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ANNULÉ !

tom connan technikart

Sur les réseaux, les excommunications sont quotidiennes. Tom Connan, l’auteur du roman le plus excitant de la rentrée, Radical, plaide pour un minimum de clémence pour les artistes grandes gueules. Buckle up !

Je me rappelle d’un soir, il y a quelques années, où j’avais rejoint des potes dans un petit appart à Boulogne. J’avais ramené de la bouffe et des Desperados et on s’était tous installés sur le canapé-lit du pseudo-salon, les genoux coincés entre la table et le frigo. Ce devait être l’automne et comme on ne roulait (déjà) pas sur l’or, c’était parti en apéro YouTube, avec un Acer merdique en guise de télévision. On matait Dieudonné. Je me souviens que c’était la première fois que je voyais un sketch de ce mec. Le pote qui nous recevait avait insisté pour nous montrer les vidéos du bonhomme, en particulier celle intitulée « les Pygmées ». Je crois qu’on peut toujours la voir sur le net. Franchement, c’est hilarant. Et je m’en souviens encore très nettement.
Pour autant, je n’ai pas ressenti la moindre peine ou déception lorsque j’ai appris, récemment, que sa chaîne avait été « cancelled » par la filiale de Google. Je me suis même dit que, pour l’hygiène publique, ça s’imposait plus qu’urgemment. Idem pour celle de Soral qui, si j’ai bien compris, a aussi sauté il n’y a pas longtemps. Je ne sais pas si c’était absolument indispensable de le faire, mais il y avait, à mes yeux, tous les arguments du monde pour dégager cette propagande du web. L’antisémitisme qui s’y développait n’était plus devenu l’un des « thèmes » abordés, mais le seul et unique – sous des formes de plus en plus métaphoriques, il est vrai, mais l’artifice n’échappait à personne, pas même aux nombreux abrutis qui continuaient à suivre ces mecs comme des forcenés, la langue bien baveuse. Le politiquement correct avait frappé, et je n’avais, pour le coup, strictement rien à redire.
L’impression ne fut pas tout à fait la même lorsque j’appris qu’on voulait « cancel » J.K. Rowling pour ses propos en effet limites sur les trans, ou quand des tweetos de douze ans s’acharnèrent comme des bêtes pour dégager Noah Schnapp, jeune acteur de la série Stranger Things, après qu’il a, semble-t-il, utilisé le mot « nigga » (nègre) dans une vieille vidéo. Je ne suis pourtant ni transphobe, ni raciste… et porte un intérêt modéré aux créations de ces deux « stars ».
La différence, la grande différence entre ces deux catégories de « cancellations », ou dirions-nous d’annulations, c’est le cadre dans lequel interviennent ces personnes. Dieudonné et Soral sont des activistes au projet politique plus qu’assumé, ils se sont dès lors sortis d’eux-mêmes du champ artistique ou culturel à proprement parler. Il m’arrivait, même encore récemment, de tomber sur leurs vidéos en scrollant sur les réseaux sociaux. Toutes, presque toutes, tournaient autour de la même obsession, des mêmes coupables, des mêmes groupes identifiés. Si demain J.K. Rowling, ou son collègue collégien Noah Schnapp, lançait un parti politique à visée transphobe ou raciste, alors il y aurait du souci à se faire… Mais rien de tel n’existe. Rien de tel.


« L’ART N’A PAS BESOIN DE LA POLITIQUE POUR EXISTER, ET LE CRÉATEUR D’ÊTRE MILITANT.»


Le problème n’est donc pas tant le principe du « cancel » que son périmètre. Exclure d’une plateforme de streaming ou d’une maison d’édition certains créateurs aux pratiques brutalement illégales paraît compréhensible, voire parfois justifié. On voit en effet assez mal comment Netflix pourrait d’un côté soutenir avec force le mouvement Black Lives Matter – avec une réelle authenticité – et d’un autre laisser sur son espace des contenus qui appelleraient à la haine raciale et qui, par conséquent, violeraient la loi pénale. Avoir une ligne éditoriale respectueuse de la dignité de tous est, à l’évidence, un choix hautement respectable.


OPÉRATION COMMANDO

La mécanique implacable de l’annulation, qui ressemble plus souvent à une pulsion d’anéantissement qu’à un véritable souci de défendre la dignité de certains groupes, pose toutefois question lorsqu’aucune problématique juridique n’entre en cause — et que, dès lors, aucune action en justice ne peut fonder une mise à l’écart d’un contenu. On entre alors, et c’est tout l’enjeu de la culture du « cancel », dans un univers infiniment plus glissant et scabreux : celui de la morale.
En la matière, on hallucine. J’hallucine. On ne compte en effet plus un jour, plus une heure, plus une putain de minute sans voir surgir de nulle part des opérations de liquidation totale de tel ou tel contenu, de tel ou tel artiste, de la part de comptes souvent anonymes qui veulent « casser » de la culture. Casser. Éteindre. Supprimer.
En réalité, ce n’est pas exactement de nulle part que ces hordes surgissent. Elles viennent le plus souvent de Twitter. La pratique la plus dégueulasse que je remarque souvent est celle du hashtag « X-IsOverParty », que l’on pourrait traduire par « fêtons l’annulation de X » – X pouvant être aussi bien une personne qu’une marque, en l’occurrence. Mais le plus ignoble n’est pas tant le mouvement lui-même d’annulation que la motivation des tweets : une grande partie d’entre eux sont agrémentés de Gifs, de mèmes et de blagues qui tournent en dérision l’opération tout en y collaborant, à tel point que l’on se demande parfois si l’indignation de départ n’était pas une pure « joke ». Sauf que, in fine, le public se fout pas mal de savoir quelles auront été les motivations réelles de l’opération commando hystériquement menée. La cancellation s’abat sur le net, avec des effets potentiellement irrémédiables sur les personnes ou entités ciblées.
Faudrait-il dès lors cancel la cancel culture, en application d’un vieux principe qui peut toujours servir, celui de la présomption d’innocence ? Pas forcément.
On oublie en effet, à mon avis, une distinction de base : celle de l’art et du politique. Certes, l’artiste peut intervenir dans le débat public, en s’exprimant sur tel et tel sujet, avec d’ailleurs une pertinence variable – en témoigne notre ridicule « tradition » de l’intellectuel engagé, qui donne souvent envie de se tirer une balle lorsqu’on l’observe se répandre ci et là – ; de la même manière qu’un politicien peut, à ses heures perdues, écrire des romans ou même des poésies – avec en général autant de grotesque que le précédent.

