CAMILLE ÉTIENNE & FAKEAR : « L’ACTIVISME DE LA SURPRISE »

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En 2023, l’électro downtempo de Fakear s’associe à la voix de l’activiste Camille Étienne pour le morceau « Odyssea ».

Place de la République, 9 mai 2021, 10 heures. Débarqué de Reims à la dernière minute, le musicien Caennais Fakear répond à l’appel de son amie Camille Étienne pour mixer à cette historique Marche pour le climat. Découvert en 2013 avec « Morning in Japan », puis « La lune rousse » et l’EP Sauvage en 2014, Fakear s’est imposé au sein d’une scène French Touch en plein renouveau, inspiré par le downtempo symphonique du Dj Anglais Bonobo. Il est aujourd’hui de retour avec un sixième album, Hypertalisman (Nowadays Records).

Le pont entre cette musique et le nouveau militantisme écolo s’est fait naturellement, ce qu’on découvre au fur et à mesure de ses collaborations avec Camille Étienne. La dernière en date ? Le morceau « Odyssea », sur lequel Camille est conteuse, posant une voix plus rauque et plus lente que d’ordinaire. Pour l’occasion, elle a coécrit (avec le réalisateur Owen Archinet) une fable dystopique. Une petite fille est embarquée outre-monde par son père en quête de vies extraterrestres. La fable nous plonge dans l’espace-temps, puis l’on chavire vers la caverne de Platon : ébloui par son reflet, le père a enfermé sa fille dans un vaisseau, la faisant passer à côté de son enfance et de son insouciance. Une double métaphore des ambitieux à la Musk, et de la génération éco-anxieuse ? « Ne fuyons pas l’histoire », harangue la petite fille, au visage de Camille Etienne.

Sorti en 2023, le morceau achève et ouvre un nouveau cycle dans leurs carrières respectives. Celui de l’engagement pour Fakear, des tournées pensées autrement (il évite l’avion et rassemble ses dates afin de les faire en train), et par de nouvelles collaborations, comme avec le duo de DA ffi0oul (Mugler, Carhartt) également sensible aux enjeux climatiques, qui réalisent pochettes et clips en immersion 3d avec les éléments de la nature. Celui de Camille Étienne qui, avec son collectif Avant l’orage, vient de sortir le documentaire Toxic Bodies, à propos des polluants éternels, ces molécules indestructibles qui contaminent les corps et les terres. Cette rencontre entre le militantisme éco-warrior de Camille Étienne et la musique éco-impressionniste de Fakear rappelle que l’art et la politique font bon ménage lorsque la situation l’impose. Rencontre.

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ECO TOUCH_
Même si la moitié des festivals ont été annulés en raison des Jeux, Camille Étienne attend l’appel de Fakear pour monter sur ses plus grosses scènes. Les prochaines ? L’Insane festival en mai, le Sakifo en juin… Save the date.


Avec le morceau « Odyssea », c’est la première fois qu’on entend Camille Étienne sur le registre de la fiction. Une volonté commune ?
Camille Étienne : Je n’écris effectivement jamais de fiction, mais je sortais d’un projet de film d’animation où je faisais la voix off (pour La couleur du ciel, d’Owen Archinet, ndlr). Cette expérience m’a plongée dans un monde différent du mien et m’a rappelé l’univers de Fakear avec qui je voulais parler d’un voyage.
Fakear : Ça s’est fait naturellement, avec en tête le filtre Miyazaki, qui me plaît bien. C’est par ses films que ma sensibilité écologique s’est développée. Mes premiers émois – de colère, d’injustice, d’impuissance – face à la nature détruite me sont venus avec Princesse Mononoke. Je voulais donc communiquer musicalement ce message-ci et de la même manière, en faisant ressentir des émotions sans clamer haut et fort des concepts. Peut-être qu’à la fin de la chanson, l’auditeur n’est pas écolo de but en blanc, mais ce n’était pas l’objectif.

« C’EST INSPIRÉ DE MILLIARDAIRES QUI NE SUPPORTENT PAS D’ÊTRE CONTRAINTS. »

 

Camille, tu as coécrit le texte d« Odyssea », qui s’ouvre par « Je n’ai pas beaucoup connu la terre, mais j’en garde de meilleurs souvenirs ». Doit-on voyager dans le temps pour avoir à nouveau envie de vivre sur Terre ?
Camille Étienne : Je n’espère pas ! Mais c’est inspiré de Musk et compagnie. De milliardaires à l’argent presque sans fin qui ne supportent pas d’être contraints. Ils veulent dépasser les limites de la santé, de la nature, et de l’espace. Cette histoire raconte une petite fille enlevée par un père à l’hubris prométhéenne. Il n’accepte pas les limites de l’humanité, et il décide d’aller ailleurs. Finalement, il passe sa vie à ne pas la vivre – à la manière de ce quarantenaire milliardaire (Bryan Johnson, ndlr) qui veut inverser son âge biologique et vivre le plus longtemps possible, mais qui a la vie la plus limitée possible, puisqu’il la passe à faire des tests. Je trouvais donc intéressant de prendre cette fille dont l’enfance a été enfermée dans un petit vaisseau, à la recherche d’un ailleurs impossible, et dont le voyage dans le temps l’amène à se retrouver face à la Terre telle qu’elle était plusieurs années auparavant, tout à fait supportable. La conclusion est qu’il n’existe pas d’Eldorado vers lequel fuir.

