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DÉBORA, MASSEUSE ÉROTIQUE : « JE REFUSE QUE L’ON ME PARLE D’EXPLOITATION SEXUELLE OU DE TRAVAIL FORCÉ… »

Journaliste espagnol amoureuse de Paris, Marta cherchait un moyen d’augmenter ses revenus. Elle raconte sa découverte des massages érotiques et la naissance de son alter-égo dominateur : Débora. Récit glissant.

Ce n’est pas en me réveillant un matin de septembre que m’est soudainement venue l’idée de changer mon prénom ou de me créer un alter-ego. C’est pourtant ce qui m’est arrivée.
Il faisait chaud. J’étais en pleine phase de réinvention personnelle. Mon chômage touchait à sa fin. Je vivais à Paris, j’étais lasse d’être pauvre. Je traversais cette période comme une expérience de survie mais aussi d’apprentissage du minimalisme : tenter de transformer ces emmerdes en opportunités. Et, même si la réalité me revenait en pleine face, je ne voulais pas me résoudre à accepter le premier travail médiocre qui s’offrait à moi.
J’étais donc là, dans mon salon, à jeter chaque jour un coup d’œil à Craigslist tout en questionnant mes limites : jusqu’où pourrais-je aller ? Financièrement, le plus gratifiant serait d’être escort. Je repensais à tous les mecs avec qui j’avais baisés ;  je serais déjà riche s’ils ne m’avaient donné qu’un pourboire. Mais je n’arrivais pas à imaginer me faire pénétrer par des inconnus, voyant cela comme tourner dans la grande roue d’un parc d’attractions.
Pendant un petit moment j’évaluais l’idée de me faire 2000€ avec quelques évènements du style « on recherche des filles pour une soirée sexy » puis d’effacer l’expérience de ma mémoire. Hélas, les annonces sur lesquelles je tombais étaient de pures humiliations.
Je connaissais également un mec qui pratiquait la domination et qui m’avait affirmé que je serais douée. Mais, il me semblait que mon accent espagnol transformerait l’affaire en blague. En plus, pour réussir dans ce métier, il est nécessaire d’investir énormément de temps et d’argent – pour les accessoires notamment – et ce dès le début. Je n’avais ni l’un ni l’autre.
J’ai donc opté pour une solution à mi-chemin : masseuse érotique. J’ai dépoussiéré la tenue que je portais pour mon boulot d’acheteuse de sacs de luxe pour une entreprise faisant l’intermédiaire avec je ne sais trop qui et je me suis convaincue que ce ne serait finalement pas si dégoûtant que ça de toucher des inconnus…

« Je m’appellerais Débora : plutôt qu’une timide, je serais une femme fatale. Et je n’ai d’ailleurs plus l’âge d’être une Lolita. »


Sans trop réfléchir, je me suis rendue à un entretien dans un appartement de luxe à La Madeleine. Ils recherchaient une fille élégante mais sans expérience. Ils assuraient eux-mêmes la formation. Je me suis très bien vendue. Le fait de parler anglais était un plus. C’est ainsi que j’ai rencontré celle qui sera ma patronne pendant un temps : une Franco-Italienne de 50 ans avec, derrière elle, une longue carrière dans le monde du massage californien. Elle avait vécu à Miami où elle faisait du pole-dance. Son projet était désormais de monter un institut de massage. En parallèle, elle s’entretiendrait, ferait des liftings et prendrait des cours de steps afin de pouvoir continuer à masser jusqu’à ce que d’autres le fassent pour elle et qu’elle devienne patronne. Il s’agissait en réalité d’une femme sans ami ; sa vie personnelle, elle la noyait dans le vin blanc et les somnifères. Trois verres de Chardonay suffisaient à ce que resurgisse son côté pouffe. Ça n’a pas toujours été facile avec elle, mais je lui dois de m’avoir introduite dans cet univers-là. Celui du massage facturé 550€ (ma part était de 20%). 

