WEYES BLOOD, SAINTE POP : « DIEU AIME DONNER DU TALENT AUX DÉVIANTS »

Weyes Blood technikart

La grande prêtresse du folk moderne revient avec And In The Darkness, Hearts Aglow, deuxième volet de sa trilogie mystico-pop. Nous avons pu recueillir ses confessions lors de son dernier passage à Paris. Où il est question d’une Sainte Trinité réunissant Dieu, Kurt Cobain et Kanye West.

La pop, pour une femme (et nombre d’hommes), consiste trop souvent à se dévêtir dans des clips au son d’une musique poussive. Weyes Blood n’a rien à voir avec ce lumpenprolétariat artistique : elle est en quête de sens, de spiritualité et de beauté. A priori, elle venait de loin. Née en 1988, elle a grandi à Doylestown, à une cinquantaine de kilomètres de Philadelphie. Ses parents, des musiciens born again, la font chanter à la chorale de l’église du coin. Weyes Blood aurait pu devenir une sinistre grenouille de bénitier, ne voyant pas plus loin que la guitare sèche sur laquelle elle a appris à jouer en autodidacte. C’était sans compter sur ses dons et sa curiosité. Et sa vocation : « Enregistrer de la church pop, des morceaux classiques et novateurs à la fois. »

Installée depuis quelques années en Californie, elle a déjà sorti plusieurs disques marquants. En 2015, l’EP Cardamom Times lui fait office d’acte de baptême. Il allait falloir compter avec elle. Depuis, elle n’a cessé de progresser, jusqu’à son chef-d’œuvre de 2019, Titanic Rising (que nous avions élu album de l’année). Voix splendide teintée de gospel, mélodies célestes, enrobage inventif conçu avec le producteur Jonathan Rado (de Foxygen) : un ange descend sur terre. Pour croire définitivement à ce miracle, ne nous restait qu’à voir Weyes Blood en vrai. On a appris qu’elle faisait une apparition le 21 septembre dernier, non pas à Lourdes, mais à l’Hôtel Grand Amour à Paris. Nous sommes allés en pèlerinage jusqu’à l’adresse indiquée, où nous avons eu droit à une audience privée retranscrite ci-dessous. Il y est question de sa nouvelle merveille, And In The Darkness, Hearts Aglow, mais pas que. Weyes Blood, ou une sorte de Pâques pop : grâce à elle, le folk est ressuscité.

« KANYE WEST EST UN ARTISTE INTENSE, DOUÉ, INATTENDU. LE TALENT NE TOMBE PAS TOUJOURS ENTRE LES MAINS DE GENS QUI ONT AUSSI LA LUCIDITÉ. 

 

Il y a un côté mystique dans votre musique, ce qui est devenu rarissime. Quand la pop a-t-elle perdu son âme ?
Weyes Blood : C’est simple : la pop a définitivement dévissé à la mort de Kurt Cobain. Il est la dernière icône du rock à avoir su y insuffler quelque chose de totalement nouveau et habité. Il avait un talent fou. Et avec lui un groupe phare de l’underground devenait le groupe le plus populaire au monde. Après l’effondrement du grunge il y a tout de suite eu des horreurs comme les Spice Girls ou Britney Spears – qui sonnent plutôt bien par rapport à ce qu’on entend de nos jours. À l’époque on pouvait se dire : la pop part dans une mauvaise direction, il n’y aura plus de retour possible, plus personne ne prendra de risques dans le format pop, il n’y aura plus que le mercantilisme et le marketing – ce qui n’est pas bon pour la musique, vous en conviendrez. Aujourd’hui, il y a quand même une hybridation étrange : certains artistes indie obtiennent une notoriété surprenante, et à l’inverse une star manufacturée comme The Weeknd recherche une certaine qualité. Il ne réinvente pas la roue, il est nostalgique, rétro, mais quand je tombe dessus à la radio je ne change pas de station. Il y a un peu d’espoir, tant que les oreilles des gens resteront habituées à des choses différentes et audacieuses.

