BYE BYE LES HUMAINS : ALLÔ MAMAN ROBOT !

Grande nouvelle ! Des robots humanoïdes mesurant 1 m 70, dotés d’un visage-écran et d’une plastique de rêve, seront dispos dès l’an prochain pour se coltiner « tout ce que les humains ne veulent pas faire », parole d’Elon Musk. En attendant, nous flippons un chouïa…

Un lundi matin du mois de mai, gare du Nord. Nous rejoignons le hall d’embarquement pour l’Eurostar de 8 h 13. Un membre du staff nous indique la queue à intégrer, celle des passagers non-business, puis plus de signe de vie humaine côté billetterie et douane pendant un long quart d’heure. Je tends mon smartphone au-dessus du scanner, lecture du QR-Code, bip bip, la grille s’ouvre, je passe, et je me retrouve rapidement dans une sorte de sas. La machine me dit de poser mon passeport sur un nouveau scanner, bzzzp bzzzp, puis m’intime de regarder son écran, je le fixe. Zzzzp zzzp, la machine me scrute, capte mon regard, j’imagine qu’elle le compare à celui scanné sur mon passeport. C’est bon, bip bip, je suis libéré, je peux aller explorer les commerces du terminal à ma guise : L’Occitane, le Relay, le vendeur de macarons de dernière minute… Bonne nouvelle : chacune de ces enseignes est encore staffée par un être humain, plus ou moins épanoui. Soulagement. 

Souvenons-nous de quelques moments cultes de cette époque glaciale : l’arrivée des bots livreurs (et des livreurs traités comme des bots) ; le flicage croissant de nos vies pro ; les promesses d’Elon Musk… Encore mieux, en novembre dernier, l’entreprise russe Xsolla demandait à une intelligence artificielle de licencier une partie de ses employés. Un beau matin, les 150 malheureux recevaient un mail de leur boss, accompagné d’un bon mal de tête : « L’équipe Big Data a analysé votre activité et vous a marqué comme un employé peu engagé et improductif. Beaucoup d’entre vous seront peut-être surpris, mais Xsolla n’est pas pour vous. » Merci, da svidaniya ! On se croirait dans un mauvais remake du 1984 de Georges Orwell, sauf que Big Brother n’est plus à la tête d’un État, mais de votre entreprise. Merci, big boss ?

Robot
AIDE MÉNAGÈRE_
Votre canapé prend la poussière ? Personne pour se porter volontaire au moment de la vaisselle ? Ne vous inquiétez pas, Dyson prend les choses en main.

 

ROBOT HEINEKEN

Le flicage en règle des télétravailleurs annonce-t-il la fin de la pause clope moyennement productive ? Après que les algorithmes ont analysé nos moindres faits et gestes, finissant par nous connaître mieux que nous-mêmes, l’Internet dopé à l’IA, aux algorithmes, et bientôt à la robotique aura-t-il encore des scrupules dans un avenir proche ? La vie privée existera-t-elle toujours dans deux ans ? Rien n’est moins sûr. Et le plus troublant, c’est que face à ce phénomène, le citoyen lambda semble prêt à tout accepter. « Qu’est ce qu’on peut y faire, de toute façon ? », me disait un pote l’autre jour, tout en me montrant la vidéo d’un robot Heineken qui sert des bières, et avant de me lâcher, comme possédé, « il m’en faut un ! ». On ne s’étonne presque plus de voir ces vidéos de drones en train de réprimander des citoyens chinois dans la rue, façon Gotham City. Il devient presque ennuyeux de regarder les robots quadrupèdes de Boston Dynamics – ces toutous métalliques – tirer à la kalachnikov, ou faire des backflips. Si certains fadas créent déjà des liens affectifs avec leur robot aspirateur, il sera bientôt banal de saluer Xavier, un robot policier qui sévit déjà dans les rues pourtant immaculées de Singapour. Et que dire de l’homme le plus riche de la planète – Mr. Musk – et de sa vision du futur, faite de Tesla Bots et d’implants cérébraux, invitant la machine à se métisser avec nous ? 

En 2022, on guette l’avancée des implants cérébraux développés par Elon, les influenceurs cyborg comme Marsha Elle ont la cote plus que jamais, des artistes comme le Français Molecule font des performances musicales par la pensée, et des plateformes du métavers comme Somnium proposent déjà… l’immortalité numérique – en collectant vos données, ils créent une version digitale post-mortem de vous, avec qui tout un chacun peut discuter. Après avoir cassé sa pipe, ce serait donc une vie de robot qui nous attend… Chouette, on signe où ?

