DANS LA TÊTE DE VLADIMIR POUTINE

Vladimir Poutine

Fin 2020, le président russe annonçait déjà les funérailles de l’Occident. Pour mieux comprendre les bizarreries idéologiques qui l’animent, le romancier Tristan Ranx* s’est plongé dans sa psyché. Voici ses notes.

Le monastère des Grottes de Pskov est situé à quelques kilomètres de la frontière estonienne et du pont de Narva qui relie la Russie à l’Union européenne. Des travaux de consolidation de ces dernières années, ont renforcé et peut-être agrandie la mégastructure souterraine, où reposent 10 000 squelettes de moines qui sont conservés dans les grottes, derrière des plaques en céramique. Dans un réseau de « rues » et peut-être dans les zones interdites on dit qu’il existe des bunkers ultramodernes pour que le monastère puisse survivre à l’Apocalypse. Mais l’existence de ce dernier point n’est qu’une légende locale invérifiable.

Ce réseau de grottes est considéré comme une terre sacrée de la Russie : un « don de Dieu ».

Poutine avance d’un pas martial dans le corridor souterrain du monastère de Pskov. Il a sa fameuse démarche bancale d’un marin d’Odessa, toujours vêtu d’un costume noir aux pantalons trop larges et à la veste trop ajustée, vestiges des années 1970.

Il traverse une série de tunnels vers une chapelle troglodyte afin de retrouver son confesseur, le métropolite Tikhone Chevkounov, l’éminence grise et religieuse de cette démocratie souveraine à l’autorité verticale concentrée en un seul corps. De la raison de haute importance qui réunit les deux hommes dans ce monastère souterrain, nous ne saurons rien, même si nous pouvons l’imaginer aujourd’hui alors que les bombes pleuvent sur Kiev assiégée.

Le redoutable moine Tikhone est le RasPoutine du XXIe siècle, un ancien étudiant de l’école de cinéma de Moscou

Ce fameux monastère fait partie d’une géographie nationale et mythique, comme les collines de Valdaï, où naissent à la fois les fleuves du Dniepr et de la Volga. C’est sur le plateau du Valdaï que Ptolemée et Pline l’Ancien, plaçaient le peuple des Basilidae, tribu originelle de proto slaves, censés vivre au cœur de la grande forêt.

Le monde de Poutine s’inscrit dans une vision Meta-historique où cohabitent des starets, ces ermites orthodoxes, mais aussi des bases spatiales futuristes comme la ville secrète de Svobodny-18, sur les rives sibériennes du fleuve Amour, et rebaptisée Tsiolkovski en l’honneur du pionnier et génie russe de l’astronautique Constantin Tsiolkovski.

Cette nouvelle base spatiale du XXIe siècle est au cœur d’un programme qui allie une forme de résilience du bolchevisme scientifique et le rêve de la conquête des étoiles, mais désormais l’espace de Gagarine et des Soyouz est devenu un cosmos russe « donné par Dieu ».

La date de cette visite du président Vladimir Poutine au monastère ne peut être précisément connue mais elle intervient certainement après ou avant la 17e réunion annuelle du Forum International de Discussion du club Valdaï, tenue à Moscou le 22 octobre 2020 où il annonçait les funérailles de l’Occident en affirmant : « Qu’une toute nouvelle ère est sur le point de commencer et que nous ne sommes pas seulement au bord de changements dramatiques, mais à l’aube d’une ère de changements tectoniques dans tous les domaines de la vie. ».

Si cette phrase est passée inaperçue en pleine pandémie mondiale, c’est que les analystes étaient peu versés dans la culture du Prolekoult et du cosmisme, ces théories des vieux bolcheviques qui cherchaient à détruire le vieux monde pour conquérir les étoiles.

Personne n’avait repéré un mot fondamental, celui de « tectonique » qui ne renvoie pas ici à son sens géologique, même métaphorique, mais à une révolution globale, car ce mot est en réalité la référence à une science aujourd’hui oubliée c’est-à-dire la « Tectologie » d’Alexander Bogdanov.

 Ce programme de conquête sans limites fut dévoilé dans son roman de science-fiction L’Étoile rouge paru en 1908, ou la colonisation de Mars est l’aboutissement d’une révolution bolchevique et d’une volonté de projection qui préfigure Elon Musk.

