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QUAND MICHOU SE METTAIT À NU POUR TECHNIKART…

MICHOU technikart

L’interview Technikart, 2015 : À la rentrée 2015, nous rendions visite au grand Michou (1931-2020), chez lui à Montmartre, pour lui proposer d’être en couverture du magazine. Et nous sommes tombés sous le charme de l’homme en bleu – que nous trouvions plus kitsch qu’un Jeff Koons, plus alcoolisé que Keith Richards et plus grivois que Marc Dorcel… Hommage.

PAR YAN CÉH / PHOTOS LOUIS DECAMP

Il le répète à l’envie, à qui veut l’entendre. « Je suis le dernier d’une espèce, je suis un dinosaure. » Comprendre, le dernier des pionniers à être resté aux commandes de sa boîte. Ses amis, comme ses concurrents, sont morts, et la « grosse Régine » a revendu ses business il y a belle lurette… Il est le dernier. La première fois qu’il nous le dit, nous sommes installés face à lui sur la terrasse de son splendide appartement montmartrois. La vue est imprenable (on a l’impression de pouvoir toucher le Sacré Coeur en tendant le bras), et notre hôte, exemplaire. « Champagne ! » décrète-t-il. Une bouteille arrive. On trinque. Il est onze heures du matin. Notre hôte nous parle de son envie de faire parler de son cabaret, Chez Michou. Sa petite équipe espère lui faire profiter du récent engouement pour toute chose vintage. Lui nous parle de sa nouvelle tablette. De sa page Facebook. De son Twitter. Du look bleu-Michou, des amis Michou, des légendes Michou, effaçant un peu plus à chaque fois le garçon qu’on appelait il y a bien longtemps Michel. Michel Catty, né à Amiens un 18 juin 1931… « Allez, santé ! » Nous passons un bon moment.


« MON GRAND AMI CHIRAC »

Quelques jours plus tard, rendez-vous est pris pour l’invitation au spectacle du cabaret Michou, au 80 rue des Martyrs, pas loin de la place des Abesses. Ouvert sept soirs sur sept, le petit cabaret ne connaît pas la crise, et il faut souvent compter trois mois d’attente pour les représentations du week-end… Ce soir-là, lorsque nous arrivons, en milieu de semaine, la salle n’est pas comble mais le spectacle n’a pas encore commencé. Les murs du petit hall d’entrée sont recouverts de photographies montrant Michou avec ses invités de marque : Jacques Chirac — « La seule ‘tache’ que j’accepte sur ma veste bleue, c’est ce petit pois rouge, la légion d’honneur, remise par mon grand ami de toujours, Jacques Chirac… » —, Nana Mouskouri, Romy Schneider, Sophia Loren, Liza Minelli, Gérard Lenorman, Serge Lama, Johnny Hallyday, Alain Delon, Jean-Paul Belmondo, Eddie Barclay, Edouard Baer…

Quelques mètres et voici Michou qui nous attend, assis à sa table, face à la salle, à côté du bar. Bouteille de champagne dans son seau à glaçons au centre de la table, il est entouré de quelques amis de longue date, dont Dominique Richez, fidèle depuis prés de quarante ans, qui, lorsqu’il ne se balade pas avec Michou, est maître de cérémonie en pompes funèbres à Soisy sous Montmorency. En face de Michou, une fine femme aux cheveux châtains observe et écoute les moindres mots de l’hôte. Elle s’appelle Rina Sherman, et d’origine sud africaine, écrivain et éthnologue formée par Jean Rouch, elle explique avoir filmé pendant sept années des tribus africaines, un travail qu’elle va montrer dans les mois qui viennent à la Bibliothèque Nationale François Mitterrand. Aujourd’hui, cela fait deux ans qu’elle filme la vie de Michou : « Je l’ai rencontré et je me suis dit qu’il y avait là un beau sujet, quelque chose de passionnant… » Michou, lui, sourit, remplit les coupes, et parle d’une voix éraillée qui n’est pas sans rappeler celle de Miles Davis, une voix comme soufflée. Il rajoute à ce que vient de nous dire Rina Sherman : « J’ai acceptée sa proposition en me disant qu’il fallait que je laisse quelque chose, un souvenir pour ceux qui m’ont aimé, qui m’ont connu, ou pas connu… Une trace. » Michou tient à sa légende. Il a fêté dans son cabaret ses 84 ans le 18 juin dernier, en invitant à déjeuner comme il le fait chaque mois les têtes blanches de la maison de retraite de la Providence, qui est à trois numéros du cabaret dans la rue des Martyrs : « J’ai été élevé par ma grand-mère, Élise, explique-t-il, le seule véritable amour de ma vie, et je fais ça en pensant à elle. J’adore les petites vieilles et d’ailleurs j’en suis une maintenant ! » Tous les serveurs sont en chemise, et portent le tablier siglé Michou, mais ont le visage recouvert de maquillage, les lèvres exagérément surlignées de rouge vif. Les « Michettes ».

