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QUAND KOUNEN MONTRE LES CROCS

Vincent Cassel donermann

Avec au casting Vincent Cassel, Monica Bellucci et Tchéky Karyo, Jan Kounen torche en 1996 un manifeste punk, cartoonesque et mal élevé, véritable doigt d’honneur dans le fondement du cinéma français. 

Beaugrenelle, juin 1996, deux heures du matin. Short, tee-shirt à l’effigie de Tueurs nés, Jan Kounen, 32 ans, règle une des scènes finales de son premier long-métrage, Dobermann, un combat titanesque entre Vincent Cassel, alias le Dob, et son ennemi juré, Tchéky Karyo, le flic psychopathe Sauveur Christini. Dans le tunnel, Tchéky renverse le caddie d’un clochard avant de se bastonner avec Cassel, le tout dans un vacarme épouvantable car Kounen exige que les coups de feu soient en son direct. Les déflagrations réveillent tout le XVe arrondissement, mais ce que Kounen et son équipe ne savent pas, c’est qu’un riverain, excédé par le bruit, a tiré de son balcon, blessant un quidam dans la rue. « Bientôt, dix voitures de flics débarquent, comme dans un film américain, se souvient Kounen, tandis que Tchéky a encore son flingue à la main ! Les commissaires demandent qui est le responsable et le clodo, avec la gueule pleine de suie, s’avance et déclare ‘‘C’est moi !’’ C’était Marc Baschet, le producteur exécutif… Les flics n’en croyaient pas leurs yeux ; ils nous ont virés et on a tout plié, malgré nos autorisations. » 
 

KOUNEN À L’ABORDAGE DU CINÉMA FRANÇAIS

Depuis le début des années 1990, Jan Kounen bricole de petits courts-métrages drôles et énervés. Après le très trash Vibroboy, Kounen est mûr pour le long-métrage et un ami lui conseille la série de romans Dobermann, écrite par Joël Houssin. Enthousiaste, il contacte l’auteur. « J’écrivais de la SF pour le Fleuve noir et un directeur de collection m’a conseillé d’écrire un polar. J’en ai écrit 21 ! J’écrivais vite, huit bouquins par an, j’étais obligé pour vivre. Jan m’a envoyé un mot dans le Sud, avec une copie de Vibroboy. Je me suis dit que si un mec devait mettre en image Le Dobermann, c’était lui ! Ça a vraiment matché entre nous. » 
Houssin développe un scénario original et Kounen se fait jeter et insulter par tous les producteurs de Paris. Tous sauf Eric Névé (mort en 2019) qui croit au projet et monte le film avec Frédérique Dumas, de chez Polygram. « J’ai eu un bon budget, assure Kounen, une trentaine de millions de francs, et les acteurs, même s’ils n’étaient pas tous connus, ont fait un gros effort financier, comme l’équipe. Pour un film de ce type, c’était beaucoup d’argent. » 
À l’époque, ça bouge dans le cinéma français, avec, souvent, Canal+ à la manœuvre. Caro & Jeunet ont réalisé Delicatessen, Mathieu Kassovitz La Haine, Nicolas Boukhrief tourne Assassin(s), tandis que Luc Besson fignole Le Cinquième élément. « Dans les années 1990, je suis un réalisateur énervé, radical, j’ai envie de provoquer. Et je me dis que si on peut faire Delicatessen en France, tout est possible ! Avec Joël Houssin, on voulait aller le plus loin possible, on se marrait comme Beavis & Butt-Head, on était des sales gosses. Je trouvais le cinéma trop coincé. Je voulais retrouver l’énergie du cinéma de Hong Kong et de Sam Raimi, du trash joyeux. La société était ultra-violente et le cinéma bien trop policé. » 

Vincent Cassel Monica bellucci l'appartement
POWER COUPLE_
Vincent Cassel et Monica Bellucci ont le coup de foudre sur le tournage de L’Appartement. Ils enchaînent aussitôt avec Dobermann et leur collaboration artistique culminera quelques années plus tard avec Irréversible.


