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CBD : le subutex des bédaveurs ?

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 OÙ COMMENT J’AI PRESQUE ARRÊTÉ LA WEED 

Finie la vraie défonce et les soufflettes shootées à la weed pure ? Alors que sa légalisation effective fait toujours débat, les dérivés du CBD, cette molécule relaxante moins toxique que le THC, font fureur sur le marché français. Mais existe-t-il vraiment un cannabis « soft » ?

Petit pavillon entre le 18ème arrondissement de Paris et St Ouen. De grands miroirs reflètent un canapé d’angle scandinave et des fauteuils confortables : tous occupés par une douzaine d’amis qui ont pris pour habitude de se réunir ici les jeudis soirs pour l’apéro. L’afro beat tourne en boucle sur les enceintes du salon. On danse, un rigole. Les soirs d’été, on profite du jardin pour faire des grillades, et jusqu’à présent, au milieu des cannettes de bières et des bouteilles de vodka, on se faisait tourner quelques joints. Mais depuis quelques mois, les habitudes de ces quarantenaires – tous fumeurs de longue date – ont changé. Même Sergueï, réputé « gros fumeur », n’est plus de la partie. Cet ouvrier du bâtiment âgé de 37 ans, allure sportive, look bobo-banlieue, explique : « À côté d’un chantier, y avait cette boutique dans le 7ème. J’avais en tête d’arrêter de fumer des cigarettes, j’étais intéressé par les clopes électroniques… Et je suis tombé sur du CBD à vapoter. » Son nouveau joujou, qu’il exhibe fièrement ce soir : une e-clope à la glycérine.

Parmi l’assistance, Sergueï n’est pas le seul. Babar achète lui aussi du CBD. Moins cher que sa cousine qui défonce, il vient de Suisse. Impossible de faire la différence avec l’herbe classique au niveau physique : de jolies têtes, et même l’odeur y est. Babar montre deux variétés : une herbe de style hollandaise, avec une forte odeur d’agrumes, et une autre, « très minérale, explique-t-il. C’est un pote qui m’a fait goûter il y a quelques semaines, depuis je ne fume plus que ça. Mais pour ce qui est des effets, c’est juste un léger calmant qui se fume. » Substitut en vogue, le CBD constitue donc une alternative intéressante pour les aficionados de spliff en quête de lucidité. Aussi, je le confesse, moi, fumeur depuis vingt ans, je pourrais bien me laisser tenter… Mais pour combien de temps ?

Car toute la problématique est là : un obscur dérivé du THC – la molécule qui défonce dans le cannabis – peut-il vraiment faire décrocher les accros au pilon jamaïcain ? Pour mieux comprendre le phénomène, retour en juin 2018. Des dizaines de boutiques passent entre les mailles des filets et se mettent à revendre du « cannabis soft » partout en France. En cause, un flou juridique autour d’une molécule alternative contenue dans la weed, le CBD, non classé comme substance dopante, qui inonde soudainement le marché… Mais le nouvel eldorado de la fumette n’a pas lieu. Quelques jours plus tard, les autorités stoppent l’hémorragie et ferment ces coffee-shop à la sauce française. Trop tard. La rumeur se répand dans tout l’hexagone : ce cousin du THC nommé CBD, exempt de tous les effets néfastes, est sur toutes les lèvres. Les shops fleurissent en ligne. Paco 27 ans, et son associé Thomas, 25 ans, deux copains de BTS commerce, ont monté CBDHouseParis.com, lieu d’approvisionnement favoris de Sergueï et ses convives en juillet dernier. Depuis, les ventes s’envolent.

Les raisons de cet engouement ? Leur shop distribue uniquement des produits contenant du CBD, avec des taux compris entre 8 et 28 %, et moins de 0,2 % de THC (au delà, le produit devient illégal) sous forme de e-liquide, de tisane, mais aussi de fleurs et de résine. La livraison ? C’est 24/7 en Ile de France, dans un délai de 2 à 3 heures, avec un montant minimum de commande qui varie de 50 à 100 € et avec un supplément (8 € intramuros, 14 € la petite couronne et 24 € en grande banlieue). Mais pour combien de temps ? « Notre activité sera pérenne le jour où on sera complètement en accord avec la législation, avoue Paco. D’ici là, on a une épée de Damoclès en permanence au-dessus de nous ».