Michou se lève alors, monte sur la petite scène aidé par ses Michettes, sans lâcher sa coupe de Champagne. Il chauffe la salle en récitant ses blagues fétiches (« Mon poisson préféré ? La raie »), ses slogans (« Moi, c’est Michou »), ses phrases cultes (« Ne dites pas que je suis homosexuel, ma maman aurait tellement de chagrin ! »)… Nous sommes transportés en plein 1961, tout va bien.

Après avoir joué avec le public, Michou disparaît et laisse place au spectacle. Le dîner se termine, il est 22h30. Un homme, trentenaire, prend le micro. T-shirt blanc, blouson en cuir sur jeans noirs, il reprend les différents tubes qui ont fait la légende de l’homme en bleu : « Zip, zip, zip… », « Quoi mon chou? », « Plus joli qu’une fleur »… Applaudissements. Puis la salle est plongée dans le noir, on entend une voix nous présentant la première star de la soirée. C’est une Céline Dion plus effrayante que nature qui sort de derrière le rideau et enchaîne ses succès… Elle sera suivi d’Amy Winehouse, Sylvie Vartan, Maria Callas, Patricia Kaas, Cher, une troublante Mylène Farmer, pour finir sur Lady Gaga, impressionnante. Ce qui fascine, à chaque fois, c’est ce décalage entre la voix originale, l’authentique timbre, et l’artificiel de l’image, la caricature parfois plus proche d’une certaine vérité… Le spectacle se termine, il est minuit passé, les Michettes reviennent sur scène, costumes et noms de fleurs, et entonnent : « On vous le dit avec des fleurs, on est un peu sentimental… »

Michou technikart N°194
Technikart N°194


LA GRANDE EUGÈNE, PHOSPHATINE ET MISS GLASSEX

On retrouve Michou deux jours plus tard, à la terrasse du Berkeley, avenue Matignon. Il a ses habitudes, vient ici depuis plus de vingt ans, parfois avec Bernadette Chirac. Il est assis à gauche de l’entrée, bouteille de Ruinart dans son seau à glaces, au milieu de la table. Normal. Michou entonne « Quelle belle journée ! » et se rappelle de ses débuts dans le Paris interlope de la fin des années 40 : « Très jeune, je venais le weekend avec un ami, on allait se faire draguer dans les promenoirs de l’Alhambra… J’étais déjà différent des autres, je le savais bien. Un jour, un de mes collègues à l’usine — à l’époque, je débutais dans une usine de confection à Amiens  — m’a dit en rigolant : “Tu serais pas de la bicyclette du dimanche ?” Je n’ai pas su quoi lui répondre ! Aujourd’hui je lui dirais “oui et pas seulement le dimanche!!” Mais aujourd’hui, les choses ont bien changé… » Dès qu’il le peut, le beau blondinet s’installe à Paris. Premier job, plongeur. Premier ami, Jacques-Charles Dufresnoy, qui se fera connaître, sous le nom de Coccinelle, pour avoir été la première trans’ française à se faire opérer (« Je n’y ai jamais pensé, moi qui avais une belle bite… » cabotine celui qui a toujours refusé d’employer des trans’ opérées dans son cabaret)…

