LE NOUVEAU SOFT POWER DES CATHOLIQUES

Soft Power catholiques

Alors que les Lumières, Nietzsche et les néo-athés prédisaient un effondrement quasi-définitif de la Foi et de sa pratique, le catholicisme fait sa mue. Plus inclusif, moins moraliste et désormais Gen-Z compatible, il provoque un nouvel enthousiasme social, politique et culturel. Ainsi soit-il ?

Ce sont de vraies nonnes. Affublées de leurs guimpes, scapulaires et tuniques, silhouettes blanches et noires, parfois brunes, selon l’ordre, elles vantent leur ascétisme et leur vie consacrée, entre repas en silence, jardinage et chants de louange. Ce qui frappe le plus ? La paix et la béatitude inondant leur visage. Sur les réseaux sociaux, le phénomène a pris une telle ampleur qu’on a parlé de nonne-mania (ou nun-core) : les couvents font la promotion de leur mode de vie (l’été dernier, les retraites spirituelles ont davantage séduit que les summer breaks à Ibiza), des Reels mettent en scène une certaine nostalgie de la vie monastique ou prennent le contrepied de l’image rétrograde qu’on se fait d’un couvent (les « beatboxing nuns » au Brésil et l’ancienne top model brésilienne Kamila Rodrigues Cardoso, devenue soeur missionnaire, ont récemment fait le buzz) et des figures religieuses comme Soeur Bethany Madonna (2,3M sur TikTok) ou, plus proche de nous, soeur Albertine, « disciple enthousiaste de Jésus » et influenceuse française, rassemblent une foule de followers du Christ sur les réseaux.

Rien de nouveau sous le soleil ? Là où pendant des années la nonne réinventée sous toutes ses formes (de la plus sulfureuse avec la soeur lesbienne dans le nanar Benedetta à la plus glamour avec Madonna la reine-vierge ou Rihanna en couverture d’Interview magazine en 2024 – une imagerie d’ailleurs reprise récemment par la chanteuse américaine Lily Allen pour son album West End Girl ou par le film Immaculate avec une Sydney Sweeney qui y incarne une bonne soeur en cloque) inondait la pop culture, prévaut désormais une vision très premier degré de la figure religieuse. Le retour en force de l’iconographie dévote sans détournement majeur et la glorification d’égéries catholiques comme Jeanne d’Arc ou Sainte Thérèse d’Avila, sont aujourd’hui les symptômes d’une double tendance : le symbole de sécurité et de fiabilité porté par la femme consacrée (à rebours des scandales sexuels qui ont miné la réputation des hommes d’Église ces dernières années) et l’émergence d’une foi repensée par la Gen-Z, pour la Gen-Z.

CATHO-MARKETING

Tout a commencé en Espagne. Au travers de podcasts, livres, productions cinématographiques, et sorties d’album, le catholicisme, sous l’appellation de « nunmania » ou « monjamania » en espagnol, se paie un renouveau fashion chez nos voisins : d’abord, avec l’immanquable star Number one du pays, la chanteuse catalane Rosalía, posant pour la cover de son album mystique Lux (mêlant le beat électronique aux chants grégoriens du monastère de Montserrat) en extatique Thérèse d’Avila berninienne, puis avec le film Les Dimanches (en salles en ce moment), réalisé par Alauda Ruiz de Azúa, racontant l’histoire d’une jeune fille décidée à entrer dans les ordres, et enfin le livre La Sagesse des nonnes, Comment les soeurs du XVIe et du XVIIIe siècle nous aident à survivre à notre époque (traduit en français aux éditions JC Lattès), rédigé par les universitaires espagnoles Ana Garriga et Carmen Urbita, aussi auteures du podcast « Las hijas de Felipe ». Leur tagline ? « Tout ce qui vous arrive est déjà arrivé à une nonne du XVIIe siècle ». Ou comment sauver la jeune génération de ses troubles anxieux, FOMO et crush non réciproque grâce à Sainte Thérèse de Lisieux ou Sor Juana Inés de la Cruz. Merci qui ?

Tandis qu’aux US la résurgence de la religion chrétienne, davantage reprise par les mouvements évangéliques et autres trad-wife publiant à qui mieux-mieux leurs GRWM (Get Ready With Me, ndlr) de leurs sorties dominicales reste très ancrée dans une sphère politico-conservatrice, en Europe, le catholicisme peut se vanter d’avoir des arguments marketing plutôt séduisants : l’esthétique grandiose et luxuriante du Vatican (aperçue dans Conclave) est reprise lors du défilé Dolce & Gabbana « Alta Sartoria » en juillet dernier, célébration toute en perles, broderies et velours de « l’église catholique et de la romanité intemporelle ». Dans la pop culture plus accessible, on retrouve la bonne sœur sympathique et faussement scandalisée par les ébats de Luc (alias Bruno Gouery) dans Emily in Paris. C’est aussi, du côté des Anglais, le prêtre incarné par Andrew Scott (au sex-appeal incontestable) dans Fleabag, qui finit par préférer l’appel divin à l’amour humain.

