MEME PAS PEUR : CYCLONE ET CORPS DE FEMMES

Pour finir en beauté, le festival Même pas peur programme Medusa et La Abuela, deux vraies propositions de cinéma qui interrogent le corps de la femme. Avant que le cyclone Emnati n’aborde les rivages de La Réunion…

A La Réunion, le festival de film fantastique Même pas peur mène une belle course contre le cyclone Emnati qui s’apprête à ravager l’île…  Pourtant, Aurélia Mengin, directrice du festival, continue de changer de tenue entre chaque séance, avec un optimisme qui provoque l’admiration, et offre un déluge de films aux spectateurs qui répondent à l’appel, toujours aussi enthousiastes. Notamment pour Medusa, présenté à Cannes, deuxième long-métrage de la Brésilienne Anita Rocha da Silveira. Entre film horreur et délire pop, le film suit la piste forcément sanglante d’une bande de cinglées évangélistes et masquées qui passent à tabac les jeunes femmes libérées, les lesbiennes ou les pécheresses dans les rues de la ville. Suite à un accident qui lui laisse le visage balafré, l’une d’entre-elles, Mariana, voit sa vie bouleversée et se lance à la recherche d’une sainte légendaire… Tout en convoquant les fantômes de John Waters, Nicolas Winding Refn ou de Dario Argento, la réalisatrice s’inspire d’une célèbre influenceuse brésilienne et signe une satire sanglante du Brésil de Jair Bolsonaro, dénonçant en filigrane la dictature de la beauté physique, la pureté chrétienne, ou encore l’oppression patriarcale.

LE PICASSO DE L’HÉMOGLOBINE

L’Espagnol Paco Plaza est un des maîtres de la trouille, un virtuose de l’angoisse, le Picasso de l’hémoglobine, auteur notamment de la trilogie REC. Avec La Abuela (sortie en salles en avril), il décrit le cauchemar de Susana, mannequin en galère à Paris. Quand sa chère grand-mère est victime d’une hémorragie cérébrale, la jeune femme revient à Madrid afin de veiller sur elle. Mais elle découvre que le comportement de la gentille mamie est devenu pour le moins curieux, tandis que l’appartement se transforme bientôt en piège…

Œuvre étrange et vénéneuse, La Abuela met le corps de la femme au centre de toute l’intrigue, devenant le sujet même de l’angoisse des protagonistes et du spectateur, avec un corps visualisé comme une prison. Pour la grand-mère, le vieillissement de son corps est la source de tous ses maux. Quant à la jeune femme, son métier est de représenter la beauté et la jeunesse éternelle, mais elle est déjà en échec, car trop âgée pour rester encore très longtemps un mannequin à la mode… Fasciné par ce corps qui se fane, Paco Plaza multiplie les plans étranges et dérangeants sur la peau flétrie de cette grand-mère fantomatique, sur les taches de vieillesse, les membres décharnés, et fait culminer le malaise lors d’un interminable tuto sur le changement des couches (« Mon monteur voulait couper, mais je savais qu’il fallait faire durer cette scène le plus longtemps possible »). C’est bien sûr incroyablement troublant, mais Plaza se réserve les trente dernières minutes pour faire ce en quoi il excelle : provoquer la peur panique du spectateur. Dans un appartement baigné dans l’obscurité, il cisèle un pur exercice de mise en scène et parvient à ressusciter nos peurs primales : un plancher qui couine, une porte qui grince, une silhouette tapie dans l’ombre… C’est authentiquement terrifiant, un véritable tour de force, avant une fin belle et renversante qui propulse le film dans une autre dimension.



TENIR BON

Après le lancement du dernier film, Sweetie you won’t believe it, l’alerte cyclonique passe de orange à rouge. Le festival est terminé, les spectateurs rentrent chez eux sous une pluie tropicale qui balaie les palmiers… « Toutes ces épreuves, le couvre-feu, le cyclone, ça fait beaucoup, j’ai eu l’impression que mon coorganisateur Nicolas Luquet et moi étions les anti-héros d’un péplum, défiants la colère des Dieux avec pour seule arme notre amour et notre ferveur pour le cinéma, assure Aurélia Mengin. Si je dois faire un bilan, au vu des circonstances improbables et des cascades de difficultés, cette 12e édition est une grande réussite. Une réussite car malgré toutes les pressions liées à la pandémie, nous avons tenu bon ! Malgré le désenchantement climatique, nous avons tenu bon ! Le public aussi punk que nous était lui aussi au rendez-vous pendant les cinq jours du festival, pour vivre ces moments rares et intenses avec des films uniques, perturbants et majestueux, des films audacieux qui ne sont jamais diffusés sur les écrans à La Réunion. Ils étaient comme chaque année avides d’échanges avec nos invités et tellement reconnaissants que nous ayons maintenu cette édition. »

Dehors, le chaos commence. On se retrouve pour la treizième édition…


Par Marc Godin