En 2021, Fakear répond à ton appel et participe à la Marche pour le climat. Ton coming-out politique a-t-il été une évidence ?
Fakear : Depuis le début, ma musique évoque des images de la nature mais je n’étais pas assez renseigné, ni actif, pour mettre les valeurs de l’écologie en avant. C’est venu, parce que j’ai pris confiance en moi et parce que la situation l’appelle de plus en plus. Par ailleurs, ma prise de position a été conjointe à l’émergence d’une communication sur les réseaux sociaux qui a changé. L’évolution de la situation médiatique et écologique m’a interrogé sur ce que j’avais envie de communiquer. La rencontre avec Camille y est également pour beaucoup, sa manière de se battre et de communiquer m’a poussé à me lancer dans la mêlée.

Comment l’industrie musicale peut-elle s’améliorer pour être moins polluante ?
Camille Étienne : On parle d’industrie et ce n’est pas pour rien. C’est un milieu scindé, comme l’est l’agriculture aujourd’hui. Pour l’un comme pour l’autre, je pense qu’il s’agit de réduire la distance entre le producteur et le consommateur. On a éloigné les deux, de sorte que pour vivre de la musique, l’industrie a besoin de produire et de vendre énormément, de faire le plus de merch et de concerts possibles. En rapprochant les artistes de leur public, on peut réduire cette chaîne de production, produire moins, et donner plus de liberté aux artistes, qui peuvent moins s’éparpiller dans des productions sans grande utilité.

Fakear, tu organises tes tournées en fonction des trains, ce qui t’oblige à refuser certaines dates. Est-ce que cela coûte beaucoup plus cher ?
Fakear : Oui, mais c’est important pour moi.

Tu as également arrêté le merch, qui représente une part importante des revenus d’une tournée. Comment fais-tu ?
Fakear : Certes c’est une source de revenu en moins, mais on vend les vinyles et les CD pressés. Je trouve que cela ramène le public à l’essentiel, à savoir la musique. L’idée n’est pas de refuser absolument de faire du merch, mais si on n’arrive pas à trouver des partenariats écoresponsable, de seconde main ou local, on a décidé de ne pas en faire, selon l’expression « pas produire, pas polluer ».

Fakear a composé la musique de ta vidéo de soutien au Soulèvement de la Terre en juin dernier. Un nouveau feat est-il envisagé ?
Camille Étienne : On fonctionne au feeling avec Fakear. Chaque fois l’envie est d’ajouter un contenu artistique à des idées qui nous sont cruciales. Ensuite, c’est très rapide. « Odyssea » a été enregistré en deux heures.
Fakear : On fonctionne comme ça avec Camille. Lorsque j’ai joué à la Marche pour le climat de 2021, Camille m’a appelé la veille pour venir à 10 heures, Place de la République. J’étais à Reims, j’ai pris un train direct. On ne se pose pas la question.

La musique est-elle un moyen de communication politique comme un autre ?
Camille Étienne : Ce n’est pas stratégique, bien souvent on intellectualise nos démarches après coup. Là où c’est important, c’est de faire sortir le public de la fameuse bubble du New York Times, qui expliquait comment l’algorithme nous amenait à nous conforter à nos propres idées. Ce qu’il y a de bien, c’est que des auditeurs de Fakear vont découvrir mon combat, sans savoir qu’il est également impliqué. Très concrètement, il s’agit donc d’aller chercher un autre public. Mais au-delà de ça, l’art nous survit, et c’est aussi un des derniers endroits de résistance. Le débat public est un combat de coqs en permanence, chacun se devant d’être le meilleur, oubliant de se mettre en position de retrait pour recevoir des idées complexes et contradictoires. L’art est donc un des seuls endroits où l’on a envie d’être dérouté et d’aller hors de l’état des choses et de nous-mêmes. L’art doit surprendre, ce qui est également la fonction de l’activisme. Stratégiquement, oui, l’art est un outil puissant – mais de tout temps.

La suite ?
Camille Étienne : Je vais reprendre mes études, à Oxford. J’ai envie d’avoir du temps de nerd, et de faire de la recherche. C’est un master d’un an, avec un groupe de personnes du monde entier qui travaillent dans les affaires publiques et font une pause pour parler et réfléchir ensemble aux enjeux sociaux, écologiques et économiques.
Fakear : La tournée des festivals et potentiellement une tournée internationale à l’automne, afin de conclure deux années de concerts intenses – et quelques scènes avec Camille, j’espère !

Fakear a sorti son sixième album Hypertalisman (Nowadays records) et Camille Étienne le documentaire Toxic Bodies avec le collectif Avant l’orage, disponible sur YouTube.


Entretien Alexis Lacourte
Photos Axel Vanhessche