masseuse paris
Dès le premier jour, elle me donne une liste de prénoms parmi lesquels choisir : ils renvoyaient tous à des protagonistes de films Nouvelle Vague, à des filles faussement ingénues. Mais ils me faisaient penser à ceux que l’on donne aux animaux de compagnie en Espagne. Je lui dis alors que je m’appellerais Débora : plutôt qu’une timide, je serais une femme fatale. Et je n’ai d’ailleurs plus l’âge d’être une Lolita. De plus, le son « r » m’attirait. Je pensais alors à « Disco 2000 » de Pulp ou à Deborah Harry, une femme forte, sensuelle, au visage carré.
C’est ainsi qu’est née Débora. Elle est prête dès 16h00, habillée avec des vêtements de luxe – ou qui du moins semblent chers –, porte talons aiguilles, collier de perles et boucles d’oreilles brillantes. Son maquillage est doux. Ses lèvres, rouges. Et son regard, intense. Le lieu où elle s’épanouissait était un salon dont les canapés étaient convertibles en tables de massage ; au cas où plusieurs massages devaient avoir lieu au même moment. S’y trouvait également une barre de pole-dance qui pourrait servir aux spectacles privés pré-massage. Mais ceci n’arrivait jamais. 

« Serais-je capable de pétrir un humain comme s’il s’agissait d’une boule de pain ? » 


Le « tripot » assurait discrétion et exclusivité. Le show débutait avec un verre de vin accompagné d’une conversation sans substance. Après cette première phase d’accueil, la masseuse – en l’occurrence, moi – conduisait le client jusque dans la salle-de-bain afin qu’il prenne une douche. Pendant ce temps, Débora ôtait ses talons, échangeait sa robe pour un kimono et préparait sa playlist de hits érotiques et sensuels d’une durée précise de 50 minutes. Chaque chanson est en effet associée à une partie du corps. Les deux derniers morceaux correspondent au point culminant : le « happy ending ».
La première fois que je fis un massage, je me testais comme une souris de laboratoire. Serais-je capable de pétrir un humain comme s’il s’agissait d’une boule de pain ? Oui. Je n’ai pas trouvé ça désagréable. Au contraire, j’ai réalisé que cela pourrait me plaire. Ma première fois, comme toutes les premières fois, fut maladroite. Je me limitais à imiter ma mentore : je me déshabillais face au miroir, dans la chambre illuminée par de fausses bougies et parfumée au cèdre grâce à un diffuseur acheté dans un magasin près de la place Vendôme. J’enlevais mes talons et m’installais à gauche de la table-lit. J’enduisais mon client d’huile, je parcourais son corps de mes mains, dans une sorte de massage lymphatique. Les chansons marquaient le rythme mais mes fesses, la partie basse de mon dos, mon bassin et mes omoplates étaient totalement désaccordées. Le temps passait et le but était de transformer le client en une piste glissante pour une des parties cruciales du spectacle : le body-body.

C’est à ce moment que ma « maîtresse » m’a prise à part afin de me montrer comment aurait fait une vraie professionnelle. Elle s’est mise à ramper sur le corps de l’individu, tout en faisant des mouvements circulaires et en pressant ses fesses et ses seins refaits contre lui. Elle déployait sa sensualité à travers une danse ondulante et hypnotique sur le dos du client. En fond sonore, on entendait « Overcoming » de Tricky. J’ai essayé de reproduire ses gestes, mais dans un style robotisé ; je n’avais pas assez de force dans les bras et, pour un bon body-body, il faut des muscles, de la dextérité et une bonne coordination.
Une fois le dos terminé, il fallait retourner le client. C’est la phase que j’appelle « kinder », celle où tu découvres quelle surprise tu vas trouver. Un sexe grand, beau, en érection ? Jeune et flamboyant ? Vieux et mou ? Avec des anneaux de soumis ? Il y a une multitude de variations parmi les organes sexuels masculins et des bizarreries auxquelles parfois tu ne t’attends pas – ou que tu n’espères pas…

« Règle numéro un pour un bon massage : agis comme si tu avais un public, tu es le show. »