Mais rendons aux Américains ce qui est aux Américains. Qu’il s’agisse d’Euphoria (dont la dernière saison, à paraître en avril, met en scène une Zendaya en rémission cherchant son salut dans une église sur fond de « Go down Moses »), de Mother Mary, un thriller annoncé dans lequel Anne Hathaway incarne une pop star grimée en Vierge Marie irradiante, ou encore la série à grand succès The Chosen, une forme de transcendance infuse peu à peu les milieux culturels, venue d’une mutation de la morale chrétienne. Dernièrement, un prêtre italien défroqué, Don Alberto Ravagnani – très séduisant par ailleurs, mais ce n’est (presque) pas le sujet – faisait le buzz sur les réseaux en appelant à discuter plus ouvertement de sexualité. Ces clergymen en croisade numérique se sont multipliés sur Instagram et TikTok tant et si bien que le Pape Léon appelait récemment ses bons pasteurs à la prudence vis-à-vis de la course aux likes. Vanité des vanités… Reste que la visibilité grandissante de ces petits soldats du Christ est aussi, au même titre que les productions culturelles, le symptôme d’un mouvement social plus général. Les relents actuels de fin du monde et les souffrances psychiques qui l’accompagnent nous conduiraient-ils aux conversions de masse ?

SPIRITUALITÉ SUR MESURE

Il y a deux ans, prise d’un élan de prosélytisme, j’ai fréquenté pendant plusieurs mois un groupe de jeunes catholiques dont l’une des principales missions était d’évangéliser dans la rue. Près de l’église Notre-Dame-des-Champs, nous arrêtions les quidam pour leur parler de Dieu. Constat : plus les personnes étaient jeunes, plus elles étaient positivement intriguées. Plus leur âge était avancé, plus elles rejetaient une religion qui les avait, pour la plupart, stigmatisées (la sévérité des pensionnats catholiques, le mépris de certains membres du clergé, l’intransigeance et, parfois, la corruption de l’institution…). « Le catholicisme est aujourd’hui vécu par une plus jeune génération qui s’est libérée de certaines pesanteurs parce que leurs parents n’ont justement pas transmis la religion, explique Arnaud Bevilacqua, chef adjoint du service religion au journal La Croix et rédacteur de la grande enquête « Qui sont les catholiques français aujourd’hui ». Ils n’ont pas ce côté poussiéreux ou plombant de la religion qu’ont pu vivre nos parents ou grands-parents, tout simplement parce qu’ils ne connaissent pas ce catholicisme-là, ils n’ont pas été élevés dans une foi conformiste. Donc ils le réinventent avec les codes actuels et considèrent le catholicisme comme quelque chose d’exotique et de nouveau. »

« LE CATHOLICISME EST AUJOURD’HUI VÉCU PAR UNE PLUS JEUNE GÉNÉRATION LIBÉRÉE DE CERTAINES PESANTEURS. » — ARNAUD BEVILACQUA, JOURNALISTE LA CROIX

 

Parce qu’ils ont soif d’absolu, de sacrifice de soi et de donner un véritable sens à leur vie, mais aussi qu’on n’exige plus d’eux qu’ils renoncent à la capote (entendons-nous, la doctrine morale de l’Église reste stricte sur le sujet, mais vous ne serez pas frappé d’anathème pour autant) ou qu’ils tiennent le journal de leurs péchés (histoire vraie, celle du poète anglais et prêtre Gérard Manley Hopkins), parce qu’ils peuvent compter sur des abbés plus pédagogiques, accessibles et moins austères (comme le père Paul Adrien sur les réseaux) et qu’ils sont arrivés trop tard pour avoir vécu les déchirements entre traditionalistes et modernistes (à la suite du concile Vatican II, 1962-1965), les jeunes catholiques ont un rapport à la foi plus sain, mais aussi plus libéral. Pour la plupart, croire, c’est avant tout construire une relation très personnelle avec un « Être supérieur ». Un exemple : préparer son mariage de façon catholique, c’est ok. Faire baptiser ses enfants, c’est pas ok (id. il faut leur laisser le choix). Attirés par les valeurs très catho-compatibles comme le sens de la communauté, le bien commun, l’amour du prochain ou l’écologie intégrale – davantage que par les règles morales et commandements de l’Église – la Gen-Z bascule dans une spiritualité sur mesure. Au point de remplacer pour de bon les gourous du développement personnel et d’échanger votre morning routine pour une prière du matin ? « Je suis rentrée dans la spiritualité par le yoga, puis je suis passée par toutes les phases, des massages chinois et indiens à la méditation, en passant par les énergéticiens, pour soulager mes douleurs, témoigne Alexandra Rosenfeld, ancienne athlète et ancienne Miss France, atteinte d’une maladie auto-immune, le syndrome de Cockett. En 2024, après ma thrombose, j’ai dû arrêter le sport. Je n’avais plus d’espoir. Un jour, j’ai prié Marie, et j’ai commencé à lui parler tous les jours. J’avais tellement soif de croire, de savoir. Et maintenant, je me prépare à la communion avec un prêtre, j’ai acheté un livre pour suivre la messe, je fais des maraudes avec l’ordre de Malte… Je dirais que tout cela m’apaise, me donne confiance en l’avenir. De se dire qu’on est co-pilote, ça enlève un poids. J’étais une ayatollah du bien-être et j’ai lâché. Ça a été bénéfique. »