Pour le casting, il embauche Vincent Cassel, Monica Bellucci, Romain Duris, Marc Duret, Stéphane Metzger, François Levantal, Florence Thomassin et, bien sûr, Tchéky Karyo dans un rôle de méchant d’anthologie. « Pendant les répétions, Jan a eu la vision de ma tête rasée à partir de la moitié du crâne. Je lui avais proposé une croix gammée, il a décidé d’une grosse cicatrice sur l’arrière de la tête. Mon personnage était tellement méchant avec un langage d’une telle vulgarité que je ne voulais pas dire certaines répliques dont le contenu m’effrayait, car ma hantise était d’imaginer mes enfants vociférant ces horreurs. Je les imaginais étonnés : ‘‘C’est ça que papa fait pour gagner sa vie ?’’ Après avoir vu Bad Boys dans un cinéma où les jeunes étaient debout sur les fauteuils et hurlaient à Will Smith de déchirer le personnage que je jouais, Jan m’a dit : ‘‘Avec Christini, ils vont arracher les fauteuils…’’ »
Avec une équipe technique emmenée par le chef opérateur Michel Amathieu et les fidèles de Kounen, le jeune cinéaste se lance dans un marathon de 14 semaines de tournage. « J’avais déjà l’expérience de mes courts, de mes publicités. Je savais utiliser les outils. Se retrouver sur un plateau avec 70 techniciens, ce n’était pas vertigineux. Je me disais que ce serait mon premier et dernier film, je voulais tout mettre dedans. J’ai donc attaqué à fond. On a commencé le tournage avec la séquence du baptême. Avec le chef op’, on était tellement exaltés, hystériques, que les membres de l’équipe ont dit qu’ils allaient arrêter le film. Je hurlais si je n’avais pas mon plan. Puis, je me suis calmé. »

 

« LE PARADIS DES HOMMES SANS TÊTE »

Cheveux noirs et longs, imper’ en cuir, lunettes noires, rictus vissé aux lèvres, Vincent Cassel porte enfin un film d’action sur ses épaules et s’éclate sur le set, qu’il tourne des heures durant sur fond de Prodigy dans une centrale électrique de Saint-Denis (devenue la Cité du cinéma de Luc Besson) ou vers le canal de l’Ourcq. « Nous sommes en pleine BD, donc je n’ai pas de repères imposés. Jouer ce personnage est un rêve d’enfant. On est proche de l’idée qu’on a du cinéma quand on est môme, avec un plaisir qui est très physique. » Sur le tournage, tout le monde s’éclate. L’équipe est jeune, motivée, prête à rentrer dans le lard du cinéma de papa et tout le monde se défonce pour torcher l’objet le plus parfait et le plus provo qui soit. « Mais il n’y avait pas du tout de drogue sur le plateau, assure Kounen. Plein de fêtes, oui, mais les gens étaient trop épuisés. Avec le rythme que nous avions, ils n’avaient pas trop la possibilité de chiller ou de dériver. Quant à moi, je ne prenais pas de drogue et je n’avais pas encore fait mes voyages en Amazonie avec l’ayahusca (une plante psychotrope très puissante), mais il y a quand même de drôles de visions dans le film, quand Pitbull en plein trip reste bloqué sur les films d’animaux dans la boîte de nuit. C’est étrange… »

« IL N’Y AVAIT PAS DU TOUT DE DROGUE SUR LE PLATEAU. PLEIN DE FÊTES, OUI, MAIS LES GENS ÉTAIENT TROP ÉPUISÉS ! »


Avec son équipe, Jan Kounen enchaîne les séquences d’action et les plans virtuoses, et alterne effets spéciaux digitaux et système D. « Quand Vincent lamine la tête de Tchéky sur le bitume, on a fabriqué un rouleau du papier, on le déroulait et Vincent descendait tout doucement la tête de Tchéky vers le rouleau. On tourné à des vitesses très faibles, deux ou six images secondes, puis on a accéléré la vitesse de défilement. Très simple ! Il y a de vrais plans truqués, comme l’éjection des trois flics par la roquette ou la tête du motard qui explose (« Le Seigneur l’a châtié, il a rejoint le paradis des hommes sans tête »), des plans composites en 3D, digitaux. Mais j’y avais déjà goûté avec des courts-métrages ou des pubs en Angleterre. Au départ, il y avait 35 plans truqués, on en a fait 120 avec Rodolphe Chabrier et la société Mac Guff qui s’est beaucoup impliquée. » 
Pour les bastons et les cascades, Kounen pousse également les curseurs à fond. Lors de l’attaque du fourgon du début, c’est le cascadeur Philippe Guégan qui passe à travers le pare-brise et glisse sur la route. « Ça nous a pris plusieurs jours à mettre la séquence en boîte ! On a fait exploser le fourgon et le pare-brise, le cascadeur se met à glisser sur le bitume, et j’ai même mis une caméra sur mon skateboard pour avoir une vue subjective rasante… » À Levallois, Kounen filme la poursuite entre le motard et les hommes du Dob. « La séquence a demandé énormément de préparation. On avait des voitures, une explosion, le motard dans la voiture, des cascadeurs… On avait bloqué une rue, c’était délirant ! Michel Julienne était au volant de la voiture, et l’équipe de Philippe Guégan faisait les cascades. Ils se sont bien amusés, même si j’avais un peu peur que quelque chose se passe mal. »


