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Virginie Despentes : « Je suis surprise par l’égoïsme de notre génération »

Virginie Despentes

Nous avons retrouvé Virginie Despentes lors de la sortie d’Apocalypse Bébé (2010) son 6ème roman. La féministe punk qui n’exalte, ni la mollesse ni la brutalité des générations qui se débattent dans notre époque. 

Apocalypse Bébé suit un essai terrassant, King Kong Théorie. Ce best-seller a confirmé Virginie Despentes comme écrivain de premier plan et l’a imposée comme leader des féministes nouvelle génération. Non seulement elle dure mais, en plus, Virginie apporte de la pensée neuve, parvenant à faire passer auprès d’un public large des idées radicales. Allait-elle revenir avec Apocalypse bébé à un polar rock & claque-dans-la-tronche façon les Chiennes savantes, à un livre air-du-temps & générationnel comme Teen Spirit ? Non.Cette nouvelle fiction franchit une étape. Ce n’est pas Le Poulpe est une lesbienne et mène l’enquête chez les ados. Ce n’est pas un road-book narrant les états d’âme de deux détectives entre Paris et Barcelone. C’est un grand roman alternant les narrations, dressant les portraits de divers protagonistes, retraçant des vies cabossées, navrantes, normées ou marginales, avec ce style qui n’appartient qu’à Despentes. Pas une écriture parlée mais la meilleure transposition littéraire de notre oralité : très écrit pour aboutir à cette authenticité.

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ANTI-AMÉLIE POULAIN

La dimension sociologique de ses écrits, cette pensée alternative – la colère ou l’empathie face à l’humanité déboîtée, brutale, soumise, myope des différentes générations de notre époque – prend avec Apocalypse bébé une ampleur nouvelle, ambitieuse et crépusculaire. Grosse inquiétude face aux nouvelles générations. Il y a bien une enquête, peuplée de répliques poilantes mais, au final, le véritable rapport s’avère bien plus terrifiant que celui (non rendu) par la narratrice : Despentes ne voit pas notre société avec les yeux d’une Amélie Poulain hilare.

Sur le tournage, mine enjouée, she’s the boss, comme dirait Jagger. Jeudi 22 juillet, j’arrive en fin de journée à Nancy (« ville limite intéressante tellement c’est déprimant », in Bye Bye Blondie le livre), fonce place Carnot où est basée l’équipe du film. Emmanuelle Béart fait des essayages avec une Virginie affairée, Stomy Bugsy pose pour des fans locaux. Prise de vue de la première scène : Emmanuelle boit une bière dans une Jaguar conduite par Stomy. Rapidité, efficacité, c’est vite plié, tout le monde file au pont des Fusillés, à 500 mètres de là. Béatrice Dalle est déjà sur place, pétulante. Des gusses au bar du coin la montrent du doigt, elle déambule sur le pont, trois prises, coupez !, il est 21h00, tout le monde remballe.

LA RUBÉOLE DE BÉATRICE DALLE

Il faut regagner l’hôtel, les producteurs me casent dans leur voiture. Ils me confient les débuts difficiles du tournage, à Liège : Dalle ayant chopé une rubéole, il faudra y retourner les scènes manquantes. Le budget est ric-rac, une certaine tension règne. A l’hôtel, à peine le temps de m’apercevoir que je n’ai pas de mini-bar dans ma chambre, coup de fil, la réalisatrice m’invite à la rejoindre, brasserie l’Excelsior, avec une partie de son équipe et son amoureuse, la philosophe Beatriz Preciado. Celle-ci, tout juste primée en Espagne pour son nouveau livre (Pornotopía, finaliste du prix Anagrama), soutient Despentes sur tout le tournage, toujours disponible pour apporter coups de main, conseils, bonne humeur éclairée.
Virginie me dit qu’elle n’était pas revenue à Nancy, ville de son enfance, depuis vingt ans. Nous parlons de l’impossibilité de s’installer dans un lieu où elle soit bien (trouver une maison en Bretagne ?), des difficultés financières à monter un film, de l’âge des actrices, de l’énergie à déployer sur le tournage (plus d’illicite, que du Redbull), de l’hyper hiérarchisation sur un plateau (ce qui a manqué à l’équipe de France lors du Mondial). Demain, reprise des activités à 8h00, tout le monde au lit.

