L’ÈRE DU MÉTA-MAXIMAL

CY B3LLA meta maximal

Ciao la sobriété minimaliste, les tee-shirts sans marque et la musique expérimentale. Place au kitsch maximaliste, aux chemisettes avec des dragons enflammés, aux looks méta-futuristes, aux remix assumés de Britney Spears. « La minimale c’est fini, maintenant c’est la maximale ! »

Paris, Cabaret Sauvage, 3 h 40 du mat’, un soir de juillet. Le petit monde des branchés de la musique électro s’ambiance sur un remix breaké et ultra-accéléré de Lolita, le hit des 90’s de Alizée. Suivent d’autres remix tout aussi WTF, comme le Bailando de Paradiso, ou encore le générique de Loft Story, mouliné à 160 bpm. Et tout le monde adore. Derrière les platines, Maté est torse-poil, porte un short de piscine volontairement ringos, une casquette « ITALIA » en jeans avec des diams, et arbore un des must-have de l’été 2022 : le bijou dentaire en strass. La classe. Elle est bien loin, l’époque où la minimale et le style Men in Black faisaient fureur. Coupes de cheveux, ongles et maquillages touchent ici à la sculpture d’art contemporain… strings qui dépassent, chapeaux de cowboy, hommes en jupe, patchs et paillettes, mélanges d’accessoires improbables, plumes, froufrous, LSD, couleurs flashy… une vraie fête foraine. Après son set, Maté m’offre son analyse, qui aura influencé l’écriture de cet article : « C’est le retour de l’exubérance, du lâcher-prise. Avant le Covid, les gens voulaient des choses techniques, expérimentales, maintenant ils veulent des trucs très confortables, qui bombardent, avec des sons très cheesy, un peu “cringe”, inattendus, indéfinis. Un truc qui passait hier pour hyper-commercial ou risible, très premier degré, devient cool – à condition de ne pas se prendre au sérieux. La minimale c’est fini, maintenant c’est la maximale ! » Bon Dieu ! Mais c’est bien sûr.

INTERNET EXTERNALISÉ

Il suffit de regarder l’engouement pour le génial Partiboi69, troll excentrique aux airs de Aphex Twin sous kétamine, pour se convaincre que le maximalisme fait des émules. Même constat avec la chanteuse belge Mathilde Fernandez, du groupe Ascendant Vierge, qui s’est associée au gars de Casual Gabberz, pour accoucher d’un son entre Mylène Farmer et Manu le Malin, le tout sapé façon Björk. Et ça cartonne. 

Car si le minimaliste voit slow, le maximaliste est accélérationniste. Loin d’être anecdotique, ce goût pour la surabondance, genre de néo-baroque à la sauce Internet, est visible bien au-delà de la musique. Sur TikTok, il possède même son propre hashtag – un summum en 2022 – capitalisant plus de 600 millions de vues. On y découvre des jeunes GenZ sur-sapés, comme des gamins qu’on aurait abandonnés dans une boutique de déguisement. On y entend des phrases du type, « Si Coco Chanel disait toujours, “enlève un vêtement avant de partir de chez toi”, moi j’en ajoute un. » Même Bella Hadid s’y met, préférant quant à elle parler de « weird girl summer » – car oui, le maximaliste est un weirdo. Dans les magazines de déco, Marie « boring » Kondō et le minimalisme se font désormais dézinguer, au profit d’intérieurs genre cabinets de curiosité. On parle de néo-brutalisme en graphisme, d’hyperphysicalité en architecture (voir Technikart n°255), ou encore de no-cap en politique. Même le business n’y réchappe pas, il suffit de comparer un Elon Musk à un Steve Jobs pour s’en apercevoir. Docteur, que nous arrive-t-il ?






INTERNET ESTHÉTISÉ

« Le maximalisme est l’expérience en ligne esthétisée par des cerveaux qu’Internet à rendus hyperactifs – les générations précédentes l’ont fait avec des villes ou des guerres. Les réseaux sociaux sont aussi devenus une marketplace de l’attention, où on affiche une version amplifiée de soi, pour se démarquer à tout prix. La force du maximalisme est dans la liberté totale de choix, et se bat contre toute limitation, c’est aussi le fait d’avoir conscience de tout ce qu’on ne sait pas », explique le musicologue britannique Adam Harper, l’un des premiers à avoir parlé de maximalisme digital. Impliquant plus d’inputs, et plus d’outputs, le maximalisme est un sampling chaotico-esthétique, instinctif et presque animal, qui permet aussi d’être plus visible que les autres, dans un monde numérique où la différenciation devient un graal. Il pulvérise également la hiérarchie du bon goût – car on ne peut pas se tromper si personne ne comprend ce qu’on fait. En gros, les maximalistes des années 2020 sont les gamins bordéliques des années 1990, pour qui il n’y a plus de frontières entre les inspirations. Leur socle culturel est une chambre mal rangée, un grand bordel organisé. Mais attention, ce n’est pas l’objet culturel qui est maximaliste, c’est l’utilisation qu’on en fait. Le maximalisme est donc dans l’œil – un peu moqueur – de celui qui le manipule, faisant des allers-retours entre le premier et le second degré, jusqu’à ce qu’on ne sache plus qui pense quoi. À l’aune de ces informations, David Guetta pourrait bien faire un come-back chez les branchés. Rien de nouveau sous le soleil, car si l’on regarde dans le passé, on s’aperçoit que l’on alterne entre minimalisme et maximalisme environ tous les dix ans : 80’s, couleurs flashy et ostentation ; 90’s, techno minimale et t-shirt noir ; 2000’s, Britney Spears et chouchous roses ; 2010’s, design scandinave et décroissance… Préparez vos casquettes Von Dutch, car si l’on en croit notre petit doigt, les 2020’s devraient être plus bombastiques que jamais..


Par 
Jean-Baptiste Chiara