 « C’EST QUAND ON VEUT ARRÊTER LE JOINT QU’ON SE REND COMPTE QU’IL N’Y A PAS DE DROGUE DOUCE. » 

Les bédaveurs de banlieue ne sont pas les seuls concernés. Un rendez-vous avec Marcel est donné à la boutique de clope électronique Eway-Vape, cachée au fond d’une cour entre les Gobelins et la grande mosquée de Paris. Ce septuagénaire, retraité de la fonction publique ne s’était jamais imaginé avoir recours au cannabis pour traiter la sclérose en plaque dont il souffre depuis le début des années 2000. Marcel a découvert le CBD en Suisse, au cours d’un séjour en thalasso. Là-bas, le masseur lui fait découvrir le Sativex, un médicament qui contient 2,7 mg de THC et 2,5 mg de CBD par pulvérisation. « C’était la première fois que j’oubliais mes douleurs musculaires en une quinzaine d’années ». Commercialisé dans 17 pays voisins mais pas encore en France, malgré son agrément de l’ANSM. Depuis les années 70, les Californiens l’ont adopté pour ses vertus apaisantes et de relaxant musculaire. Quelle surprise de découvrir que son remède miracle est fait à base de cannabis, lui qui s’est toujours considéré comme aux antipodes de ses contemporains soixante-huitards. Alors qu’il n’a jamais fumé – même une cigarette, le voilà sous Sativex, le seul traitement efficace selon lui. La commercialisation du médoc n’étant pas encore effective, Marcel fait le plein deux fois par an, au sortir de sa thalasso suisse. « J’ai l’impression d’être un trafiquant international à chaque fois, j’espère que la législation va évoluer, et pas seulement pour moi ! ». Dans le e-tabac, Sergueï m’invite à goûter sa cigarette électronique au CBD. Pas désagréable, mais je tousse comme un gosse après une bouffée de Gitane Maïs. « Quand on fume des joints au quotidien depuis de longues périodes, la défonce devient secondaire car pas compatible avec la vie active. C’est plus une mauvaise habitude. Les premières “défonces» sont toujours les meilleures, les bonnes herbes et les bons shit n’ont pas le même effet sur un ado de 15 ans que sur un adulte habitué… » Il m’explique comment fumer sur cet engin. Rien n’est plus simple.

Une alternative crédible ? Thomas, chauffeur VTC et grand prosélyte du e-CBD, n’a pas re-fumé depuis sa découverte il y a six mois, vantant sa nouvelle vie, saine et pleine d’une nouvelle énergie à 34 ans. Et les économies sont drastiques. Le calcul est vite fait : son budget hebdomadaire, cannabis, cigarettes et feuilles à rouler avoisinait les 150 euros. Aujourd’hui, il en dépense 50 en vapote…

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À mon tour de me laisser convaincre. Sergueï m’offre une cigarette électronique simple, le modèle Aspire PockeX, et une fiole de 10 ml de CBD dosée à 400 mg. Je dégaine mon tube high-tech rechargeable en USB. En quelques bouffées, le souvenir des premiers spliffs me revient. D’épaisses volutes de fumée m’encerclent, je souris sans trop savoir pourquoi… Mais qu’ils sont loin les sarouels en chanvre du Pérou, les dreadlocks savonnées à la banane, le vieux tee-shirt « Univers Sale » et le poster de Ska-P « Basta de prohibición ». Je connaissais le pain sans gluten, le savon sans paraben, le vin sans sulfite… Et maintenant le cannabis sans THC, produit miracle qui permettrait de planer sans se défoncer à condition de troquer sa weed pour une vapote… mais sans jamais remplacer totalement le handmade pot. Sergueï le confesse : « ça m’a permis de diminuer ma consommation de weed de 70 %, c’est déjà pas mal. Mais arrive toujours ce moment où tout t’indique que c’est le moment d’en rouler un petit. » L’hydroponie hollandaise peut couler des jours heureux. 

Julio Remila

Photo Florian Thévenard