PARCOURS EN FLÈCHE

Virginie est née à Nancy en 1969. Va « à l’école mixte ». Prend à 14 ans la pilule « sans que ça soit compliqué ». 1984, « internée quelques mois ». A 17 ans, part de chez elle. Fait du stop pour écumer les concerts en France ou traîner à Londres. Se fait violer par des « ploucs », « ce qui me défigure, et ce qui me constitue ». 1989, elle bosse à Lyon, dans un magasin de disques, Attaque Sonore. Deux ans plus tard, c’est au service développement photo d’un supermarché qu’elle trime. Décide de se prostituer, via le Minitel. Pratique aussi la musique avec le groupe Straight Royeur. Puis file à Paris.

Nous sommes en 1993, elle a pris un pseudo, Despentes, pour sortir un bouquin. Titre : Baise-moi. Il aurait pu s’intituler Combat livreClash-moi. Pour ma génération, la sienne, les tout juste vingtenaires, un choc, une libération, une illumination. Enfin, en France, un roman contemporain qui nous parle et nous secoue, violemment, irrémédiablement. Pas que nous : Maurice Pialat, le premier, devait en faire l’adaptation, et Iggy Pop l’adore. Et pas un feu de paille : ses livres suivants, tous les deux-trois ans, imposeront à chaque fois davantage l’écrivain dans le panorama littéraire français.

Parallèlement à son ascension, elle ne la ramène pas, ne se disperse pas, participe juste à divers projets musicaux, chante avec Skywalker, écrit des textes pour A.S. Dragon et Placebo, réalise un clip pour Daniel Darc, traduit la fantastique bio de Dee Dee Ramone et des textes de Lydia Lunch, préface un livre sur les Bérus et un recueil de Laurent Chalumeau. Et bosse dans Rock&Folk, magazine drivé par son compagnon de l’époque, Philippe Manœuvre. Elle ne cherche pas à squatter une chaire à France Inter ou Canal+ et, justement, sa réussite sans courbettes ni bling-bling, en rend nerveux plus d’un.

En 2000, quand elle co-réalise Baise-moi le film, dans la foulée du succès de son troisième roman, les Jolies Choses, les fauves ne se retiennent plus : Virginie subit les violentes attaques de toute la bien-pensance nationale, gauche incluse. Ils ont jappé, elle est restée. Et revient, toujours insoumise, après cinq années à Barcelone avec Beatriz.

EMMANUELLE BÉART INQUIÈTE

Vendredi 23 juillet. J’ai une panne d’oreiller, loupé le tournage de la scène du matin chez un disquaire, où Gloria revend ses disques. Je re trouve l’équipe, une trentaine de personnes sur le terrain, pour la prépa de la scène suivante, celle où Béatrice Dalle balance tout par sa fenêtre. Le temps d’installer le matériel, je prends un café avec Virginie, Beatriz et Béatrice. Discussion autour d’un problème de tatouage : celui que Dalle doit arborer, à la base un dragon. L’actrice trouve qu’il ressemble trop à un poulet, ou à Emmanuel Chain. Un couple demande à Béatrice un autographe pour leur enfant. Dalle à la petite fille : « Mais bien sûr comment tu t’appelles ? » La gamine : « Roxane. » Dalle : « D’accord, un autographe pour Caca-Boudin, pas de problème. » La gamine étant à deux doigts de chouiner, Dalle rigole : « Mais non, regarde, je l’ai fait à ton nom ! »

La scène est tournée dans la bonne humeur, même si le premier assistant, Kétal, regrette que dans les 33 tours balancés du deuxième étage, il n’y en ait pas des Stooges : « Il faut un Stooges dans chaque plan. »
Pour la pause déjeuner, cantine sous chapiteau, je suis convié à la table de Virginie, avec Beatriz, les deux producteurs, Hélène (chef op’ chevronnée) et Kétal. Bien qu’elle ne tourne pas aujourd’hui, Emmanuelle Béart nous a rejoints. Je lui parle de sa prestation géniale dans Vinyan, mais elle, inquiète quoique guillerette, veut plutôt voir avec la réalisatrice comment se tourneront les scènes d’amour avec sa partenaire : « Je ne sais pas par quel trou prendre ma relation avec Béatrice. Ces scènes sont souvent un peu tartes, je vais pas faire un truc comme ça », dit-elle en se prenant les seins et en les agitant. Bonne ambiance, mais il faut retourner bosser, à 500 mètres de là.

