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Billie Eilish annonce-t-elle la pop des années 20 ?

Billie Eilish

Tout juste majeure, la nouvelle star mondiale de la chanson a été choisie pour interpréter le générique du prochain James Bond, Mourir peut attendre. Ce qui n’attend pas, c’est un décryptage du phénomène. Pas morte, la pop ?

Titre du dernier single de Billie Eilish, plébiscité par tout le monde ces derniers mois, snobs compris ? « Everything I Wanted ». Ça tombe bien qu’elle parle de tout ce qu’elle voulait, l’un de ses vœux le plus cher vient d’être exaucé : elle chantera le générique du nouveau James Bond, qui sort au printemps. Réaction de l’intéressée ? « C’est dingue de faire partie de ce film ! Écrire la chanson principale d’un Bond, nous en rêvons depuis toujours, mon frère et moi. James Bond est la franchise cinématographique la plus cool de l’histoire. Je suis encore sous le choc… » Rappelons qu’elle est la plus jeune artiste jamais choisie pour cette mission, et qu’elle succède entre autres à Shirley Bassey, Nancy Sinatra, Madonna, Alicia Keys ou Adèle, ce qui n’est pas rien pour une jeune fille qui vient de fêter ses 18 ans. Mais l’elfe vient-elle vraiment du même cosmos que nous autres ? Ou est-elle bien l’anomalie que l’on nous vend depuis un an et le carton planétaire de son premier album ? Voyons voir ça de plus près.

Billie Eilish vient de Los Angeles, ce qui en soit n’est pas d’une folle originalité. Ce qui l’est plus, c’est la façon dont elle a composé et enregistré When We All Fall Asleep, Where Do We Go ?. Elle n’a pas réuni autour d’elle une équipe de producteurs dans le coup, ni cherché à se faire mousser en additionnant les featurings ronflants. Elle a tout fait elle-même, avec son frère Finneas à peine plus âgé qu’elle, dans une toute petite pièce aménagée en studio chez leurs parents. Le résultat, intimiste et dépouillé, sans trop d’effets sur la voix, tranche avec les turbines bodybuildées auxquelles nous avaient habitués ces dernières années Britney Spears et ses héritières. Autre singularité : contrairement à des dames qui pourraient être sa mère, telle Kylie Minogue (qui a trente-trois ans de plus qu’elle), Billie Eilish ne joue pas la carte du glamour toc. Comme l’expliquait récemment à Slate Guenael Geay, le sémillant directeur marketing international de Polydor, qui distribue Billie Eilish en Fance : « En rompant avec les lolitas ultra sexy et peu vêtues, elle est en phase avec la génération #MeToo. C’est une anti-pop star, plus Marilyn Manson que Katy Perry. »

LA BONNE COPINE

Il est vrai que la gamine ne s’ébroue pas dans une esthétique fluo kitsch. Ses paroles et ses clips sont plutôt sombres, grunge et gothiques mais pas trop. Atteinte du syndrome de Gilles de La Tourette, avec ses airs de lycéenne inadaptée à la Greta Thunberg, elle parle à tous les ados – l’adolescence étant par définition un âge où l’on aime se complaire dans le mal-être, enfin nous ne sommes pas ici pour partir dans des analyses à la Marcel Rufo. Ce spleen touche les jeunes gens enfermés dans leur chambre à déprimer, ainsi que le confirme Dave Grohl, qui voit des liens entre l’actuel succès de Billie Eilish et celui qu’il connut naguère avec Nirvana : « Mes filles sont obsédées par Billie Eilish, elles deviennent elles-mêmes à travers sa musique. » Le chagrin n’ayant pas d’âge, un dépressif notoire (Thom Yorke) apporte lui aussi son Xanax à l’édifice : « C’est parce que Billie Eilish est elle-même que les gens accrochent. »

Être soi-même et ne pas se prendre comme Lana Del Rey pour une mythologie distante, c’est peut-être tout simplement la clef de son succès ? Révélée à 13 ans, Billie Eilish a mis cinq ans à construire peu à peu sa communauté sur les réseaux sociaux – à l’heure où nous imprimons ces lignes, près de 50 millions de badauds lui collent aux basques sur Instagram. Sur internet comme sur scène, elle crée une proximité, ce n’est pas la star inaccessible à la Prince ou Bowie, mais la bonne copine avec qui on aimerait revoir Twilight pour la quinzième fois. L’industrie musicale ayant tendance à rejouer le tiercé gagnant de la veille, il y a fort à parier que plusieurs clones de Billie Eilish débarqueront dans les mois qui viennent. Son frère avait l’intention de faire d’elle « la plus grande pop star au monde ». Qu’elle batte le fer tant qu’il est chaud.

Single « Everything I Wanted »
(Darkroom/Interscope Records).


Par Louis-Henri de La Rochefoucauld