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Kiddy Smile, Crooner House

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Immense par son talent et son mètre 90, ce « fils d’immigrés, noir et pédé » est l’artiste le plus excitant de l’année. Mais kiddy peut-il faire oublier son statut de symbôle et enfin s’imposer ?

Il est honni par la droite identitaire qui a sauté sur son DJ set à l’Elysée pour en faire un symbole du grand remplacement, et mal défendu par la gauche bourgeoise qui aimerait le transformer en emblème d’on ne sait quoi. Il est incompatible avec les rappeurs pour des histoires de moeurs, et tout aussi incompris par la famille French Touch, un peu méprisante sur ce coup-là. Il est pourtant l’artiste le plus original et flamboyant à avoir percé dans nos contrées cette année. Un phénomène inouï jusqu’ici. Avait-on déjà vu un chanteur de gospel (et ancien enfant de choeur) puiser dans le meilleur de la house historique pour en tirer une musique moderne, tout en s’habillant de fourrures flashy à le rendre visible jusqu’à Saturne. « Fils d’immigrés, noir et pédé » : le T-shirt qu’il avait arboré à la boum de Macron est un raccourci trop rapide pour aborder ce musicien inclassable qui aurait fait fureur au Palace ou au Studio 54. Aussi apporte-t-il quelques précisions dans la discussion qui suit.

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Tout d’abord : bravo. Ton récent show à la Gaîté Lyrique était extraordinaire, rien à voir avec les concerts somnifères auxquels on est habitués à Paris…

Kiddy Smile : J’aime bien dire, comme une blague (une blague sensée), que j’adorerais être la Beyoncé de la house music. J’ai grandi en admirant des comédies musicales. Je n’ai pas créé mon concert comme un truc purement auditif, mais comme un spectacle plus global qui devait inciter à la fête et régaler les yeux. Mes expériences passées de danseur et de styliste m’ont servi à monter ce show, qui ne cesse d’évoluer – ça va devenir de plus en plus intrigant.

Dans le public, il y avait une ferveur folle

J’espère ! Pour moi, la Gaîté Lyrique était une date clef : c’était la première fois que je faisais une billetterie sur mon nom seul. Les gens viendraient-ils ? Ça m’angoissait vraiment. Heureusement, c’était complet deux mois avant. Après, j’estime que les gens qui ont payé pour me voir doivent en avoir pour leur argent, en reparler le lendemain – « Putain je suis allé voir Kiddy Smile, sur scène ça tue. » C’est comme ça que j’avais découvert Kings of Leon, en étant invité à un concert par des amis. Je m’étais pris une claque. Si j’avais entendu à la radio, ça m’aurait peut-être moins plu…

On s’était vus en juin, deux mois avant la sortie de ton album : tu craignais alors qu’on ne te parle que de politique, pas de musique. N’est-ce pas ce qui s’est passé ?

Je comprends qu’on veuille me poser des questions politiques – il y a peut-être en France un déficit d’artistes qui parlent de la vie de tous les jours, ont une vision de la société. J’incarne aussi sans doute quelque chose de nouveau. Mais dans un sens, c’est assez injuste que mon métier passe au second plan. Je ne suis pas un politicien qui fait de la musique le dimanche. Je suis quelqu’un qui vient d’une couche hyper opprimée de la société, certes, mais je fais avant tout de la musique. Quand je vois les autres artistes qui émergent, il n’y a pas les mêmes attentes, les mêmes exigences. Si je balaie ça, est-ce que les gens vont continuer à parler de mon projet ? Je ne veux pas non plus passer pour une diva qui refuse de répondre… C’est un peu fatigant.

C’est propre à la France, cette incapacité à bien parler de la pop ?

En Angleterre, on ne m’a quasiment interrogé que sur l’album – ses références, sa conception, mes connexions etc. La Fête de la Musique à Elysée, c’était vite zappé.

Ça a fait un tollé chez nous. Philippe de Villiers, qui n’écoute pas de la house tous les matins, avait parlé d’une « insulte au coeur de la France ». Ça t’avait peiné ?

Quand on ne sait pas de quoi on parle, on ferme sa gueule. J’ai eu l’impression que je n’avais rien à faire là. Quand Kadhafi était venu, on n’avait rien dit. Moi, j’y vais, et c’est plus scandaleux ! Certains ont des drôles de priorités. Je ne suis pas un dictateur, ni un meurtrier. Si on se souvient du général de Gaulle, je comprends que ça puisse faire bizarre – mais n’oublions pas Kadhafi et les autres.

Il paraît que quand Pedro Winter t’avait proposé de jouer à l’Elysée, tu avais compris qu’il s’agissait de… l’Elysée Montmartre. C’est vrai ?

Complètement ! Il m’avait appelé le jour où tu m’avais interviewé. J’avais pigé que c’était l’Elysée Montmartre, même si un détail m’étonnait : Pedro me disait qu’il n’y avait jamais eu d’électro là-bas. Puis Lauren, la responsable de la presse dans mon label, m’avait dit qu’il y aurait Brigitte Macron. J’avais éclaté de rire en la prenant de haut : « Lauren, sais-tu qu’il y a à Paris un endroit qui s’appelle l’Elysée Montmartre ? » Et elle : « Non, on vient de passer deux heures avec le service de sécurité de l’Elysée. C’est bien à l’Elysée, mais merci de ton information. » Après, il a fallu trouver un moyen de rester droit dans mes bottes, sans être un outil de communication pour Macron, mais sans l’insulter non plus. Ce n’était pas facile. Au final, malgré la polémique, ça reste un très bon souvenir. C’était quand même historique pour les gens comme moi.

