TIRER SA RÉVÉRENCE

TIRER SA REVERENCE

On parle communément des premières fois mais rarement des dernières. Le dernier rire, la dernière conversation, la dernière vaisselle, la dernière paire de chaussettes, le dernier baiser. Est-ce que ces dernières fois auraient une saveur différente si le caractère éphémère qui les caractérisent n’était pas une surprise ?

Je me demande quelles seront mes dernières fois à moi. Certains venaient probablement de regarder un replay de l’Amour est dans le prés,  d’autres étaient en train d’écrire la liste de leurs nouvelles résolutions ou de boire un Yop. Il y a par la suite peut-être une petite guerre là-haut entre ceux dont la journée d’avant leur dernier souffle est jugée glorieuse et les autres. Un statut de célébrité à retardement pour certains, une retombée dans l’anonymat pour d’autres. En 2021, parmi les personnalités à nous avoir quittées, de quoi pourrait avoir été composée leurs dernières pensées, les dernières levées de zygomatiques quelques jours, quelques heures avant que tout bascule ? Ceux qu’on a eu l’impression de connaître via les rôles qu’ils ont pu interpréter, les histoires qu’ils ont bien voulu nous raconter et l’image sur papier glacé. Jean Pierre Bacri en tout début de l’année, puis Sophie Xeon, Helen Mcroy, Jean Paul Belmondo , Jean Claude Carrière, Willie Garson ou très récemment Virgil Abloh et bell hooks… Des icônes, des femmes, des hommes dont certaines dernières fois sont accessibles au monde entier. Un dernier film , une dernière chanson, une dernière collection. En réalisant que les traces créatives de quelqu’un lui permettait de tomber un peu moins dans l’oubli, j’ai pense à cette femme qui a disparue en septembre dernier à l’âge de 100 ans, et dont tout le parcours a débuté par un mensonge bien orchestré.

Françoise Bernard, ou plutôt de son vrai nom Andrée Jonquoy, est née le 2 mars 1921 à Paris. Au début des années 50, cette secrétaire de 32 ans travaille pour l’agence de communication et entreprise Unilever, propriétaires de la marque Astra. Depuis 1952 , la marque accompagne ses réclames de fiches-cuisine rédigées par une femme imaginaire du nom de « Françoise Bernard » , un nom composé des deux prénoms les plus populaire cette année là. Désirant que ce personnage prenne vie, Astra cherche alors une femme pour la faire exister. A partir de 1953, Andrée Jonquoy devient donc Françoise et lui prête son visage. C’est le début d’un grand succès. Arrive  la radio, puis la télé. Françoise reçoit 50 000 lettres par an. Elle qui confiera qu’à cette époque elle savait à peine faire cuire un bifteck, devient finalement une star et une référence pour toutes les ménagères désireuses de réussir leurs plats. Elle passera de secrétaire à cuisinière, puis finalement femme d’affaires. Elle rachètera le nom de ‘Françoise Bernard’ à Unilever à la fin des années 60, et signera tous ses livres de ce nom qui désormais lui appartient. Elle est l’autrice de ce livre vendu à plus de 10 millions d’exemplaires « Recettes faciles » appartenant à tous décors de maison de campagne qui se respecte. Je ne suis pas de la génération de Françoise. Quand je cherche une recette , moi je vais sur youtube, mais son parcours me touche particulièrement.






Je pense aux autres personnalités disparues cette année, et au-delà de leurs dernières fois, j’imagine leurs premières. La première idée de Virgil Abloh, les premiers mots sur papier de bell hooks, le premier « Action! » entendu par Jean Paul Belmondo. Ces premières fois qui ont commencé le récit, la première page de leur histoire. C’est ça qu’on devient. Scénaristes, acteurs/actrices et metteurs en scène des prochains chapitres, créant tous les jours ce qui constitue le grand final. Improvisant parfois pour y arriver , allant au bouts d’idées et rêves qui semblent trop éloignés du possible, interdits. Qu’on finisse à la une des magazines ou dans la cuisine de nos grand-mères, peut-être que le secret c’est de continuer d’alimenter l’histoire tous les jours malgré le trac et ça, jusqu’à la dernière fois. Personne ne sait ce qui se passe derrière le rideau. Applaudissements, et salut. 

Alice Révérend