«PROLOTTE DE LA FÉMINITÉ»

Je marche seul avec Virginie et Beatriz. Elles se tiennent par la main, nous essayons de convaincre l’auteure des Jolies Choses que sa ville natale est très mignonne, elle ne nie pas, entre dans une librairie, mais ressort illico : « Au fait, j’ai un tournage, moi ! » L’après-midi est perturbé par des averses, j’en profite pour discuter avec l’accessoiriste, une vieille connaissance du Pulp, l’inimitable Axelle le Dauphin. Elle me parle de Soko, qui joue Dalle jeune : « Dans la vie, elle adopte un accent américain et refuse de manger des choses qui poussent la nuit, style champignons, mais quand elle se retrouve face à la caméra, elle est vraiment impressionnante. » Je la quitte : on doit me maquiller pour ma scène. Lors de la première prise, Béatrice Dalle m’insulte tout mollement, il faut recommencer. Virginie lui dit qu’elle devrait penser à quelqu’un qu’elle déteste au plus haut point. Dalle, me fixant : « Ben, en fait lui, il fait parfaitement l’affaire. »

Ayant été bafoué sur son tournage, Virginie ne peut plus refuser de me parler longuement d’Apocalypse bébé. Nous dînons d’abord avec Beatriz, parlons d’un sujet que celle-ci déteste (le rock alternatif français), des guests invités sur le tournage (Iggy Pop, Lydia Lunch, Coralie Trinh Thi, Nicolas Rey). Puis la « prolotte de la féminité » monte seule dans ma chambre, pour plusieurs heures d’entretien. Ça tourne, action.

Virginie, comment as-tu décidé que le personnage masculin de «bye bye blondie», Eric, serait joué par Emmanuelle Béart ?

Il y a cinq ans, des producteurs avaient acheté les droits du livre et voulaient que je réalise le film. Pour le personnage principal, Gloria, j’ai tout de suite rencontré Béatrice Dalle. Je me suis mise sur le scénario et ai réfléchi à un mec pour incarner Eric. Quel acteur français pouvait m’inspirer ? Je voyais pas.

Non ?

Non. Mais un jour, Béatrice m’a dit : « Puisque t’es gouine, fais donc l’histoire entre deux filles ! » Ça a débloqué le truc.

Qu’eric soit une femme, ça change tout ou rien ?

Il y a tellement peu de films qui racontent des histoires d’amour entre filles… Il en existe, mais pas cinquante, et encore moins avec des femmes adultes, et encore moins si c’est pas avec des femmes malheureuses parce qu’elles ont des problèmes avec ça.

Si tu dois adapter «apocalypse bébé», tu n’auras pas à changer les sexes : c’est ton premier roman peuplé de lesbiennes.

C’est le premier où ça m’intéresse directement. Avant, c’était des histoires de filles, elles ne couchaient pas ensemble, maintenant, éventuellement, si.

«Apocalypse bébé» est un roman qui décrit l’évolution de la société de ces dernières décennies. Tu fais dire à un personnage, François, écrivain quinqua invité à «Apostrophes»: «Ca avait un sens à l’époque, on ne passait pas à la télé pour un oui pour un non, et encore moins pour parler d’autre chose que ce qu’on écrivait.»