Pourquoi personne ne parle du côté gospel de ta musique, et alors même que tu as tourné le clip de « Be Honest » dans une église ?

On passe en effet volontiers à côté de cette dimension spirituelle très traditionnelle de la house, qui est censée rassembler et fédérer, comme la religion à la base. Les gens ont du mal avec ça, c’est intime. En plus, chez moi, ce n’est pas présenté de façon conventionnelle. Je ne voulais pas énerver les cathos de la Manif pour Tous, j’étais déjà content que cette vidéo ne les excite pas.

Les médias cathos ont parlé de toi, d’ailleurs ?

Je ne sais pas, je n’ai pas d’alerte spéciale sur mon téléphone !

Tu as un côté Warhol (faussement frivole, mystique au fond), non ?

Je ne suis pas très sensible à son travail, plus à sa collaboration avec Basquiat. Mais je m’y connais mal en peinture, j’ai toujours été très tourné vers la musique.

Ton album a un peu pris en banlieue, ou niet ?

Je n’en ai aucune idée. Il y a eu un tel travail en France pour décolorer la musique électronique, que les gens de couleur ne se sentent pas concernés par cette musique. Même s’ils y reviennent un peu via l’afro house.

Toi, tu étais arrivé à la house par le 113 produit par DJ Mehdi…

En découvrant « Les Princes de la ville », oui. J’étais alors allé vers de sonorités électro, plus vers Demon que vers Daft Punk – dans ma banlieue de Rambouillet, Daft Punk, c’était pour les gens qui avaient de l’argent. Puis j’étais remonté jusqu’à Fast Eddie, Frankie Knuckles, Joe Smooth et Marshall Jefferson, sans vraiment m’y arrêter… Plus tard, j’ai découvert que la house était une culture gay et de couleur, et je m’y suis épanoui complètement.

Pourquoi ne pourrais-tu pas être une voie vers l’électro, comme DJ Mehdi l’a été pour toi ?

On oublie trop souvent que les Noirs n’ont toujours pas accès aux clubs. J’ai travaillé dans un club, donc je peux te le dire. On veut bien de nous tenir la porte, faire la sécurité ; comme clients, c’est plus compliqué, sauf si c’est une soirée hip-hop. La société confine donc les gens dans le rap. Comment pourrais-je les attirer ? Les conditions ne sont pas réunies pour que ma musique trouve un écho chez les gens de banlieues.

Et puis je reçois énormément de messages de rappeurs qui trouvent cool ce que je fais, mais qui fuiraient si je leur proposais une collaboration, à cause de mon côté LGBT qui est très présent dans ce que je fais. Enfin peut-être que dans les quartiers on m’écoute sous la couette, en secret…

Tu es devenu une personnalité parisienne en plus, liée à la fashion…

Ça crée une distance supplémentaire, alors même que je parle de problèmes universels. Mais tu me vois faire des chansons sur la ruralité, les gilets jaunes ? Un artiste doit être maître de son récit, et ce n’est pas mon quotidien, je ne conduis même pas. Je ne vais pas aller faire des commentaires sur les gilets jaunes par exemple – ça ne pourrait que renforcer le mal qu’ils pensent des Parisiens. Ce que je fais est très parisien, j’ai eu beaucoup de presse mais pas de médias de masse. Je n’ai atteint qu’une certaine sphère, je n’aime pas dire bobo, mais plutôt nantie…

À propos de nantis, la famille French Touch t’a-t-elle adopté ?

Je ne pense pas que la French Touch me reconnaisse comme l’un des siens. J’ai fait un live avec Justice pour l’émission de Didier Varrod sur France Inter, ils me regardaient comme un extraterrestre alors qu’ils me croisent depuis douze ans. Je leur dis bonjour et me présente à chaque fois, parce qu’ils font semblant de ne pas me reconnaître.

Tu n’as pourtant pas un look banal !

Pedro (Winter – ndlr) est la seule personne de ce milieu qui a toujours été constant avec moi, depuis le jour où il m’a employé comme danseur, puis pour faire des choeurs pour Uffie. Il m’a soutenu, et de manière désintéressée. Sur Climax, le film de Gaspar Noé, j’ai travaillé avec Thomas Bangaler pour la direction musicale. Je ne crois pas qu’il ait écouté mon album. Je trouve ça un peu triste car il n’y a plus rien de jeune qui se fait dans cette musique…

J’étais sûr que Daft Punk et Justice adoraient ce que tu fais.

J’ai chanté « Be Honest » devant Justice et je n’ai rien ressenti. Dans cette émission dont je te parle, il y avait aussi Jain, The Blaze et Chris. Je pensais que c’était Chris qui serait la plus hautaine. Et non, elle s’était levée et s’était mise à danser. Sur mon album, il y a pourtant « Movin’ on Now », qui est un gros clin d’oeil à la French Touch.

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Les Daft devraient t’embaucher comme chanteur !

Je suis déjà en train de travailler sur mon deuxième album, et je vais proposer à Thomas Bangalter d’y collaborer. Il me dira sans doute non, mais qui ne tente rien n’a rien.

Les vacances ne sont pas pour tout de suite, donc.

Je retourne en tournée en mars, puis j’attaquerai l’album. J’ai envie de faire des chansons d’amour qui sonnent comme des classiques, mais avec des orgues et des beats de house music.

LOUIS-HENRI DE LA ROCHEFOUCAULD