ANYIER ANEI : « J’AIMERAIS QUE COUTURES DEVIENNE UNE RÉFÉRENCE »

Anyier Anei technikart

Top model ayant défilé pour les plus grands (Prada, Saint Laurent, Chanel), Anyier Anei, 24 ans, est la révélation de Coutures (le cinquième long-métrage d’Alice Winocour). Rencontre.

Dans Coutures, tu interprètes Ada, un personnage courageux, inspiré de ta propre histoire. 
Anyier Anei : Ada est profondément marquée par le courage, mais ce qui la rend touchante, c’est aussi sa sensibilité. Elle découvre une vie radicalement différente de tout ce qu’elle connaît, portée par l’espoir d’un avenir meilleur pas seulement pour elle, mais aussi pour les siens. Elle représente toutes ces jeunes femmes africaines qui découvrent un univers et un environnement qui ne leur étaient pas destinés et qui décident malgré tout d’y prendre place. Au fil des rencontres avec ces femmes incroyables qui traversent le film, elle gagne en confiance et apprend à s’affirmer. Plus qu’un film sur la mode, c’est un film sur des destins de femmes qui se croisent et s’entremêlent. Des femmes que tout semble opposer, mais qui, au fond, sont bien plus proches qu’elles ne l’imaginent. Ada raconte une histoire très proche de la mienne, mais elle reste un personnage fictif. Il existe chez elle une timidité, peut-être même une forme de naïveté, dans laquelle je ne me reconnais pas totalement.

Pourquoi était-ce important pour toi d’ouvrir ta carrière cinéma avec le regard d’une femme africaine sur le monde de la mode ?
Parce que ce regard manquait, et parce que je connais cette réalité de l’intérieur. Ce n’est pas seulement un rôle, c’est une histoire qui me traverse. Aujourd’hui, beaucoup de jeunes femmes africaines, notamment sud-soudanaises, entrent dans l’industrie de la mode comme je l’ai fait, sans références, avec des peurs et des doutes, mais toutes portent une ambition et un courage incroyables. Si cette histoire peut devenir une référence ou un point d’ancrage pour d’autres, nous aurons accompli quelque chose d’immense. On aimerait beaucoup pouvoir projeter le film au Kenya. Ce serait extrêmement symbolique, l’audience d’Ada, ce sont aussi des femmes africaines. Dans le film, on parle en swahili, en dinka, des langues qu’on entend rarement dans le cinéma international. Ce serait important que ces communautés puissent se voir à l’écran, se reconnaître et être fières.

Comment Coutures est entré dans ta vie ?
Lors d’un défilé Chanel, une femme s’est glissée dans le tumulte des backstage, elle m’a posé pleins de questions sur le mannequinat et sur mon parcours. Ce n’est que bien après que j’ai compris qu’il s’agissait d’Alice Winocour et que je venais d’auditionner pour mon premier rôle au cinéma.

Par la suite, tu rencontres Angelina Jolie, ta co-star ?
La première fois que je l’ai rencontrée, c’était sur le tournage, je courais à travers une forêt, vêtue d’une immense robe Chanel et de crocs de vampire… C’était assez irréel. Au-delà de l’icône, ce qui m’a frappée immédiatement, c’est la femme engagée. Je la respecte énormément pour son implication humanitaire, notamment à travers la Angelina Jolie Foundation. Elle a créé cette école au Kenya il y a des années, j’ai des amis et des cousins qui y ont étudié et j’ai vu concrètement l’impact que ça a eu sur ces vies, ces familles, sur notre communauté. Dès notre première conversation, nous avons parlé du Soudan et on en parle à chaque fois qu’on se voit. Elle a une compréhension très fine des enjeux de cette région, marquée par les conflits et les déplacements de population. Elle va sur le terrain, dans des zones de guerre, elle rencontre les réfugiés, ce n’est pas une posture. C’est important qu’on se rende compte que la différence entre une actrice sur un plateau de cinéma et une femme dans un camp de réfugiés ne tient qu’à une circonstance de naissance.

