THIBO DENIS : « LA CHAUSSURE, SEUL ACCESSOIRE »

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Après avoir marqué le footwear de Dior Men de 2015 à 2024, le designer Thibo Denis applique désormais son savoir-faire chez Louis Vuitton. De la réussite de la Dior x Jordan à sa dernière collab’ Birkenstock, le génie du soulier signe un CV éloquent.

Légende photo : GRANDE POINTURE_ Depuis dix ans, le prodige du footwear, Thibo Denis, signe les paires et les collab’ les plus emblématiques des maisons de mode.

Vous avez lancé en collaboration trois modèles pour la collection Birkenstock 1774. Comment avez-vous travaillé une nouvelle signature stylistique en préservant l’ADN de la marque ?
Thibo Denis : Les Birkenstock ont fait partie de mon vestiaire et de mon langage esthétique très tôt dans ma vie. Je trouvais ça percutant d’aller au bureau dans une paire de Boston. Dans mon inconscient, la marque se résumait à la mule, au liège et à la semelle noire. Lorsqu’on m’a contacté pour créer une chaussure fermée, je voulais absolument retrouver ces éléments de manière très visible. J’estime que ça en est l’essence. Je suis aussi parti à Cologne dans les archives. Au départ, c’est une marque de semelles orthopédiques, et lors d’un salon en Allemagne, ils avaient mis une bride. Finalement, gros succès, tout le monde a adoré la sandale en entier. Sans ces anecdotes, je n’aurais pas pu construire une histoire. De mon côté, j’ai voulu amener la nature à la ville avec le thème « gravir la ville ».

Comment se traduit-il dans le design ?
Par la couleur, essentiellement. Le coloris fait partie de la décision d’achat. J’ai ajouté des touches pop pour évoquer la montagne, telles que le violet, le orange et le vert. Je voulais des éléments tranchants, par exemple, sur la mule marron j’ai ajouté un spoiler violet à l’arrière de la chaussure. C’est très reconnaissable dans la rue. Dans les années 1970, ces tonalités sont le départ d’une nouvelle esthétique. Les vêtements de randonnée deviennent très flashy pour être visibles. Sur mon moodboard, il y avait beaucoup de photos des alpinistes de Yosemite. Ils faisaient de l’escalade sans corde de rappel, en veste en cuir, en denim, en pattes d’eph’, parfois torse nu. J’ai voulu faire le chemin inverse : avoir des notions alpines en ville.

De quelle manière as-tu appréhendé les matières ?
Je les ai choisies pour leur façon d’absorber la couleur. Pour la mule, on a pris du suède, car il prend davantage la colorisation, et pour avoir un côté légèrement délavé. Sur la sneakers, on a utilisé un cuir nappa pour donner un aspect presque soulier. On a aussi enlevé le côté poilu du cuir pour obtenir une chaussure plus conventionnelle. 

Pourquoi avoir pris le parti de laisser la semelle intérieure dans son aspect brut, toute en bleue ?
Je voulais qu’on capte automatiquement le langage orthopédique qui est propre à la marque. Quand je travaille avec les codes d’une marque, je préfère trouver ce qui leur correspondrait, plutôt que de les changer.

Comment êtes-vous arrivé dans le monde du footwear ?
J’ai arrêté l’école très jeune. Puis, j’ai eu la chance d’aller faire une formation dans une usine qui s’appelle Manifattura Ferrarese, en Italie. J’y ai découvert le soulier traditionnel, le montage goodyear, le tannage, la patine, etc. J’ai ensuite été le footwear designer de Kris Van Assche, et j’ai aussi été sur le ready-to-wear avec lui. Par ailleurs, je dois beaucoup à Internet. J’ai grandi dans le 91, et le rapport aux vêtements était extraordinaire. Les sneakers, autant que le survêtement Lacoste, le Levi’s aux coutures tournantes, ou le cuir, ont fait partie de mon vocabulaire dès le départ. Je n’aime pas particulièrement le mot streetwear, mais cette identité faisait déjà partie de moi.

À partir de 2018, vous travaillez avec Kim Jones chez Dior. De quelle manière son profil de collectionneur de Jordan a-t-il nourri votre vision du design ?
Ce qui est extraordinaire avec Kim Jones autant qu’avec Shawn Stussy, que j’ai eu la chance de voir travailler, c’est de rencontrer des mentors. Mais ce qui est génial, c’était son ouverture d’esprit et ses connaissances incroyables. Il pouvait autant raconter le défilé de Jun Takahashi de 1999, que parler de Peter Doig, un peintre contemporain talentueux.

Comment avez-vous perçu la luxification des sneakers ?
C’est un véritable moment pour apprendre de ceux qui ont l’habitude de produire en grande série. De mon côté, le challenge c’est d’apporter de meilleures finitions et des matières différentes. Et de prendre un produit visuellement connu par tous et lui donner un nouveau lifting. C’est Kim Jones, et le luxe en général, qui ont réussi à transformer des produits iconiques. C’est aussi avec l’ouverture des maisons de mode sur de nouveaux genres que les barrières se brisent. Si on réétudie l’histoire, c’est la même chose quand Yves Saint Laurent introduit du jean dans les collections, époque haute couture. Chaque décennie a son aspect streetwear. La rue influence les podiums depuis longtemps.

Tu imagines les profils types de ceux qui vont porter tes chaussures ?
Énormément ! Je pense toujours à la manière dont le pantalon va tomber. Quand je me projette, je ne fais aucune distinction entre homme ou femme. Par exemple, pour les Birkenstock, je pense qu’on peut les porter toute la journée et la seule chose qui change, ce sont les chaussettes. Mon rêve absolu, c’est de voir quelqu’un en porter une en costume

Comment travailles-tu les lacets ?
Le lacet, c’est le bouton ou le zip du prêt-à-porter. Pour les paires avec Birkenstock, ils sont travaillés comme du twill pour évoquer le vestiaire masculin. L’espace est si petit sur une chaussure que tu ne peux pas négliger un détail.

La chaussure doit-elle matcher avec les autres accessoires ?
À mon sens, la chaussure doit être considérée comme le seul accessoire. Elle révèle tellement de choses sur nous – qu’elle soit abîmée, mal lacée, sale ou super bien polie.

À quoi aspire l’ère des souliers actuellement ?
Au confort. Mais pas forcément par les baskets. Les gens consomment certes par le visuel, mais surtout pour le bien-être.

 

Par Anaïs Dubois
Photo Jeano Edwards