Résultat de ce retour au catholicisme, l’augmentation des baptêmes, dont une grande part de jeunes adultes : en 2024, plus de 17 800 adultes et adolescents ont été baptisés en France (dont 671 adultes pour le seul diocèse de Paris – cette année, ils seront 786). « Je ne parlerais pas de résurgence, mais de mutation, tempère Arnaud Bevilacqua. Si les catholiques sont moins nombreux, leur engagement est quant à lui beaucoup plus explicite, ils en deviennent donc plus visibles. Un autre aspect à prendre en compte et qui ressort dans l’étude Ifop x Bayard (menée dans le cadre de l’enquête de La Croix, ndlr), c’est qu’il existe une forme de mimétisme par rapport aux évangéliques et aux musulmans qui eux, assument beaucoup plus leur religion. On peut donc aller jusqu’à parler d’un catholicisme attestataire aujourd’hui, il y a une forme de décomplexion. » Par exemple, lors du Carême (temps liturgique de préparation à la fête de Pâques, ndlr), les contenus exposant jeûnes, abstinences et croix de cendres sur le front sur les réseaux poussent les jeunes catholiques à « outer » davantage leur foi. D’ailleurs, chez une frange de jeunes catholiques déjà rodés à l’exercice, on note un franc penchant pour une pratique plus traditionnelle : ils apprécient les règles qui leur permettent de se reposer sur un cadre précis, ne rejettent pas le latin ou les rites dits extraordinaires et se laissent tenter par la génuflexion occasionnelle. Et les croyants non pratiquants ? « Ils représentent une majorité de ceux qui se disent catholiques, et sont beaucoup plus engagés au niveau social », conclut Arnaud Bevilacqua. Disons, pour notre part, que le recul des règles morales et la prise de distance avec les directives de l’Église (sur des sujets tels que l’IVG, la PMA, l’euthanasie) permettent une interprétation plus souple de la religion. Et donc un basculement plus aisé dans le champ politique.

ESPRIT DE FRATERNITÉ

On l’avait connue il y a plusieurs années, seins à l’air, placardant des affiches féministes sur les murs de Paris. Nous l’avons retrouvée sur un extrait vidéo publié par Le Figaro, croix autour du cou. Marguerite Stern y témoigne de son attachement à ce symbole pour ce qu’il représente de « réactionnaire et d’identitaire ». Le revirement de style aurait pu nous étonner si nous n’avions pas suivi l’évolution du parcours de l’ex-Femen et surtout, la récupération de tout un lexique catholique au profit de projets politiques, qui ne date pas d’hier, par des personnalités sans véritable engagement spirituel. Dans le même (mauvais) goût, le bouquin d’Eric Zemmour, récemment paru chez Fayard, La Messe n’est pas dite, sorte de gloubi-boulga de généralités sur les racines judéo-chrétiennes de la France. Au même moment, certains entrepreneurs milliardaires ne cachent plus leur foi, tel Pierre-Édouard Stérin, notre Peter Thiel national. En face, une autre jeunesse catholique s’agace, celle qui se veut progressiste, marquée à gauche, socialiste (Jésus, n’était-il pas le premier des révolutionnaires ?), voire anarchiste – oui, pour un mouvement dont le slogan est « Ni Dieu, ni maître », cela peut paraître contradictoire, mais les voies du Seigneur sont décidément impénétrables.

Dans ce vaste mélange de genres, le mariage entre la philosophie chrétienne et les causes sociales se consomme bien plus facilement à gauche qu’à droite – l’argument tout-puissant de l’amour étant peu contestable et universellement acceptable. « L’un des nos objectifs, c’est la lutte contre l’extrême-droite catholique, détaille Théo Moy, co-fondateur du magazine Le Cri (créée avec Paul Piccarreta, ancien fondateur de Limite, la revue de décroissance et d’écologie intégrale). Il est donc capital pour nous de montrer qu’il y a toujours eu une tendance progressiste dans la religion et de légitimer la pluralité au sein du catholicisme. Nous avons beaucoup d’échanges avec les autres chrétiens, notamment les protestants. Enfin, ce qui nous semble important avec le magazine, c’est d’adopter une ligne pastorale et non morale ». D’autres initiatives comme le Dorothy (« café-atelier associatif animé par des chrétiens et ouvert à tous dans un esprit de fraternité ») ou le Festival des poussières (« organisé par un groupe de chrétien·nes engagé·es, désireux·ses de vivre un temps de convivialité, de fête, de réflexion et de prière qui rassemble au-delà de leurs cercles et qui pousse à l’engagement politique ») draguent une jeunesse variée, désireuse d’embrasser une contre-culture iconoclaste faite d’engagements collectifs, politiques et spirituels. Sur ce, je vous quitte, je vais réserver ma retraite spirituelle à Lagrasse.


Par Violaine Epitalon