Quand j’ai lu les chroniques de Bernard Frank, j’ai compris ce qu’était la littérature en France avant que ma génération débarque, au début des années 90. On a alors tous plus ou moins consciemment compris le nouveau deal : soit tu acceptais de parler de toi plutôt que de littérature, soit tu étais exclu du jeu. Vincent Ravalec n’a pas voulu entrer dans ce marché, c’est ce qui explique qu’on l’a pas beaucoup vu. Certains ont joué un autre jeu. Par exemple, Dantec, il n’a pas parlé de sa vie, mais il a donné autre chose, pour rester le plus longtemps possible. On était tous au même moment sur la même ligne de départ et je pense qu’on savait ce qui se passait, ce qu’on nous demandait.

Tu es passée chez Bernard Pivot, on sentait qu’une autre génération, la nôtre, pouvait en fait trouver une place.

J’avais surtout l’impression de rien avoir à foutre là ! Un truc de classe très précis, vachement embourgeoisé, avec des codes – si tu n’es pas de Saint-Germain-des-Prés, ça fait un peu tache. Je savais pas parler comme il fallait, ce langage-là. Je comprenais pourtant les questions. Il y avait des dinosaures comme Sollers, et mon but dans la vie, c’est pas d’écrire comme lui, et encore moins de parler comme lui. Houellebecq aussi était là, mais même si je le connaissais, je voyais bien que c’était sa place. Pas la mienne : le bar en bas, oui, d’autres endroits aussi, mais pas dans cette émission.

Dix ans plus tard, pour la promo de «King Kong théorie», même si tu maîtrisais mieux les codes, tu en as encore bavé face à une dinosaure comme Gisèle Halimi.

Elle est avocate, c’est son métier de confronter avec sang-froid. Mais ça m’a surpris qu’elle soit si agressive. Ça m’a rappelé qu’en France, le féminisme reste une chasse gardée, bien gardée, qui n’attaque pas n’importe qui. Je dois avoir un profil que les féministes françaises se plaisent à dégommer, de gouine, de pute, une série de trucs qu’elles ont toujours soigneusement foutu sous le tapis. Tu as l’impression d’être dans un couvent avec des mères supérieures. Même si elles ont piqué deux-trois trucs à Monique Wittig, la question gouine, elles se la posent pas vraiment. Leur agressivité me surprend d’autant plus qu’elles n’ont rien en fait, pas de patrimoine ou de ministère à défendre…

Dans «apocalypse bébé», le personnage de François n’a «pas les bons appuis, pas les bons réseaux. pas d’étiquette à brandir pour s’imposer. rien que ses livres.» Et toi ?

Je n’ai pas de réseau à actionner si on m’attaque. « Auteur Grasset », ça me protège quand même un peu. Mais quand je vois ce que BHL, l’homme des réseaux par excellence, se prend dans la gueule, je sens bien que c’est pas une protection infaillible. Des étiquettes, on m’en a collées plusieurs : rebelle, trash, punk, provocatrice, maintenant gouine… Ma médiatisation, elle ne repose pas sur mes livres ou mes films.

Comme François, tu enrages que cet écart entre écriture, littérature, et médiatisation se soit autant creusé ?

Non, je le vois comme un boulot. Je le regrette pas pour moi, mais sur d’autres écrivains : j’aimerais lire de vraies analyses sur l’écriture de Houellebecq, ou qu’est-ce qui se passe avec Bolaño par rapport aux polars, ou même Ellroy, qu’est-ce qu’il a apporté, est-ce que c’est encore intéressant… Comme écrivain, j’ai parfois l’impression d’écrire dans un silence total.

Tu cites ce qui a permis à ta génération d’exister: Ardisson, Canal+, «les inrocks», «ni de droite, ni de gauche. ni classiques, ni modernes. des gens de télé. Des pitcheurs, avide de chair fraîche.»

Je décris une conjoncture historique. Ça a été possible au début des années 90, ça n’aurait pas pu arriver dix ans plus tôt, ni dix ans plus tard d’ailleurs, parce qu’au début des années 2000 s’est mise en place une défense contre tout ce qui pouvait être trop radical. On est revenu trente ans en arrière, avec des sujets ultra chiants, le côté hyper classique, où surtout on sera jamais dérangé quand on prend le thé, mais en plus sans la classe stylistique de l’époque… Je trouve les auteurs défendus ces cinq dernières années totalement inintéressants.