Tu as grandi au Soudan avant de faire des études de pharmacie à la Mastercard Foundation de Nairobi au Kenya.
J’avais la conviction très claire que l’éducation serait ma voie pour aider les miens. Très tôt, je voulais devenir médecin. Dans le Sud-Ouest du Soudan, l’accès aux soins est un véritable enjeu. Mes parents me répétaient souvent : « Si tu deviens médecin, tu pourras changer des vies. » C’est de là que ce rêve est né, c’était à la fois construire mon avenir et trouver un moyen concret de contribuer à ma communauté. Mais le chemin n’a pas été simple, ce programme reçoit des milliers de candidatures à travers toute l’Afrique pour seulement une cinquantaine de places par an. J’ai été refusée trois fois avant d’appeler directement la fondation. Je leur ai dit : « Rencontrez-moi. Si après cet entretien vous pensez que je ne mérite pas cette place, j’abandonnerai. Mais donnez-moi au moins une chance. » Ils m’ont répondu que personne n’avait jamais osé faire ça. Le lendemain, j’avais un entretien.

Et le mannequinat est venu tout bouleverser : au milieu de tes études, on t’a castée sur Insta et proposé de participer à la Milan Fashion Week.
Oui, je savais que ça pouvait changer ma vie en ouvrant des portes auxquelles je n’avais pas accès, j’ai senti que je devais au moins essayer.

Pour ton premier défilé, Donatella Versace t’a proposé d’être le visage exclusif de son défilé FW22. Comment l’as-tu vécu ?
Elle voulait un nouveau visage pour porter ce grand show et c’était exclusif je ne marchais que pour Versace. C’était un saut dans le vide, je n’avais jamais vraiment défilé avant. Pour apprendre à marcher, je mettais des escarpins et je visualisais en écoutant de la bonne musique. Partout, dans mon appartement, dans les transports, la rue était mon podium. Avec le temps, j’ai compris qu’être un bon mannequin, ce n’est pas seulement savoir marcher mais aussi développer sa propre signature et être capable de l’adapter à l’ADN de chaque maison pour raconter son histoire tout en parlant de vous. 

Par la suite, tu t’es installée à Paris pour développer ta carrière de mannequin.
Mes parents ne savaient pas vraiment que je venais pour ça. Le mannequinat ne faisait pas partie de notre culture, alors je leur ai parlé d’un échange universitaire en Europe. C’était plus simple pour eux et pour moi. Mon arrivée à Paris a été assez dure, j’étais un peu désorientée entre ces nouveaux codes, une nouvelle langue, une nouvelle météo et pas des plus tendres. Je me suis adaptée en observant beaucoup, j’écoutais les conversations autour de moi pour travailler mon français, je regardais comment les gens vivaient, comment ils interagissaient. Ce qui m’a le plus perturbée, c’était le manque de communauté. J’avais l’impression que les gens ne connaissaient pas leurs voisins. Chez moi, tu peux frapper à la porte de quelqu’un même si tu ne le connais pas.

Cette notion de communauté, c’est quelque chose que tu as retrouvé dans le mannequinat ?
J’ai eu la chance de rencontrer des personnes très bienveillantes, notamment mon agent, qui m’a transmis beaucoup de clés pour avancer. Aujourd’hui, j’essaie à mon tour d’aider les filles qui débutent, pour qu’elles se sentent moins perdues. J’aimerais que ce film devienne une référence pour ça aussi, les amitiés naissantes et les scènes de communion entre les modèles, je veux qu’elles puissent s’y reconnaître et se sentir moins seules.

Tu es aussi activiste et tu parles beaucoup d’inspirer et de rendre à la communauté. Comment apporter sa pierre à l’édifice ?
Tout ce que je dois changer dans ce monde, je veux d’abord le changer chez moi. Je pense qu’en tant qu’africaine, on porte naturellement une grande responsabilité, c’est une évidence. À terme, il est certain que je veux créer une fondation. Ce sera une structure qui aura pour but d’aider les jeunes femmes en leur donnant accès à l’éducation et aux outils nécessaires pour s’émanciper d’un patriarcat dépassé.

Je sais que tu écris tous les jours. Pourquoi as tu commencé cet exercice ?
J’aurais adoré lire un livre racontant les mille et une épreuves que ma mère a traversées et la façon dont elle les a affrontées, toujours avec dignité et force. À mes yeux, c’est une héroïne de roman incroyable. J’ai commencé à écrire en espérant qu’un jour, mes enfants pourront lire mon histoire et ressentir la même admiration.


Entretien Max Malnuit
Photos Alexi Pavlov
Clothes Chanel