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Quand Coppola censure son propre film

Coppola technikart

Francis Ford Coppola a célébré les 40 ans d’Apocalypse Now en sortant, cet été, une version Final Cut, au son et à l’image boostés, mais expurgée d’une scène cruciale. Le coffret DVD qui contient également la version «Redux» en 4K UHD, répare heureusement cet outrage.

 

En 1979, dans la France rangée du maoïsme mais pas de l’idéologie pour autant, il fallait choisir son camp: déshabiller Coppola et son Apocalypse Now —trop fellinien, trop opératique— pour rhabiller Cimino et son Voyage au bout de l’enfer, sorti six mois plus tôt et forcément plus profond, plus intelligent, plus radical. Ceux qui défendaient Coppola le faisaient souvent pour de mauvaises raisons, à commencer par les répliques cultes comme «j’aime l’odeur du napalm, au matin», lancée par Robert Duvall après avoir fait carboniser un village Viêt-cong pour pouvoir surfer en toute tranquillité. Certains louaient même la “performance” à un million de dollars de Marlon Brando en Colonel Kurtz, baragouinant son «l’horreur, l’horreur», juste parce que l’homme est un animal crédule qui a besoin de se prosterner devant des idoles, quelle que soit l’époque.

VALEURS MORALES

Malgré cet enlisement final assez pathétique, rattrappé in extremis par un plan d’une indéniable vérité anthropologique — Willard, joué par Martin Sheen devient le nouveau dieu de la tribu après avoir tué l’ancien— le film de Coppola impressionna par sa manière de questionner les valeurs morales à travers un grand récit populaire. Du tournage épique aux Philippines —décors détruits par un typhon, crise cardiaque de Martin Sheen…— qui faillit avoir raison de sa santé physique, mentale, et de ses finances —il avait hypothéqué tous ses biens pour le produire— le réalisateur du Parrain avait rapporté une composition magistrale de situations, musique et lumière; le fameux ballet des hélicoptères sur La chevauchée des walkyries —imaginé par le scénariste John Milius — n’étant que l’arbre, certes d’anthologie, qui cache une forêt de scènes plus prodigieuses les unes que les autres.

 

Coppola technikart

 

Dix huit ans après en avoir proposé une version «Redux» augmentée de 49 minutes et comprenant la fameuse séquence de la plantation française, Coppola a passé des mois à restaurer son opus magnum en 4K, à partir du négatif original, et a livré un troisième montage, sorti en salles cet été sous l’intitulé «Final Cut». On retrouve cette version dans le coffret qui inclut également celles de 1979 et de 2001, remastérisées, ainsi que des heures de bonus dont le documentaire Hearts Of Darkness de 1991. Noirs boostés numériquement, au risque de plomber la photographie de Vittorio Storaro, sons démultipliés par la technologie Dolby Atmos, cette nouvelle version de trois heures dépasse l’originale d’une quarantaine de minutes mais s’avère plus courte que la Redux, comme si une coupe de dix minutes allait convaincre un nouveau public d’aller voir le film. La vérité est, comme toujours, ailleurs, car ces minutes manquantes correspondent, comme par hasard, à la séquence la plus dérangeante: celle qui montre les playmates se prostituer, le lendemain de leur show, dans un camp américain pour deux bidons de kérosène !

Coppola, qui ne s’était résolu à tourner cette adaptation d’Au coeur des ténèbres de Conrad que pour gagner des millions, à l’in- star de la Columbia avec ses Canons de Navarone, et cela afin de continuer à produire des petits films d’auteur comme Conversation secrète, avait prouvé là qu’il pouvait faire aussi mal à l’Amérique que Cimino. Mais voilà, dans le monde des Avengers, de Me Too et des banques, il y a des choses qu’on ne peut plus montrer.

 

ERIC DAHAN

APOCALYPSE NOW FINAL CUT
FRANCIS FORD COPPOLA
(Édition Blu-ray 4K UHD et édition limitée Steelbook, Pathé Films)