american history x
TATOUE-MOI_
Dans le film deTony Kaye, American History X, Edward Norton joue un
garçon moyennement politiquement-correct. À quand le cancel ?


Mais l’art n’est pas la politique. Le roman n’est pas une profession de foi. La fiction n’est pas un programme de gouvernement. Elle n’est que ce qu’elle est : une histoire, plus ou moins réussie. Je ne blâmerai jamais Angot d’avoir dit tout haut ce que tout le monde pensait tout bas face au sinistre Fillon, à l’occasion des dernières présidentielles, sur le plateau de France 2 – même si le timing de l’opération de démolition qui s’effectuait avait de quoi laisser pantois. Car le bonhomme s’apprêtait, avec de surcroît de sérieuses chances de réussite, à conquérir le pouvoir. Dès lors, c’était compréhensible de vouloir cancel cette fois-ci non pas la « culture », mais quelqu’un qui s’apprêtait à avoir un impact réel et même exorbitant sur la vie des gens, en accédant au sommet de l’État. L’homme politique a ceci de particulier qu’il agit non seulement sur nos âmes mais aussi sur nos droits, sur nos libertés, sur notre façon de vivre, et même sur nos corps. Il est raisonnable de vouloir exiger une certaine exemplarité de celui qui peut jouir de prérogatives aussi extraordinaires, fût-ce pour la durée d’un quinquennat.
Le saltimbanque, la vedette, le youtubeur, la « star », même la superstar, n’a aucun impact réel sur nos corps. L’artiste peut nous émouvoir, nous choquer, nous divertir, éventuellement nous endoctriner, mais il ne signe aucun décret, il ne promulgue aucune loi, il ne négocie aucun traité, il n’envoie aucun camion de flics sur des manifestants.


TRANSFORMER LE RÉEL

La création n’est qu’une création. Et à l’heure où des millions de contenus sont littéralement balancés sur le net chaque minute, elle n’a souvent qu’un impact très limité, et le plus souvent anecdotique sur le réel. Y compris lorsque l’œuvre aura coûté des dizaines ou des centaines de millions de dollars à bâtir. Car le projet esthétique, de la vidéo TikTok au film d’auteur, du blog littéraire aux œuvres de la Pléiade, est toujours une volonté de transformer le réel, éventuellement de l’embellir ou de le rendre moins fade, mais surtout pas de le diriger.
Dans le cadre de la sortie de mon livre Radical, je fus étonné d’avoir parfois l’obligation de rappeler à des journalistes qu’il s’agissait bien d’une fiction, que le mot « roman » qui était indiqué sur la couverture n’était pas là que pour faire joli et que, non, je ne parlais pas de moi dans le texte. L’invention romanesque a ceci de puissant, et à mon avis d’irremplaçable, qu’elle permet, précisément, de se mettre dans la peau d’un narrateur, même en employant la première personne, pour investir sa psychologie de manière totale – de la même manière qu’un acteur doit littéralement devenir le personnage pour le rendre crédible et, du coup, intéressant à observer. Qui oserait dire à Edward Norton, interprète époustouflant d’un néo-nazi dans American History X, qu’il avait quelque accointance avec l’idéologie du IIIème Reich ? Ce serait débile. L’acteur n’est pas le personnage, et le romancier n’est pas le narrateur – sauf à vouloir en décider autrement, on parle alors d’autofiction.
Le philosophe Alain Badiou, qui distingue quatre processus de vérité – l’art, la science, la politique et l’amour – insiste d’ailleurs sur le fait que le drame, c’est de vouloir recouvrir un processus par un autre. En faisant d’une œuvre romanesque un instrument politique, par exemple, avec des résultats souvent calamiteux, emplis tantôt de moraline, tantôt de propagande idéologique. L’art n’a pas besoin de la politique pour exister, et le créateur ne devrait pas avoir besoin d’être un militant pour diffuser ses œuvres. On ne crée pas pour militer, on crée pour créer. L’art est investi d’une seule et unique mission : celle de susciter des émotions. Et c’est déjà pas mal.
Confondre l’artiste et l’homme politique, ce n’est pas seulement erroné. C’est monstrueux.


Par Tom Connan
Illustration : Ni-Van