Une coupe plus tard, Michou évoque les débuts de son cabaret qui n’en était pas un, lorsqu’il reprend, en 1956, un minuscule bar de la rue des Martyrs, appelé alors Chez Madame Untel. Quatre ans plus tard, lui et ses amis décident de monter un spectacle. « On était trois copains, Eugène, Lucien et moi. Eugène était la Grande Eugène, Lucien était Phosphatine et moi Miss Glassex. Ça a duré une vingtaine de minutes, mais dans la salle, ce soir-là, il y avait un journaliste, Edgar Schneider, qui travaillait alors à Jours de France. Quelques jours plus tard il publiait un artiste intitulé “Quand Paris se travesti”, et signait un article dithyrambique sur notre petit spectacle. Le cabaret était lancé. Je lui dois énormément… Depuis cette date, nous n’avons jamais arrêté. » Michou raconte ses « sottises » et devient rapidement un personnage médiatisé. Le lieu, qui ne désemplira plus, connaîtra quelques descentes de police. (Il est alors interdit à deux hommes du même sexe de danser ensemble.) « À la fin des années 60, des hommes de 30, 40 ans me remerciaient de les avoir libéré avant la Libération sexuelle » lâche-t-il.

Durant les premières années, Michou se déguise lui aussi. Il interprète Brigitte Bardot et, dans une imitation particulièrement grotesque (cils maousse et maquillage à la truelle), la France Gall période « Bébé requin ». Le Tout-Paris yéyé débarque. Michou devient, brièvement, branché. « Pendant une année, j’avais ouvert la cave aux jeunes et ils ont tous défilé, Johnny Hallyday venait tous le soirs, François Hardy aussi… Mais à ce moment-là les choses allaient très vite, et les repères changeaient très vite, un bar, une cave, remplaçait l’autre, et au bout d’un an ils sont allés ailleurs… » Le maître des lieux, lui, traîne avec ses potes de Montmartre : Marcel Aymé (« Il me disait “Moi, j’suis pas pédé, mais j’t’aime bien” »), le peintre Gen Paul (dont il possède une vingtaine de tableaux), mais aussi les truands Jo Attia, François Marcantoni (« ils ont toujours eu beaucoup de respect pour moi »)…


DES LUNETTES PIERRE MARLY

Au cours de ces années 60-70, le personnage Michou se peaufine. Il porte d’abord des costumes roses André Courrèges avant de passer au bleu. « Pendant longtemps, c’est Francesco Smalto qui me confectionnait mes costumes. Smalto savait très bien m’habiller… J’aurais préféré qu’il me déshabille ! » Et Michou de rire en remplissant une nouvelle fois nos coupes. « Depuis plusieurs années, j’aime aller choisir mes tissus moi-même au Marché Saint Pierre, pas loin de chez moi à Montmartre, et ensuite j’ai plusieurs tailleurs qui font mes costumes sur mesure… » Il ouvre son costume, la doublure est violette, avec des ronds de toutes les couleurs, jaune, rouge, vert, et le logo « Michou » est lisible au niveau de la poitrine, « Histoire de créer la surprise ! » souligne-t-il… Concernant les lunettes, Michou exprime sa lassitude : « On m’en parle tout le temps ! Avant on me parlait de mes fesses, maintenant on ne me parle plus que de mes lunettes ! En même temps, elles ont la même forme… J’en ai toute une collection, elles ont été dessinées par le grand Pierre Marly ( auteur aussi des fameuses lunettes blanche de Michel Polnareff, nda). J’ai commencé à les porter quand ma vue a baissé, tout simplement… Et en fait, assez vite, je me suis rendu compte que je ne pouvais plus vivre sans les porter… Elles m’aident à affronter le monde, j’ai moins le trac en portant mes lunettes. »

Michou cabotine, lance des regards vifs à travers ses lunettes de soleil au dégradé azur: « Mais c’est qu’il me drague celui-la !! », vérifie son brushing, impeccable, véritable casque platine (son coiffeur se rend chez lui avant chaque sortie), puis se met à parler de sa petite entreprise, celle-ci faisant vivre, 60 ans après sa création, pas moins de 32 personnes… En privé, le patron évoque parfois « un grand voyage » pour l’an prochain. Ses proches ne le croient pas :  Michou est viscéralement attaché à son cabaret et aux Michettes — sa famille – qui le peuplent. Il ne le quittera jamais de son vivant, bien décidé à rester branché, jusqu’au bout, sur cette vie qu’il s’est choisie il y a une petite soixantaine d’années… Le ministre de la nuit de la République de Montmartre n’a pas fini d’étonner.

 

YAN CÉH (AVEC L.R.)