Les 90’s, c’était plutôt «des romans de jeunes filles détaillant l’état de leurs hémorroïdes (…) et qui mangerait des ordures, et qui se ferait prendre par papa, et qui serait une pute inculte, et qui se vanterait de baiser des thaïlandaises prépubères, et qui détaillerait son shopping coké…»

A chacun de reconnaître quels sont ces livres. Ils m’ont plutôt plu, à moi. C’est mieux que la littérature d’aujourd’hui où on prend des gens qui ont existé et on en fait des personnages à qui on fait dire n’importe quoi. Et il y a ces écrivains qui ont fait plein d’études et qui écrivent sur la culture populaire, on sent qu’ils n’ont pas payé le prix, raté des années de leur vie pour vraiment vivre le truc… Ils ont payé le prix de leurs études, mais pas celui de la culture de rue, ils n’ont pas bien compris que ça existe aussi, pour de vrai.

Page 67: « Valentine, elle s’en fout des études: son père est écrivain. quand elle voudra travailler, il la fera publier et c’est tout.» les «fils de», il y en a pas mal dans la littérature ?

C’est beaucoup chez les acteurs, dans la musique… La littérature, c’est quand même chiant comme boulot, et tu gagnes pas beaucoup de thunes. Mais il y en a pas mal dans l’édition. Et c’est ce que ressentent les gamins, qu’il faut des contacts. Beaucoup d’écrivains de ma génération n’avaient pas à la base de connexions dans le milieu littéraire : Houellebecq, Dustan, Jaenada, Scott… A l’époque, la littérature n’était pas un endroit très fun, on s’est imposé sans contacts. C’était open bar comme période pour des gens comme nous. C’est fini.

Quand tu y es arrivée en 1993, c’était: « A nous paris » ?

Non, je venais de Lyon, et c’est Lyon que j’adorais. Mais je ne détestais pas encore Paris. C’est venu assez rapidement : je me rappelle, en 2000, quand on partait avec Coralie pour la promo de Baise-moile film, c’était notre gag récurrent, dans chaque pays où on arrivait, je voulais m’y installer. Le Canada, l’Angleterre évidemment, la Suède me semblait pas mal, la Finlande formidable, l’Espagne déjà… Fuir Paris.

Au final, «l’hétérosexualité, c’est aussi naturel que l’enclos électrique dans lequel on parque les vaches» ?

Oui. J’ai mis du temps à le réaliser, je sentais pas la restriction, alors qu’avant j’ai vraiment été une meuf du Pulp, je traînais avec plein de gouines… Comment marcheraient les choses si on voyait très régulièrement des films où les garçons embrassent des garçons et des filles embrassent des filles ? Que l’enjeu soit ne serait-ce que possible ? Il y a une propagande hétéro, si elle n’existait pas, les choses seraient différentes, sur comment le désir circule entre les gens.

Tu ne t’adresses pas qu’aux femmes: «il aurait mérité d’être gay, le pauvre, au lieu de quoi il enfilait des connasses d’hétéros de son âge»…

Quand j’habitais dans le Marais, je me suis rendue compte que j’avais jamais vu les hommes aussi heureux. Il y a une libération, quand tu t’obliges pas à être hétéro. Je vois les débats sur l’adoption des enfants par les homos, je trouve ça fou que les hétéros fassent la morale alors qu’il y a un échec notoire chez eux de leur parentalité. Divorces qui se passent mal, infidélités, violences dans les couples, plaintes réciproques… Je dis pas que c’est mieux chez les gays, mais cette culture hétéro, elle marche pas.

Avant d’être gouine, tu te considérais comme hétéro ?

Total.

Le déclic, c’est le tournage de ton documentaire «mutantes» ?

Là, je suis tombée amoureuse d’une fille. Et puis il y a eu Beatriz…

Ça semble fou que tu aies pu commencer ce docu puis l’écriture de «king kong théorie» en te pensant hétéro…

À la base, c’était sur le féminisme, et oui j’ai été surprise : tiens c’est marrant qu’il y ait autant de féministes gouines… Et en rentrant dans le truc, j’ai trouvé ça vraiment normal, une libération de la pensée.