Bogdanov dans son projet global testait non seulement les drogues nécessaires pour créer un surhumain mais il expérimentait les transfusions sanguines pour trouver un remède contre le vieillissement et contre la mort. Il en mourra en 1928, à la suite d’expériences sur lui-même. Au même moment Ilia Ivanov, un biologiste fou, se lance dans la création de l’hybride homme singe, en préfiguration de la fabrication d’esclaves ouvriers de l’espace.

C’est à travers la fréquentation du moine Tikhone et du cinéaste Nikita Mikhalkov ami du président et réalisateur primé pour son film Soleil Trompeur (1994) que Poutine est initié aux théories du philosophe Ivan Iline, l’auteur de La résistance au mal par la force (1925), partisan de la guerre à outrance contre l’Occident décadent.






PHILOSOPHIE SINGULIÈRE

Cette philosophie singulière correspond à une voie russe qui permet d’offrir une alternative au fascisme, une idéologie totalitaire trop étrangère à l’identité slave et que le Vladimir Poutine considérait inadaptée à la Russie pour des raisons historiques évidentes.

À l’intérieur de cette idéologie de la Voie russe se développe cependant une théorie génétique qui n’est pas sans rappeler le concept de race de l’esprit du fasciste italien Julius Evola.

Laissons le cinéaste s’exprimer : « Mais il se trouve dans cette mémoire génétique, il existe un code génétique différent [russe], (…). Comment le décrire ? Il y a des choses qui n’ont rien à voir avec l’éducation, le mode de vie, c’est comme une constitution génétique hautement culturelle. » et cette spécificité est pour Poutine quand il paraphrase Ivan Iline : « un organisme historiquement formé et culturellement justifié », ce que Goumilev, un autre penseur, désigne comme la « génétique déterministe des peuples ». En 2014 Poutine parlait ainsi de « la supériorité génétique de l’homme russe ».

Pour cette raison, Poutine menace ses ennemis occidentaux : « un monde ou la Russie n’existe plus est un monde qui ne mérite pas d’exister ». Cette phrase prononcée lors du discours sur les nouvelles armes atomiques dites de l’Apocalypse, impliquait le droit inaliénable de la Russie de détruire l’humanité si la Russie venait à disparaître.

Cette affirmation n’est pas à prendre à la légère car dans ce monde du Crépuscule des dieux, tous ceux qui d’une manière ou d’une autre, menacent la Russie de Poutine, doivent s’attendre à une réponse violente jusqu’au final wagnérien d’une dernière bataille ou un Ragnarök nucléaire.

Alors que le temps presse et que la mort rôde déjà et laisse ses marques sur le corps fatigué du dernier Tsar, seule la volonté de puissance donne un sens à une utopie qui affirme vouloir changer le paradigme du monde.

On ne peut réussir à changer le monde que si on possède la force et la possibilité de le détruire, et sur cette voie qui mène soit à l’échec critique ou au triomphe, il n’existe pas de retour en arrière possible.

Le projet dit de Novorossia, qui débute par l’invasion de l’Ukraine, mais qui va bien entendu plus loin encore selon les théories de la Tectologie de Bogdanov, jusqu’aux rives de l’Atlantique, débouchés ultimes de la flotte russe en Espagne ou au Portugal, et au-delà, plus loin encore, jusqu’à vaincre la mort et conquérir le cosmos dans une épopée digne d’un Space Opéra.

Comme l’affirmait Tsioskolvki « la terre est le berceau de l’humanité mais l’humanité ne peut pas rester dans son berceau pour toujours » et le projet Novorossia s’étend au-delà de l’Europe et de l’étoile rouge, au-delà même d’une religion orthodoxe, telle une fusée désormais inutile, qui sera abandonnée à l’aube de la prochaine humanité.

C’est donc un éclair de folie pour les uns ou une prophétie éblouissante qui foudroya Vladimir Poutine quand il quitta les sombres grottes de Pskov pour réaliser son destin de Messie de Fer (Vladimir Kirillov, 1918).

Quitter la Terre, quitter le monde, quitter la raison et faire un pari spectral, une roulette russe nucléaire, pour devenir de guerre en guerre, le dernier des hommes ou le premier créateur des dieux.

*Dernier ouvrage paru : Nuevo Dorado, à la recherche de la cité d’or (éditions Gallimard) 


Par Tristan Ranx
Photo : collage Technikart N°201