fbpx

JOHANN ZARCA : ROMANCIER CHEMSEX

Zarca

Ce mois-ci, notre intrépide duo explore le terrain glissant du chemical sex avec le prix de Flore 2017. Bilan ? Sensations brûlantes…


La lecture de Chems m’a foutu dans un état bizarre, comme si j’avais moi-même plongé – ou replongé. Je suis sorti de là pétri de culpabilité, un goût de GBL au fond de la gorge.
Balèze, alors, forcément, je me suis dit. Dans Chems, Johann Zarca met un scène Zède, un trentenaire journaliste et parisien qui, sous couvert d’une série de reportage, s’enfonce de plus en plus dans le chemsex, cette pratique qui consiste à s’envoyer en l’air en consommant tous types de nouvelles drogues de synthèse, entre GBL, 3 et Crystal Meth. 
Pas si nouveau que ça de baiser dans des états seconds, direz-vous. Oui, mais voilà, les béquilles elles, le sont. Des molécules sans cesse modifiées pour contourner les interdictions, des poudres aux noms catégoriques : 3-MMC, 4-MEC, MDPV, des cames qu’on reçoit par la poste vaguement planquées dans une boite de DVD, et les vies qui se perdent avec, bien entendu, quand le cul devient indissociable des poisons, vous fourrant (sans jeux de mot) dans des situations hardcores, partouzes glauques, pratiques radicales, dangereuses, quand plus rien d’autre n’existe que des flashs d’images pornos et des sensations extrêmes. 
Alors, c’est bien sûr le sujet principal du bouquin, mais Zarca est trop malin (bien trop sensible aussi) pour se contenter de ça. À côté des scènes crues, à côté du trash, des fists et du cradingue, il charrie avec lui un portrait acerbe, dirais-je, si je n’avais pas peur de passer pour un mauvais critique littéraire, un portrait, de notre tout petit monde moderne, entre la vie des journalistes, les mondanités de l’édition, le féminisme, ce qu’on appelle les responsabilités aussi puisque le narrateur délaisse peu à peu sa femme enceinte de leur deuxième gamin, les milieux surtout et ses codes, ses initiations, ses pratiques secrètes. 
Zarca me le dit tout de suite d’ailleurs : il a avant tout voulu écrire sur un milieu. Et il le fait aussi directement qu’on peut le faire. Chez lui, de ce que j’en aperçois à travers l’écran de mon ordinateur, je vois un type apaisé, revenu de quelque chose sûrement, mais ça ne me regarde pas. 
On parle du rapport au porno. J’essaye de le lancer là-dessus, m’attendant à une réponse toute faite du genre : « Oh, avec ce que les gamins matent aujourd’hui, il ne faut pas s’étonner que le monde se sente détraqué ». Je remballe vite mes attentes quand Zarca me raconte qu’il a grandi comme ça, qu’à dix ans, il matait déjà des images de cul crashs, parce que ses parents avaient Canal, parce que tout ça, finalement, a toujours été là. La pornographie comme une habitude plutôt que comme un décalage générationnel. Qu’est-ce qu’on fabrique de ces images alors ? Eh bien, on peut en écrire un bouquin, c’est déjà pas mal. 
Tout au long du roman, d’ailleurs, même si le narrateur s’enfonce de plus en plus, on ne sent pas un millilitre de jugement. Il y a le dégout, la honte, l’obsession, il y a les dangers, les trouilles et l’impossibilité de faire autrement. Mais on ne sent pas l’écrivain qui condamne derrière son narrateur. Et c’est justement ce point de pivot qui, je crois, fait de Chems un bouquin intelligent. Quand on lit Chems, on ne nous impose rien d’autre que des images. Alors bien sûr, elles sont franchement crues – des bâches en plastique qu’on étire sur le plancher avant de partouzer, des néons façon quartier rouge, des putes d’Europe de l’Est, des camés émaciés, des barepackers, des fioles de GBL et des shoots de 3, des fluides, des fists, des gods et j’en passe. 

À CÔTÉ DES SCÈNES CRUES, À CÔTÉ DU TRASH, DES FISTS ET DU CRADINGUE, ZARCA CHARRIE AVEC LUI UN PORTRAIT ACERBE.


Il y a une violence indéniable. Le plaisir souillé, ce genre de choses. On se fait mal pour se faire plaisir, ou l’inverse peut-être. L’amour, c’est plutôt une bouée, quelque chose comme un entourage qui sauve mais qui nous recrache parfois, le plaisir, c’est aussi bien les écrans, que les corps qu’on oublie – déshumanisation du monde ou alors au contraire, humanisation extrême, quand nos êtres ne sont que des chairs, des molécules qui s’agitent et des tissus froissés ? 


ABSENCE DE CURIOSITÉ 

Ne cherchez pas la réponse dans le bouquin. On ne juge pas, on n’avance pas de thèses, de principes, de socio non plus. Il y a une fascination pour la marge – cet underground cher au bonhomme. Des types qui se comprennent d’un coup – un geste, un attirail et on capte tout de suite celui qui est dedans. Il y a des hiérarchies aussi, puisqu’on trouve toujours pour se rassurer quelqu’un de plus intoxiqué que soi – ici, ceux qui slamment –, comprenez ceux qui sont passés à l’intraveineuse. 
Zarca me parle ensuite de son rapport à la fiction. Car c’est ce qu’il aime avant tout, même s’il s’empare de sujets dits « actuels ». Le romancier n’est pas reporter. Il met ça sur le compte d’une absence de curiosité – pas le courage, dit-il, d’enquêter dans des milieux dont il ne connait rien, comme a pu le faire Valentin Gendrot pour son livre Flic paru dans la maison d’édition de Zarca (Goutte d’Or) en infiltrant la police pendant plus de deux ans. 
J’y vois autre chose pourtant – et cet ailleurs est assez simple : un véritable amour de la fiction, un amour tel qu’il s’amuse à brouiller les pistes, faisant délibérément ressembler le narrateur à l’auteur quand tout, pourtant, sort de sa caboche. Et, plus qu’un traité de modernité, je crois que c’est ce qu’il faut voir dans Chems : un roman qui ne prétend pas être autre chose qu’un roman. Avec ses personnages, sa temporalité, ses péripéties, ses descriptions et son langage. Zarca me dit lire peu de fictions, mais bouffer des essais en pagaille. Peut-être une manière de garder ou de forger, je n’en sais rien, de penser en tout cas ce style net et claquant qui s’accroche d’une ligne à l’autre. 
Chems parle comme ça. Il parle de ça aussi : quand les réflexes de mort sont des réflexes de vie. Sentir, jouir plus fort, plus haut, comme si on voulait gueuler au monde que ce qu’il nous offre ne suffit pas. Une autre manière de fiction. 


Par Oscar Coop-Phane
Photo Sonia Sieff