L’ambition de Julian Casablancas au début des Strokes était d’être aussi pointu que le Velvet, mais de réussir à intégrer le mainstream. C’est aussi votre but ?
Quel est l’intérêt si l’underground reste underground ? Les lignes ne bougent pas, et puis il y a une complaisance dans la marginalité… Un artiste doit répandre la bonne parole, donc sortir de sa niche. Courtney Love ne disait pas autre chose : c’est sympa de ne parler qu’à sa micro-communauté, mais bon c’est petit-bras, il faut au moins essayer d’aller plus loin. Sabotons le mainstream ! Lançons une croisade pour sauver la culture ! Beaucoup de gens ne sont pas au courant de ce qui se passe de bien en musique. C’est un privilège d’être branché dans le bon sens du terme, et il serait égoïste de ne pas en faire profiter les autres.

Votre voix est très importante dans votre esthétique. Quelle est votre définition d’un bon chanteur ?
C’est quelqu’un chez qui rien ne sonne faux, rien n’est affecté. Les gens qui en font trop ou qui imitent se trompent de chemin. Il suffit d’être soi, avec sa vulnérabilité, ses fêlures. Je n’aime pas une beauté trop parfaite, je préfère qu’il y ait des défauts. J’adore Stevie Wonder, Harry Nilsson, Neil Young, Willie Nelson, Marianne Faithfull, Joni Mitchell… Leurs voix sont fortes, mais ils ne cherchent pas à cacher qui ils sont. Ce n’est pas de la mise en scène. J’aime peut-être encore plus Ronnie Spector et The Platters, mais c’est difficile de citer juste un nom…

Weyes Blood
BORN TO BE WISE_
À rebours d’une pop-culture qui déroule de la bêtise au kilomètre, Weyes Blood distille finesse et sagesse. Qui l’aime la suive.


Chez les Beatles, votre préférence va-t-elle à George Harrison ? On sent dans vos deux derniers disques que l’album All Things Must Pass vous a traumatisée…
Ça a changé avec le temps. Petite j’avais une passion pour McCartney, puis ado ça a été le tour de George Harrison, et maintenant c’est Lennon. Mais ma période Harrison a duré longtemps : il porte en lui une telle tristesse. « While My Guitar Gently Weeps » est une des plus belles chansons que je connaisse. Chez Lennon j’aime la fragilité, les erreurs, et en même temps ses dons.

Existe-t-il un bon gospel de nos jours ?
Vous trouverez sans doute d’excellents chœurs si vous allez dans une église baptiste au fin fond d’une campagne reculée… Plus largement, le christianisme reste un gros marché aux États-Unis. La musique religieuse, de plus ou moins bonne qualité, se vend autant que la pop mainstream.

Votre éducation chrétienne demeure importante pour vous, ou vous vous en êtes émancipée ?
Ça compte bien sûr. À l’adolescence j’ai pris mes distances avec le christianisme pur et dur, mais je reste très attachée à la spiritualité. Sauf que j’ai créé ma propre cosmologie, je me suis intéressée de près au bouddhisme et à l’hindouisme, aux liens entre les différentes religions. Qu’une philosophie du bout du monde puisse rejoindre la Bible, que des vérités reviennent à travers les millénaires, cela me semble avoir du sens.

À quoi ressemble la vie spirituelle en Californie où vous vivez ? C’est un ramassis d’athées ?
Le New Age y est très présent. Les gens croient à l’astrologie, aux pseudosciences… La pensée futuriste de la Silicon Valley est comme une nouvelle religion, avec les gourous de la tech. Cela fait peur. On ne sait pas à quoi l’on s’expose, quels seront les effets secondaires de tout ce qu’on invente là-bas – on ne se rend compte souvent que bien plus tard des dégâts de ce qui passait pour des progrès.






