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TOUT D’UNE GRANDE

grande ariana

Vedette éphémère ou vraie artiste appelée à durer ? Il est un peu insultant de la traiter encore comme une minime : à 27 ans, Ariana Grande prouve qu’elle ne compte pas pour des prunes.

À croire les commentaires lus lors de la réédition de Sign o’ the Times, on a l’impression que Prince a toujours été l’égal de Vivaldi. Avait-il droit au même traitement de faveur en 1987 ? N’était-il pas traité comme la rigolade d’une saison, une amusante femme à barbe, une vedette jetable ? L’érudit rock qui postillonne en parlant de vieilleries est un peu comme le résistant de la vingt-cinquième heure : il est aisé d’avoir raison après tout le monde, plus casse-gueule de se prononcer en direct. Le présent, en l’occurrence, c’est Ariana Grande, dont le dernier single a été le plus écouté en octobre sur Spotify. Vaut-elle quelque chose ? Les ayatollahs de la musique, ceux qui ont un avis tranché sur Diana Ross et Sarah Bernhardt, se font plus discrets quand il s’agit de débattre de l’ancienne égérie de Nickelodeon, la chaîne de télé pour enfants. Ils se cachent derrière leur petit doigt, sortent un large mouchoir, prennent prétexte d’une voiture garée en double file. Posons donc bien le problème avant d’y répondre clairement : encore plus petite que Prince, la Grande entrera-t-elle un jour à ses côtés au Panthéon de la pop ?


AUDREY HEPBURN SOUL

Depuis le temps qu’on la compare à Mariah Carey, il serait temps de rendre justice à Ariana Grande : elle a beaucoup plus de talent que la grosse dondon. S’étant fait un nom dans des programmes pour les mouflets, elle partait de loin niveau crédibilité. Il lui a fallu plusieurs albums pour trouver son style. Dans les trois premiers, il y avait du bon et du moins bon. Avec le quatrième, Sweetener, ça frémissait. C’est avec le cinquième, Thank U, Next, qu’elle avait pris son envol. Un son à elle, une voix splendide, des arrangements plus fins que ceux de ses consœurs et surtout un imparable sens du tube – qui éclatait déjà dans « Dance to This » (avec Troye Sivan), et qu’elle a confirmé depuis avec « Boyfriend » ou « Don’t Call Me Angel ». Qu’on ne la prenne pas pour un ange ? Cela ne risque pas : elle joue souvent à la femme objet dans son sixième disque, Positions, dont les paroles explicites n’ont pas été recopiées sur Le Château intérieur de sainte Thérèse d’Avila. Si elle retrouve l’enrobage stylistique de Thank U, Next, le fond est moins mélancolique. L’attentat islamiste survenu à la sortie de l’un de ses concerts à Manchester en 2017, puis la mort par overdose de son ex Mac Miller en 2018 : tout cela avait de quoi rendre morose. Elle semble aujourd’hui plus apaisée, et il est bien connu qu’en musique, quand le spleen s’en va, l’inspiration suit souvent le mouvement. Ariana Grande est sauvée par sa voix inaltérable, son groove, ses moments à la Janelle Monáe et un certain sens de l’humour – bien que ses clips ne soient pas toujours du meilleur goût, son côté Audrey Hepburn soul lui permet d’échapper à la vulgarité ambiante. Ce n’est pas son chef-d’œuvre, mais nettement mieux que tout ce qui sort ce mois-ci. De même que le nain de Minneapolis avait des ailes de géant, la petite dame de Boca Raton a bien tout d’une grande.


Par Louis-Henri De La Rochefoucauld