Là, c’est la première fois que tu restes aussi longtemps en couple ?

Oui. Mais à part être une fille, Beatriz, c’est quelqu’un de particulier. On est bien. Et on rigole… Mon personnage de la Hyène, il n’a rien à voir avec elle, qui est beaucoup plus sophistiquée, mais il y a plein de ses blagues que j’ai mises dans la bouche de la Hyène. Les romans drôles, c’est le top, comme David Sedaris, son dernier bouquin, une tuerie. L’humour, c’est la forme la plus élevée de délicatesse. Houellebecq, c’est poétique, et c’est drôle en plus. Si tu ôtes l’humour, ça sent pas bon. Avec, c’est divin, la grâce totale. Jaenada, il écrit bien, c’est intéressant, et en plus c’est très drôle, comme Nicolas Rey. Angot aussi, même si elle le fait pas exprès.

Tu l’as été, pétasse ?

Non, faut pas confondre avec pute.

Tu aimais bien les filles-objets des clips R&B ? quand tu décris «l’authentique pétasse du marais, celle qui quand elle joue son look totale pute fait penser aux pubs pour parfums», il faut y voir de l’admiration ?

Oui. Mais on mange du MTV depuis tellement longtemps, qu’on aimerait bien qu’à un moment, ces filles fassent autre chose. En voir une en pantalon, ça fait du bien. J’adorais Missy Elliott, mais pourquoi elle a fait un régime ? Non ! Mmmh, non. A la limite, de la tendresse. Il y a une certaine classe chez la pétasse parisienne, mais j’ai jamais eu l’impression que c’était si cool que ça.

Tu penses que les hétéros sont souvent trop connes ? 

Je crois que oui. Ça s’est fait doucement. Au début, quand Beatriz se moquait d’hétéros, je pigeais à peine mais, depuis cinq ans, à voir beaucoup de gouines et beaucoup de pédés, eh bien parfois, quand je reviens dans un milieu plus hétérocentré, je me dis, ça va pas chez eux… Il y a une misère hétéro. Quand tu es jeune, avec ta vitalité, ça va, mais ensuite, passé 30 ans… Le désespoir.

Pourtant, toutes les hétéros n’aiment pas être traitées comme des chiennes…

Mais c’est quand même ce qu’on t’apprend, que c’est cool, et ce dès ta jeunesse. Le message adressé est vachement unique et répétitif, que c’est génial d’être une connasse, d’être une pétasse, une marchandise, hypersexuée, de ne pas être féministe. Pas que dans le R&B, partout. C’est ce que dit le cinéma, j’ai pas l’impression que Twilight déroge vraiment à ça… C’est aussi ce que dit Secret Story toute la journée… Cette émission… Pfff. Je vois trop le côté brutal. Le dispositif, ce qu’on leur fait, ce qu’ils se font : super brutal. Tu as l’impression que c’est le casting des pires des pires. Avant, c’était plus un amas de crétins dans le sens sympathique du terme. Les nouvelles identités, qui peuvent venir de Mickaël Vendetta, on peut trouver ça fun, mais j’ai quand même du mal avec toute cette imbécilité, cette masculinité idiote. Bogosse, win, c’est très sarkozyste.

Au diapason des filles, toutes dans la pétasse attitude.

Pour elles, c’est pas nouveau. Pour la masculinité, plus : le Loft, c’était probablement une des premières émissions égalitaires, où les garçons étaient aussi mal traités que les filles. Et depuis, il y a eu ce nivellement par le glauque des deux catégories, hommes et femmes. Cette machine, elle marche, plus qu’il y a trente ans.

C’est un retour en arrière d’avant le féminisme des 70’s ? 

C’est pire qu’un retour en arrière : formater les gens aussi précisément, on l’a jamais connu. Au moins, la paysanne… Quand tu avais pas la télé, tu t’arrangeais pour établir ton identité à ta façon, seule, personne allait vérifier et valider. Les gamines d’aujourd’hui, je les vois bien… Nous, à notre époque, on était moins obsédées à l’idée d’être féminisées ou masculinisées. Donc pas un retour en arrière, mais un bond en avant, vers un avant… On n’imaginait pas que c’était aussi grave pour rien.