Votre pseudo Weyes Blood est inspirée du roman La Sagesse dans le sang (Wise Blood) de Flannery O’Connor. C’est toujours une influence pour vous ?
Ce fut une lecture cruciale à l’adolescence. Cette idée de l’Église du Christ sans le Christ… J’avais 15 ans quand j’ai lu La Sagesse dans le sang : ce livre avait incroyablement parlé à la jeune fille triste et anxieuse que j’étais alors. 

Et en musique, connaissez-vous la chanteuse mystico-folk Judee Sill, à qui vous pouvez faire penser ?
Elle est morte à la fin des années 1970, si je ne dis pas de bêtises. Elle a encore quelques fans fervents, même si sa notoriété reste underground. Il fallait la postérité pour qu’elle soit comprise : sa cote a grimpé depuis sa mort. Elle avait eu du mal avec le succès – addiction à l’héroïne, mauvais acides… Elle était très spirituelle en même temps, elle incarne en effet un versant mystique de la contre-culture. Je me sens proche de sa vision de Dieu et de la musique.

Kurt Cobain, Judee Sill : le succès, quel que soit son degré, est-il une malédiction ?
C’est une bénédiction maudite, ou une malédiction bénie, entre les deux… Le succès n’existe pas sans mauvais aspects. Ce serait mentir que vous dire que je n’aimerais pas avoir une audience plus large. J’adorerais jouer devant plus de monde. Mais la célébrité semble condamner tous ceux qu’elle atteint à une sombre folie. Je ne me le souhaite pas.

Avant vous le folk était devenu une musique moribonde. J’ai l’impression que vous avez su lui redonner vie…
Il n’y a pas lieu de se vanter : le folk était tellement mort que c’était facile de le ranimer en faisant quelque chose de nouveau, en repartant des classiques. La pop au sens large est souvent décorative, c’est du recyclage sans âme. C’est facile de se démarquer.

Y a-t-il une scène autour de vous ?
Je suis très solitaire : pas assez rock pour les vrais rockeurs, irréductible à l’americana ou à l’électro… Mais ça me va.

Que connaissez-vous et qu’appréciez-vous de la France ?
J’aime Erik Satie, Debussy, les peintres impressionnistes, le XIXe siècle tel qu’on peut le fantasmer, mais aussi Françoise Hardy, Michel Foucault, Air, Daft Punk et Leos Carax. Me plaît aussi l’attitude française assez franche, que les Américains trouvent souvent impolie : j’y vois de l’honnêteté là où l’on est plus hypocrite dans d’autres pays. Ah, et que je n’oublie pas Gabriel Fauré et Olivier Messiaen !

Messiaen n’est connu que des initiés en France…
Mais non ? Je pensais qu’il était chez vous un monument national. J’ai la plus grande admiration pour son Quatuor pour la fin du temps

Rien à voir avec Messiaen : j’aurais aimé avoir votre avis sur Kanye West, qui parle lui aussi de Dieu. Est-ce un clown ou génie ?
Ce n’est sûrement pas un clown. Psychiquement, il n’est sans doute pas tout à fait avec nous… Il n’a pas à être pris comme exemple pour la vie quotidienne. Il pose problème à beaucoup de gens que sa maladie mentale dérange. De là à le jeter sous les roues d’un bus… C’est un artiste intense, doué, inattendu. Il faut comprendre que le talent ne tombe pas toujours entre les mains de gens qui ont aussi la lucidité. Dieu aime le donner à des gens déviants humainement ou politiquement – comme à John Maus, qui en avait choqué certains en participant à la manifestation pro-Trump au Capitole. C’est une conversation trop complexe pour être réglée en deux minutes. Mais abstenons-nous de juger à la va-vite.

And In The Darkness, Hearts Aglow (Sub Pop).


Entretien
Louis-Henri de La Rochefoucauld
Photos Neil Krug