 
Au fil des sessions, des prestations, des semaines puis des mois, Débora a commencé à gagner en aisance, en désinvolture et en muscle. Au début, nous n’arrivions jamais à finir les massages entièrement. Ma patronne continuait de me surveiller, la porte entre-ouverte, afin de corriger chacune de mes positions. Elle me disait comment me placer pour ne pas avoir de contractures dans le dos. Quoi qu’il en soit, la règle numéro un pour un bon massage est toujours la même : agis comme si tu avais un public, tu es le show. À cette époque, lorsque j’avais un client gros, j’imaginais un bœuf de Kobe et j’étais contente d’avoir autant de superficie sur laquelle glisser. 
C’est ainsi que j’ai transformé le massage érotique en une réalité à ma mesure, à la mesure de Débora. C’est un jeu psychologique qui commence dès l’échange du premier regard avec le client. 
Je commence par les jambes et dès la première minute, je leur fais comprendre que c’est moi qui commande. Mes clients préférés sont ceux qui pensent être des pros du massage, ceux qui se prennent pour les patrons de l’institut. À ceux-là, je cloue le bec. J’aime les faire fondre comme du beurre entre mes mains, lors de la phase que j’appelle Kill Bill ou « échec et mat » (le fameux « happy ending »).

 

« J’ai massé des politiques, des acteurs, des sportifs ou des anonymes. Mais l’essence est la même : un liquide blanc et gluant. »


Cette première expérience a été l’antichambre de six mois de dur travail dans le salon le plus V.I.P. de Paris. Débora y a appris d’innombrables astuces : la masturbation avec les pieds, quelques secrets de domination… 
Je ne sais pas combien de branlettes j’ai faites, parfois les yeux dans les yeux, d’autres fois les yeux fermés, en attrapant mon client par le col au moment où il allait jouir, en lui donnant confiance si je le sentais timide… Je ne sais pas non plus combien d’orgasmes j’ai provoqués – les plus bizarres provoquant des convulsions assimilables à celles de crises d’épilepsie. J’ai massé des politiques, des acteurs, des sportifs ou des anonymes. Mais le résultat est le même : un liquide blanc et gluant. J’ai eu des moments très érotiques avec un petit nombre d’entre eux. Je les ai laissés s’agenouiller, poser la tête sur mes épaules et me caresser le dos pendant que je me chargeais de leur plaisir. Et je n’ai jamais eu de relations sexuelles avec eux en dehors de mon taff. Beaucoup essayaient d’arranger un rendez-vous dans un hôtel. À ceux-là, je demandais : « en partant de votre bureau, lorsque vous avez fini votre travail, allez-vous bosser dans celui d’en face ? »

« Je refuse que l’on me parle d’exploitation sexuelle ou de travail forcé car cela sous-entendrait qu’il y a une tromperie, une contrainte. »


En dehors du travail, je continue à être la même. Chaque fois que je rencontre un mec, je le préviens que je fais des massages érotiques. Je crois que c’est la première chose à faire ; il faut le vivre avec naturel. Toutes mes collègues de travail, pourtant, gardaient ce secret pour 
leur cercle intime. Mes amies savent ce que je fais. Soit ils l’acceptent, soit ils cessent d’être mes amis.
Je refuse que l’on me parle d’exploitation sexuelle ou de travail forcé car cela sous-entendrait qu’il y a une tromperie, une contrainte. En tant que propriétaire de mon corps, de mon esprit et de ma dignité, je décide de vendre ce que je veux. Je ne vends pas mon corps mais un service.
La face B de tout ça ? Tu te retrouves parfois face à des connards. Lorsque l’un d’entre eux ne respecte pas les règles du massage – ce qui est, en fait, assez rare –, c’est fini.
C’est aussi un travail très physique. Certains jours, tu enchaînes jusqu’à six massages de 30 minutes, 1h00… 1h30. Lorsque tu travailles plusieurs jours d’affilée, tu as mal aux articulations, tes genoux craquent… Parfois, je rentre chez moi crevée et je me dis que c’est moi qui mériterais un happy ending… 

débora masseuse paris

Il y a quelques années, je n’aurais jamais pensé pouvoir dire un jour que j’aimais bien mon travail. Et pourtant, grâce à celui-ci, j’arrive à me dégager du temps libre, (je travailles normalement 3 jours par semaine), à céder à mes petits caprices, à me payer des vacances très cool…
Ou
 à passer un temps sans bosser, parce que j’ai envie d’écrire, de lire, de me promener et de vivre ma vie.


Débora