TECHNI-CANNES #6 : HAINE, AMOUR ÉTERNEL ET LUTTE DES CLASSES

Three Thousand Years of Longing

Un règlement de comptes, un conte philosophique et un jeu de massacre. Arnaud Desplechin, George Miller et Ruben Östlund prennent d’assaut la Croisette.

Trois poids lourds ont débarqué à Cannes : le Français Arnaud Desplechin, l’Australien George Miller et le Suédois Ruben Östlund. Pour son quatorzième film, Frère et sœur, Desplechin continue inlassablement de creuser le sillon familial (La Vie des morts, Conte de Noël…) et retrace ici la haine qui lie et tue à petit feu deux écorchés vifs, Marion Cotillard, comédienne de théâtre, et Melvil Poupaud, écrivain brisé par la perte de son fils, un frère et une sœur, donc. Une haine XXL, pure, dévastatrice, inextinguible. Alors qu’ils s’évitent depuis des années, leurs parents sont victimes d’un terrible accident de voiture, et le frère et la sœur vont être obligés de se revoir. Résultat, c’est cris et chuchotements, règlement de comptes à OK Névroses , avec les mots qui ouvrent les cicatrices jamais refermées. Et qui tuent. Desplechin filme les regards et les regrets, les non-dits, la passion sous la glace, l’impermanence. Et parfois, comme dans Roubaix, une lumière, il parvient à emprisonner la grâce quelques fragments secondes sur l’écran.
Bouleversant.

L’IMAGINATION AU POUVOIR

Papa de Mad Max, George Miller a bientôt 80 ans. Alors que l’on attend en bavant la suite de Fury Road, il s’offre une récréation, Trois mille ans à t’attendre, un conte charmant et poétique sur l’imagination, la fiction et le pouvoir des récits qui structurent et régentent notre vie. Spécialiste en narratologie, vieille fille britannique à lunettes, Tilda Swinton découvre dans le Grand Bazar d’Istanbul une jolie fiole qui enferme… un génie ! Il lui propose bien sûr d’exaucer trois vœux en échange de sa liberté, sauf que l’érudite connait ses classiques et sait pertinemment que les histoires de vœux se terminent mal, en général. Pour la convaincre, le génie lui fait le récit de trois millénaires d’aventures extraordinaires mais aussi de déceptions amoureuses…

Cinéaste du mouvement et l’espace, George Miller passe une bonne partie de son film à cadrer Tilda Swinton et Idris Elba dans une chambre d’hôtel de 20 m2, même s’il s’offre une série de séquences épiques, sensuelles, dans l’esprit des Mille et une nuits, quand le djinn raconte sa life. Bien sûr, le conte philosophique se transforme bientôt en jolie love story, et Miller s’impose comme une force tranquille du 7e art, un djinn de la narration capable de jongler avec une dizaines de sous-intrigues, mais on a droit de préférer quand il pilote un Mad Max à 300 à l’heure…  

TEMPÊTE DE MERDE SUR YACHT DE LUXE

C’est le prince du fiel, le roi de la boule puante, un cinéaste qui trempe sa caméra dans l’acide avant de l’enfoncer bien profond dans nos névroses. Après sa Palme d’or pour The Square, Ruben Östlund est de retour sur la Croisette, et cette fois, il vomit dans le caviar et pète sur la meringue avec un objet malpoli, une incroyable parabole sur le pouvoir, les riches, notre rapport à l’argent et la lutte des classes. Dans Sans filtre (mauvais titre français pour Triangle of Sadness, en V.O.), en trois segments, il filme tout d’abord le repas en amoureux de deux mannequins d’Instagram qui s’affrontent indéfiniment pour savoir qui va régler l’addition. Puis, il les embarque dans une croisière de luxe, au milieu d’oligarques russes et de marchands d’armes. Mais tout va déraper pendant un dîner de gala… Déchaîné, Östlund lâche les chevaux, et lors une discussion alcoolisée sur le capitalisme et le communisme, il multiplie les scènes où les personnages vomissent, défèquent, à cause de la tempête qui secoue le yacht. C’est énorme, outrancier, du très bon mauvais goût comme dirait John Waters, mais Östlund étire les scènes au-delà du malaise, jusqu’à la rupture, à la manière de la séquence du préservatif dans The Square. Et il signe enfin un troisième acte stupéfiant où il inverse les rapports riches/pauvres, hommes/femmes… Un jeu de massacre d’autant plus drôle et troublant que c’est vers nous qu’Östlund tend son miroir. 

Frère et sœur d’Arnaud Desplechin
Sortie le 20 mai



Trois mille ans à t’attendre de George Miller
Sortie le 24 août

Sans filtre (Triangle of Sadness) de Ruben Östlund
Pas encore de date de sortie

LA PHRASE DU JOUR

« Je trouve ça super de faire des premiers films car on est plus à l’aise que le réalisateur… J’ai un seul regret sur ce film : que la scène de sexe non-simulée avec Laurent Lafitte ait été coupée au montage. Mais je crois que c’est pour des raisons de justice car je n’étais pas consentante… »

Blanche Gardin lors de la présentation du très réussi Tout le monde aime Jeanne à la Semaine de la Critique.


Par Marc Godin