Tu as peur de virer réac ?

Non, c’est pas que je veux pas l’être, juste que je le suis pas, réac’, c’est pas mon caractère. Autour de moi, j’ai l’impression que de plus en plus de gens le deviennent et, contrairement à eux, je ne trouve pas que c’était bien avant. Mais je pense que c’est pas bien non plus maintenant…

Tu as soutenu les babyrockers ?

Contrairement à la majorité. Mais Plastiscines, Brats ou Naast, malgré tout, ça va quand même moins me toucher que… disons, NTM, à un moment donné.

Tu as toujours vu le mariage comme une horreur ? 

Non, mais… Je suis surprise que des meufs gagnent leur vie par le mariage, de diverses façons, pensions alimentaires, plusieurs mariages, présence le matin, à midi, le soir, et qu’elles ne se sentent jamais proches de la prostitution, qu’elles s’identifient jamais comme femmes vénales.

À un moment tu fais allusion à l’interview de Julien Coupar dans Le Monde

Oui, autant je trouve que la mobilisation pour le faire sortir avait été très molle, autant l’extrême gauche qu’il représente ne me touche pas. Retourner vivre dans des villages pour ouvrir une épicerie et jouer à la pétanque, c’est bien, mais moi, jamais de la vie. Mes grands-parents, dans la Meuse, leur village, je connais. Tout ce que je veux, c’est jamais retourner à ça, oublie !

Tu dénonces quand même les dérives du romantisme de la lutte armée…

Action Directe, si tu juges une organisation politique aux résultats, ça a servi à quoi ? A rien. Même la RAF, qui était plus populaire, ça a changé que dalle. Ayant vécu en Espagne, on comprend mieux les mécanismes : on voit que pour un Etat, l’ETA, c’est un bon alibi, tu peux faire passer n’importe quelle loi. Et leur combat, c’est quand même des vies entières foutues en l’air, les forces vives d’un pays emprisonnées… C’est triste, mais la passivité, supporter n’importe quoi sans riposter aussi violemment que les agressions institutionnelles, ça l’est aussi.

Tu parles d’un « grand roman sur les camps pour être prise au sérieux… »

C’est dingue cette fascination pour les camps en France. Je pourrais en lire un de livre là-dessus, mais pas tous les mois ! On en a déjà lus plein quand on était petits, non ? C’est comme Israël, ces débats passionnels. En Espagne un article dessus ne provoque pas 700 commentaires. Qu’est-ce qu’on a en France là-dessus ? Et pourquoi l’identification à la Palestine plutôt qu’à un pays d’Afrique ou d’Amérique latine ?

Après les camps, les enfants…

Bel enchaînement !

« À moins qu’il y ait un drame, les enfants ne font pas de très bons sujets de livres… »

Au quotidien, ça change, mais en littérature, la paternité reste un truc pas viril. Notre génération et celle d’au-dessus ont vachement de mal à se concevoir comme adultes parents. Je suis pas parent mais je me sens adulte.

Tu as fait une croix sur avoir un enfant ?

Oui.

Tu as un doute ?

Plus du tout. Ça m’a fait flipper quand j’ai compris que j’en aurais pas, mais ni avant, ni après. A 35 ans, tu comprends l’enchaînement, que tu perdras la vue, ta peau, ta tête… Et le premier truc que tu perds, c’est le fait de savoir si tu seras maman ou pas. Mais ensuite, plus de crise d’angoisse sur ça. Je suis sûre que c’est génial d’avoir des enfants, mais de ne pas en avoir aussi.

Tu as vécu avec une ado à l’époque où tu écrivais «bye bye blondie». Tu la voyais comme une petite sœur ou une belle-fille ?