FUKUSHIMA DE L’IA

« Jeff Bezos, Elon Musk, ou Steve Jobs avant eux, imposent leur forme mentale au monde. L’IA est un nouveau paradigme global comparable à l’apparition de l’électricité, mais la technologie n’est jamais pensée, elle est uniquement appliquée, s’inquiète le philosophe Thierry Ménissier, auteur de l’essai Innovations : Une enquête philosophique. (Hermann, 2020). La numérisation du monde va si bon train, que nul ne sait quelle place il restera aux humains dans les décennies à venir. Nicolas Hazard, businessman de l’innovation et auteur de Qu’est ce qu’on va faire de toi ? 21 métiers du futur (éditions Flammarion) prévient : « Avec l’IA et la robotique, beaucoup de métiers vont être automatisés, ce qui mènera à la suppression d’un nombre incalculable d’emplois. Si on ne fait rien, il y a une énorme casse sociale devant nous. Mais rien n’est inéluctable, et l’IA peut aussi offrir des opportunités, voire même rendre la société beaucoup plus humaine. » Le rêve de nos amis anars – les boulots chiants pour les machines, les ateliers poterie expression libre pour nous autres – peut-il encore se réaliser ? De son côté, le philosophe Thierry Ménissier met en garde : « Le souci, c’est que nous n’avons pas encore eu notre Fukushima. Il faut une éthique publique de l’IA, ou au moins augmenter le niveau d’information des décideurs. Les développeurs et les utilisateurs doivent se parler, si on ne veut pas finir avec du totalitarisme. »

L’IA et la robotique voient donc deux camps hyper-polarisés s’affronter, bercés par un certain imaginaire cinématographique : ceux qui pensent qu’on va se faire voler nos jobs et se faire asservir par les machines, façon Charlie Chaplin dans Les Temps modernes, et ceux pour qui la technologie nous soulagera des tâches les plus pénibles, pour nous recentrer sur une humanité recouvrée. Comme c’est beau… Mais si l’on considère que la technique créée par l’homme fait partie de la nature, il n’est pas étonnant de la voir se comporter aussi cruellement que le plus féroce des prédateurs. Car si le business-model des géants de la tech est axé sur la pub, nos données et l’IA servent avant tout à nous vendre des trucs dont on n’a pas (vraiment) besoin. Tout en nous piquant les jobs qui nous permettraient d’acheter lesdits biens. Il y a comme un léger problème auquel devraient se confronter nos leaders… 

Seul hic ? « Ici en Europe, on est loin, loin derrière les Américains, rappelle Laurent Alexandre, fondateur de Doctolib et expert en numérique. Le budget de recherche d’Amazon fera bientôt vingt fois celui du CNRS, par exemple… Ces entreprises sont en plus soutenues par l’État américain, qui en a besoin pour asseoir sa puissance technologique. » Serions-nous bloqués ? Car dans cette Europe molle, il n’existe pas de centre névralgique pour l’IA et la robotique. Nicolas Hazard s’en désole : « On a des chercheurs qui ont eu des idées brillantes au CNRS, mais ils ne sont pas dans un écosystème industriel fort, donc ils n’arrivent pas à en faire des boîtes. » La culture de la gagne à la ricaine, ça se travaille, et ça se finance. Sur le modèle de la NASA avec SpaceX, les États européens pourraient être tentés d’externaliser une large part de leurs missions aux géants de l’IA et de la robotique – type McKinsey avec le Covid. Le risque ? Assister à une dissolution massive de la responsabilité politique, alors que l’IA affecte déjà largement nos vies. 

CYBER-PSYCHOLOGIE

Si l’homme est un vrai Bob l’éponge – un imitateur né – il a aussi tendance à se comporter comme un algorithme. Nicolas Hazard explique que « certains humains se machinisent pour entrer en compétition avec l’IA, on le voit dans les entreprises qui multiplient les process. Mais ils ont tort, car ce n’est que mieux préparer le terreau pour que l’IA et les robots remplacent ces postes-là ». Mais l’inverse est également vrai, comme le relève notre philosophe de l’innovation, Thierry Ménissier : « Le chatbot Tay, créé en 2016 par Microsoft, était devenu raciste, sexiste, et antisémite, en à peine 24 heures… Il faut prendre ça au sérieux, car ça signifie que l’IA n’est que le reflet de nos mauvaises habitudes, elle amplifie nos biais, et nous tend ainsi un miroir ». 






