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LE MAGHREB VA-T-IL SAUVER LA POP ?

Mauvais Œil

Entre Kraftwerk et KasbaH, le duo Mauvais Œil ne choisit pas : il connecte l’avant-garde aux musiques du Maghreb et du Moyen- Orient pour créer quelque chose d’inédit en France. Et si l’avenir de la pop était à chercher dans Les Mille et Une Nuits ?

En 1996, alors que Daft Punk secouait le cocotier électro avec « Da Funk », Khaled gavait radios et foyers de son pénible « Aïcha » – rappelons que l’auteur-compositeur en était Jean-Jacques Goldman, pas franchement réputé pour vouloir insuffler folie et nouveauté au Top 50. La musique d’influence arabe, en France, c’était alors ce raï plutôt ringard. Malgré le sourire de Faudel, il n’y avait pas de quoi rire. Depuis, rien n’a jamais bougé. Il y eut pourtant des tentatives. En 2009, Mirwais, d’origine afghane, avait monté le projet Y.A.S. avec Yasmine Hamdan, de nationalité libanaise. L’idée ? Composer de l’électro-pop chantée en arabe, réconcilier l’Occident et l’Orient, deux mondes qui, ne nous voilons pas la face, étaient déjà de plus en plus fâchés. L’album s’appelait Arabology et personne n’y avait rien compris, surtout pas les rappeurs, trop occupés à pomper les Américains au lieu de chercher des hybridations originales. Ce pari un peu fou raté par Mirwais il y a dix ans, un jeune duo prometteur est en passe de le réussir aujourd’hui : Mauvais Œil réunit Alexis, un ancien luthier toqué de musiques africaines ; et Sarah, une chanteuse aux racines algériennes. Leur premier EP paru en septembre, l’excellent Nuits de velours, mélange saz et synthétiseurs, avec une voix plus envoûtante que celle de Schéhérazade. Quant au clip accompagnant leur single « Afrita », tourné à Montigny-le-Bretonneux, c’est une claque. On est loin de l’imagerie artificielle et publicitaire des vidéos de The Blaze : ici tout est juste, sincère, original et incarné. Maquillé et incroyablement looké, Alexis y campe une sorte d’Ali Baba moderne – plus proche de Bowie que de Fernandel. D’où viennent ces gens ? Pas de quelque Constantinople de Cocagne, mais bien de la France des années 90. Née en 1991, Sarah a grandi à Joinville-le-Pont, où elle est même passée par le même bahut que… les Naast ! C’était l’époque des bébés rockeurs.

« RACHID TAHA A OUVERT LA VOIE. »


Ado, elle s’habillait « toute en pois », écoutait de la musique sixties, la compile Nuggets, les yéyés. Chez sa grand-mère, quand celle-ci allumait la télé algérienne, elle louchait sur MTV – une jeunesse partagée entre R&B, rock rétro et Cheikha Rimitti, « une femme incroyable, la vraie mère du vrai raï ». Né en 1993 à Paris, Alexis vient lui d’une famille de musiciens, avec un grand-père qui vendait partitions et instruments, et une tante pianiste classique. Passé au Conservatoire de ses 3 à ses 16 ans, il touche sa bille, d’autant qu’ayant hésité à devenir ébéniste ou menuisier, adorant « travailler le bois », il a aussi bossé quelques années chez Guitare Garage à Pigalle – on parle ici de quelqu’un qui est capable de se fabriquer une gratte.


POP ONIRIQUE

Avec son groupe La Mouche, il a longtemps tourné, sans chercher à signer sur un label. À ce moment-là, Sarah chantait aux États-Unis. Et puis leurs routes se sont croisées par pur hasard courant 2018. Sarah : « Je cherchais un partenaire avec qui m’associer. Avec Alexis, on avait un peu la même démarche chacun de notre côté. On était réciproquement la pièce manquante du puzzle de l’autre. On n’a pas les mêmes influences, mais on a la même vision. » Au vrai, ils se retrouvent sur un artiste : le Rachid Taha qui, dans les années 90, voulait aller plus loin que Khaled et Faudel ; celui des albums Olé olé (1995) et Diwân (1998). Alexis : « Il n’y a que lui que je puisse te citer comme exemple. Il expérimentait beaucoup. Il a ouvert une voie… » Sarah : « Il avait ce côté souk des cultures. Après, sa démarche, c’était souvent d’envoyer un message. Il avait ce côté militant que nous n’aurons pas : chez nous, le militantisme s’arrête et s’arrêtera à notre simple existence – aujourd’hui, avoir un groupe qui prône le mélange harmonieux des cultures, ça suffit à poser problème. » Pardon pour le gros mot, mais on touche ici au côté politique de Mauvais Œil. Dans le climat des tensions communautaires actuelles, leur démarche pourra déplaire. Aux esprits obtus, rappelons qu’on a ici affaire à des esthètes – leur pop onirique, c’est celle qu’aurait enregistrée Air si le duo était né à Alger plutôt qu’à Versailles. À quand l’album ? En attendant, ces Nuits de velours sont plus belles que nos jours.

Nuits de velours EP (Entreprise).

Par Louis-Henri de La Rochefoucauld