Comme il y avait le même écart d’âge entre elle et moi, et moi et ma mère, et qu’elle était bien turbulente, elle me remettait vachement en face de ce que j’avais fait à mes parents. Comme dans la nouvelle de Dino Buzzati, il y a des gamins dans un parc qui courent après un vieux pour le chasser. A un moment donné, un des gamins perd le groupe, et ça y est, on le retrouve vieux, et c’est lui qui est pourchassé par des gamins. Ça m’a fait exactement ça : deux jours avant, j’étais la fille de mes parents, et, d’un seul coup, je me retrouve avec une gamine qui veut fuguer à 2h00 du mat’, à lui dire qu’il fallait pas sortir pour aller voir des garçons ! C’est un sujet littéraire qui m’intéresse. Pour la drogue, tu dis quoi ? Tu vas pas recommander à des mômes de 13 ans de prendre de la coke avec de la vodka… Ça m’avait choquée quand le livre de Sacha Sperling (Mes illusions donnent sur la cour) est sorti. Il montrait des ados qui se défoncent bien et tout le monde avait fait son blasé : « Ouais, bof, rien de nouveau. » Rien de nouveau ?! Un livre de l’intérieur avec des mômes qui prennent de la coke comme des Dragibus ? Même de la bière, à cet âge-là, bon, ok, limite, mais de la coke, comme ça ! Je suis souvent surprise par l’égoïsme, ou l’inconséquence, de notre génération et celle d’au-dessus : tu peux crever, passer à l’héro à 15 ans, la seule réaction, c’est : « Oui, oui, déjà vu »… Quelle génération de crevards on fait ! Je buvais vachement, et tomber par terre tous les samedis soirs à 13 ans, ça m’aurait semblé judicieux que les adultes me signalent que c’était pas génial. C’est pas un mauvais truc à dire, en tant qu’adulte, même si les gamins passent outre.

Tu décris la nouvelle génération: «tout ce qui les intéresse, c’est de boire», «en carton-pâte», «ça va pas être difficile de la faire filer droit», et tu es aussi critique vis-à-vis de ta génération, tu m’as dit «des mous»…

Individuellement, on a fait nos trucs, mais finalement, nous des années 90, on n’a pas changé grand-chose. Comparé aux années 60, 70, 80, on n’a pas bougé ni empêché grand-chose. Mais on y a pensé. La nouvelle génération, elle semble avoir même abandonné l’idée. Il s’agit juste de trouver une place et de fonctionner dans cette petite place, basta.

Votre groupe des années 90 est-il soudé ?

Ce n’était pas vraiment un groupe, c’est surtout qu’on a éclos en même temps, dans un Landerneau commun. J’ai passé l’âge, mais je regrette qu’il n’y ait pas de nouveaux groupes qui se forment. A Barcelone, il y en avait un autour de Beatriz, que j’ai intégré, c’était super cool. Ça dure le temps que ça dure. Par moment, je m’entends bien avec des gens, avec Wendy Delorme, Coralie Trinh Thi, Lydia Lunch, des constellations. Le problème, c’est qu’on n’a pas de projet commun à moyen terme. On n’a pas de lieu non plus. Et regarde, quand je fais un film, c’est avec d’autres gens. Chacun fait son truc.

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Rejoins-tu le personnage de François qui dit: «début des années 90, premier effondrement. Les crasseux, les incultes et les publicistes, plébiscités par leurs pairs», et cette vision, «ce que deviendrait le livre, une industrie un peu plus bête qu’une autre» ?

Mais tous ces crasseux, c’est ma génération, Angot, Beigbeder, Dustan, moi, etc. On les a consternés, ceux de la génération d’au-dessus, quand on est arrivé. Quant à la bêtise de l’industrie du livre, c’est le côté petits profits rapides, toutes les tares du moderne, mais avec toujours un mode de fonctionnement gros cul. Ça me fait rire quand je vois des gens qui croient que les maisons d’édition ont des stratégies marketing super machiavéliques : que dalle, elles savent à peine ce qu’est Internet ! Mais pour les livres eux-mêmes, non, c’est ce qui m’intéresse toujours le plus : j’ai plus d’attente sur le nouveau Bret Easton Ellis que sur le dernier Tarantino, que j’adore pourtant. Le livre, ça reste pour moi l’intimité la plus intelligente.

Benoît Sabatier

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