais changé de voie.
Vous avez ensuite enchaîné de gros succès ou des films devenus cultes. Comment choisissez-vous vos rôles ?
D’abord avec mon instinct. Mais surtout en fonction du réalisateur. Pour moi, le metteur en scène est la clé. Même si j’aimais un scénario ou un personnage, je ne faisais pas un film si je ne croyais pas profondément au réalisateur.
Un des bijoux de votre filmographie, c’est Tendres passions de James L. Brooks.
C’était une histoire difficile à raconter. Nous avons parfois eu des désaccords avec James, mais c’était toujours dans l’intérêt du film. James est quelqu’un qui veut que l’histoire soit la meilleure possible.
Pour ce film, vous avez travaillé avec Jack Nicholson et Shirley MacLaine.
Oui, et c’était une chance incroyable. Mais vous savez, à l’origine, James voulait engager Burt Reynolds. Burt Reynolds ! Je lui ai dit que c’était une mauvaise idée et que j’aimerais qu’il envisage un autre acteur pour le rôle. Je lui ai donc demandé qui serait son candidat idéal et il m’a répondu Jack Nicholson, mais que c’était impossible. Je connaissais Jack, je lui ai apporté le scénario le soir même et il a très vite accepté. J’ai eu une vraie complicité avec lui, même si cela a été plus compliqué avec Shirley, mais cela a été très exagéré par la presse. Et si nous avions des désaccords, on voulait toujours faire le meilleur film possible.
Vous avez refusé de nombreux projets comme Les Aventuriers de l’arche perdue, Ghost, Pretty Woman, Le Silence des agneaux, Basic Instinct, Jurassic Park, Une équipe hors du commun, À la poursuite du diamant vert…
Et alors, j’ai raté un grand film, un grand rôle ? J’ai refusé Les Aventuriers, car le rôle féminin n’était pas très intéressant. Mais cela ne m’a pas empêché de rester amie avec Steven (Spielberg, NDR). On ne m’a pas proposé Le Silence des agneaux, je n’aurais pas décliné celui-là… J’ai quitté Une équipe hors du commun après m’être entraînée au baseball pendant trois mois. Je préfère refuser quelque chose qui ne correspond pas à ce que je ressens plutôt que de le faire par opportunisme. Parfois le public adore un film que vous avez refusé, et c’est très bien comme cela. Mais ce n’étaient simplement pas les films que je voulais faire.
Alors que vous êtes au sommet en 1995, vous disparaissez des écrans pendant plusieurs années après l’excellente comédie Forget Paris, avec Billy Crystal.
Ce n’était pas une disparition. Ma mère était malade, j’avais un enfant, j’enseignais à la fac, j’écrivais… Je n’avais simplement pas envie de tourner des films qui ne me correspondaient pas.
Vous avez déclaré un jour que la célébrité était un poison. Le pensez-vous toujours ?
Elle peut l’être, oui. J’ai vu des gens changer complètement lorsqu’ils devenaient célèbres. La célébrité peut vous enfermer, vous empêcher d’évoluer. Mais elle peut aussi être un outil, si vous savez l’utiliser. Ce n’est pas forcément mauvais en soi. Tout dépend de la manière dont on s’en sert.
Festival de la Cinémathèque, jusqu’au 15 mars
En présence de Debra Winger
www.cinematheque.fr/cycle/festival-de-la-cinematheque-13e-edition-1550.html
Par Marc Godin