Ne serait-ce pas l’occasion de nous remettre un peu en question, et de délaisser la question « une IA arrivera-t-elle à faire aussi bien que nous ? », pour nous demander, « comment être moins mauvais » ? Car il ne faut pas oublier que nous sommes des algorithmes biologiques, et que notre cerveau est un ordinateur fait de viande. Le but de l’IA étant de comprendre nos algorithmes internes, il utilise des algorithmes externes pour orienter nos comportements. Un grand pas pour l’humanité ?
 

« L’UTILISATEUR EST INVITÉ À AVOIR UNE RELATION PRIVILÉGIÉE AVEC SA MACHINE, COMME AVEC UN COLLÈGUE DE TRAVAIL. » – SERGE TISSERON

 

« À l’époque du silex, l’humain fabrique des outils dont il est le maître. Ensuite, avec le Taylorisme, l’être humain n’a plus la main sur l’outil, c’est le contraire. Aujourd’hui, nous sommes dans une troisième ère de l’outil, dans laquelle on est poussé à établir une relation de partenariat, de collaboration, avec nos outils, qui sont conçus pour s’adapter à nous. L’utilisateur est invité à avoir une relation privilégiée avec sa machine, comme avec un collègue de travail », explique Serge Tisseron, le cyberpsychologue français de référence. S’il devait y avoir un symbole de ce changement de paradigme, ce serait le débat qui anime aujourd’hui la communauté de la robotique : faut-il apprendre aux enfants à être poli avec les robots ? Pour Serge Tisseron, « l’être humain a toujours eu une relation affective avec ses objets, mais il l’a toujours ignorée. Aujourd’hui, on prête facilement aux ordinateurs un certain nombre de pensées et d’intentions, qui sont en fait les nôtres ». La suite logique, c’est donc l’hybridation entre l’homme et le robot… « On crée d’abord une compétence en dehors de soi, on la perfectionne, on la miniaturise, puis on la réinteriorise dans le corps », explique notre cyberpsychologue, pour qui le cyber-métissage semble inévitable.

robot collègue
LE GRAND REMPLAÇANT_
Dilemme : continuer à faire votre job aliénant ou être remplacé par le gugusse à droite en espérant que le chômedu le serait moins.

 

LISSE COMME UN ŒUF

Après avoir quitté la rédac’, je vais boire une bière chez mon pote, qui rêve toujours de son fichu bot’ Heineken. Arrivé devant la porte avec mon pack de bière, je sonne, mais personne ne répond… Après cinq bonnes minutes, il déboule enfin, et me lâche, confus, « désolé mec, j’étais dans mon casque de VR, j’e t’ai pas entendu ». Il m’explique qu’il est en train de bosser, et qu’il en a « pour cinq minutes max ». Je me pose sur le canap’ et je me demande ce que je fous là. Ça fait déjà dix minutes… J’ai le temps d’examiner en détail la grotte de cet addict du futurisme. Robot aspirateur, domotique de partout, assistant vocal – à qui je demande de nous passer un petit son des Cramps pour me sentir moins seul. De retour à la réalité terrestre, mon pote m’explique qu’il faut absolument que je regarde la dernière interview d’Elon Musk – son dieu – qui parle du nouveau robot Tesla, baptisé Optimus. Ai-je vraiment le choix ? Je découvre, aussi fasciné qu’apeuré, cet automate intelligent et lisse comme un œuf. J’ai l’impression de voir le petit frère surdoué d’Alexa – l’enceinte connectée – qui aurait enfin trouvé un corps pour l’accueillir. Et quel corps… Mi-homme, mi-femme : soixante kilos de composants électriques, de matériaux rares et de génie humain. La bestiole se comporte comme nous, et semble sortir tout droit d’un Cronenberg… 

Obnubilé, mon pote me demande de lui passer une bière. « Ah merde, j’avais oublié, je dois appeler ma grand-mère pour son anniv’. » Sur quoi il remet son casque, et se dirige virtuellement dans la maison de retraite de mémé, qui habite aux States. De l’autre côté de l’Atlantique, son visage apparaît sur l’écran d’un petit robot qui tient compagnie à la vieille. Après dix nouvelles minutes d’attente, je m’en vais sans rien dire, pour aller rejoindre un ami qui ne possède qu’un dumbphone. Il me demande comment je vais et me pose quelques questions bienveillantes sur mon taf. Puis on enchaîne sur écoute de disques de dub, fumette et confidences… Le futur peut attendre.

 

Par Jean-Baptiste Chiara
Illustration Ni-Van