REIMS POLAR 2026 : DANIELLE THIÉRY : « LA POLICE, JE L’AI CHOISIE POUR ÊTRE UTILE »

Danielle Thiéry

Présidente du jury Police au festival Reims Polar, Danielle Thiéry, 78 ans, entrée dans la police à la fin des années 1960, a été la première femme commissaire divisionnaire de la police française. Elle nous raconte son parcours hors norme et sa seconde vie d’écrivaine. 

Pourquoi avez-vous choisi d’entrer dans la police ? Vous aviez 22 ans à l’époque, c’est cela ?
Danielle Thiéry : Oui. J’ai choisi la police parce que je voulais faire un métier actif, un métier utile. J’avais un peu cette idée de vouloir sauver le monde. Peu importe où, mais je voulais faire quelque chose qui serve aux autres. Et puis je ne voulais pas être enfermée dans la situation qui était encore celle de beaucoup de filles de ma génération. Même si l’émancipation commençait, notamment grâce aux études. 

Dans les années 1960, il y avait très peu de femmes dans la police.
Il y en avait uniquement dans les brigades de protection de l’enfance, les brigades des mineurs, et elles étaient très peu nombreuses. Il y en avait une à Paris et deux autres venaient d’être créées dans les grandes villes comme Marseille et Lyon. Mais en dehors de ces services, il n’y avait quasiment pas de femmes dans la police, surtout des administratives.

Mai 68 a changé les choses ?
Oui, c’est vraiment 68 qui fait basculer les choses. On commence à se dire qu’il faudrait peut-être embaucher des femmes et surtout donner un vrai statut à celles qui sont déjà dans l’institution.

Quel a été votre premier poste dans la police ?
Après mon bac, j’ai commencé des études de droit. Pour financer mes études, j’ai suivi une formation d’éducatrice spécialisée et je travaillais en même temps. Puis les premiers concours mixtes d’officiers de police ont été ouverts en 1969. Mon père, formateur dans la police, m’en a parlé. J’ai passé le concours… et je l’ai réussi. J’ai été affectée à Lyon, à la brigade des mineurs. Même si on passait le même concours que les hommes, on nous envoyait systématiquement dans les services concernant les femmes et les enfants.

Comment était perçue une femme policière à cette époque ?
La police était un milieu entièrement masculin. Mais finalement, l’accueil n’a pas été aussi hostile qu’on pourrait l’imaginer. Certains collègues trouvaient même intéressant de travailler avec des femmes. Par exemple, pour les planques ou les infiltrations, on pouvait envoyer un couple de flics dans un bar sans attirer l’attention. Nous étions seulement dix femmes pour cinq cents hommes dans ma promo.

Vous avez rapidement pris des responsabilités ?
Au bout de deux ans, mon chef de service m’a confié la direction d’une brigade. J’avais 25 ans et j’étais la première femme chef de brigade en France.

Vous étiez armée ?
Au début, non. Il existait encore un texte ancien affirmant que porter une arme était incompatible avec la condition féminine. La femme donne la vie, disait-on, donc elle ne pouvait pas porter un symbole de mort… 

Vous avez ensuite travaillé dans les stupéfiants ?
Oui, puis dans différents services d’enquête. J’aimais aller au fond des choses, comprendre les situations. Le travail de police, ce n’est pas seulement arrêter des gens, c’est aussi mettre des réseaux hors d’état de nuire et tenter de réguler les tensions de la société. La police et la justice sont des remparts. Nous ne changeons pas la nature humaine, nous essayons d’empêcher que les choses dégénèrent.

Vous êtes ensuite devenue commissaire ?
Oui. Le concours s’est ouvert aux femmes et je l’ai passé. J’étais commissaire à la police de l’air et des frontières dans un aéroport. C’est un environnement très riche, une petite ville avec des situations très variées. Puis dans les années 80, j’ai travaillé sur la sécurité des trains et du TGV. On craignait beaucoup les attentats contre les trains, notamment le TGV qui représentait la vitrine technologique de la France. Nous avons mis en place des dispositifs de sécurité, souvent avec des moyens assez limités.

Quand commence votre carrière d’écrivaine ?
Bien plus tard. Quand j’ai été nommée commissaire divisionnaire, les médias se sont beaucoup intéressés à mon parcours. Lors d’une émission de télé, j’ai rencontré Michel Drucker. C’est lui qui m’a dit que je devrais écrire . Il m’a mis en contact avec un producteur, et j’ai commencé à raconter des histoires inspirées de mon expérience. Je n’aurais pas pu écrire mes polars avant d’être policière, parce que je voulais vivre des aventures. Je savais que j’écrirais un jour, parce que j’aimais l’écriture, mais je voulais d’abord vivre des choses.

Combien de livres avez-vous écrits ?
Environ une cinquantaine, si l’on compte les romans et les ouvrages écrits en collaboration.

Aujourd’hui, vous êtes juré au festival Reims Polar. Qu’est-ce qui vous agace le plus quand vous regardez un film policier ?
Les approximations, notamment scientifiques. Par exemple, quand les policiers arrivent sur une scène de crime, mettent des gants sortis de leur poche et commencent à tout toucher. Dans la réalité, ce serait une catastrophe pour les analyses.

Existe-t-il malgré tout des films policiers que vous appréciez ?
J’avais beaucoup aimé à l’époque des films comme La Balance ou L.627, parce qu’ils reposaient sur un vrai travail d’immersion et on voyait des flics bosser ensemble. Un flic torturé, alcoolique, qui résout une affaire tout seul, cela n’existe pas. Dans ces films, on y voit une équipe, et c’est ça la réalité : un policier ne travaille jamais seul.

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Par Marc Godin