GROSSES SCÈNES

Bien sûr, les comédiens sont également mis à rude épreuve. Dès le début, Vincent Cassel tombe et se fêle plusieurs doigts. Il ne peut plus tenir son flingue ? Qu’à cela ne tienne, le Dob sera ambidextre ! « Monica était incroyable d’énergie et de disponibilité, se souvient Kounen, admiratif. Elle allait à fond tout le temps. Quand Tchéky la traine sur les pavés, elle n’a rien dit, elle a fait toutes les prises et m’a rendu mes genouillères de skate. Le lendemain, elle m’a montré ses jambes couvertes de bleues. Je ne me rendais pas compte, j’étais barré et ça ne serait pas possible au sein du cinéma d’aujourd’hui. » 
Mais d’après Joël Houssin, l’ambiance n’était pas tout le temps au beau fixe entre Cassel et Karyo. « Je crois que Vincent était un peu amer, qu’il pensait que Tchéky avait les meilleures répliques. Vincent est très crédible en chef de gang, mais c’est dur à jouer et moins gratifiant que le rôle de Tchéky. »
Pour se marrer, Jan Kounen invite également ses amis à passer une tête. Il y a Gaspar Noé en vendeur de merguez (« Je me suis fait insulter par un fan de Gaspar. C’était sacrilège, comme si j’avais montré Kubrick dans un kebab ! ») et Marc Caro en flic. « Marc devait faire le mec dans le sas de la banque qui se prend une roquette mais il ne pouvait plus, se souvient Kounen en se marrant. Je l’ai remplacé au pied levé. » Il y a également une apparition furtive d’Alain De Greef, un des big boss de Canal+, au début de la scène de la boîte. « Je dois beaucoup à Alain et au Canal de l’époque. Dobermann a été défendu par Richard Grandpierre, Nicolas Boukhrief et De Greef a fait en sorte que Canal aide le film, il a été très important. Dupontel, Gaspar et moi on peut lui dire merci : on ne ferait pas du cinéma sans Alain De Greef. » 

UN FESTIVAL DE GUEULES_
Dobermann est riche en seconds rôles d’anthologie : Tchéky Karyo, dément en flic psycho, mais aussi Stéphane Metzger en travesti, Romain Duris ou Monica Bellucci, dans le rôle de Nat la Gitane


Entre deux grosses scènes, Kounen s’amuse, notamment quand Romain Duris s’essuie les fesses avec la vénérable revue Les Cahiers du cinéma. « Bon, j’avoue maintenant, c’est ma main que l’on voit à l’écran. Romain n’était même pas au courant. Les Cahiers avaient défoncé un de mes courts-métrages et un assistant a filmé ma main qui prend l’exemplaire de la revue. Tu ne fais pas ça avec un acteur de nos jours. Bon, après, j’ai pris cher ! » 


SORTIE TRIOMPHALE ET ENTERREMENT CRITIQUE

Lors de sa sortie le 18 juin 1997, Dobermann cartonne avec 800 000 entrées, malgré une interdiction aux moins de 16 ans. « C’était miraculeux, il y a eu un alignement des planètes. Après, il y a eu cette restriction à la télé pour les films interdits aux moins de 16 ans, cela veut dire qu’un an plus tard, on ne produisait pas Le Dob. J’ai eu beaucoup de chance ! » Il va avoir moins de chance avec la critique, qui en grande partie, se déchaîne. « Nul » (Le Figaro), « Tellement roublard et racoleur qu’il en devient franchement douteux » (Télérama), « Désespérément ennuyeux, emmerdant, chiant » (Les Inrocks), « Laid » (Le Parisien)… « On s’est fait massacrer. Je suis comparé dans Le Monde au fils de Mussolini. Je me suis demandé comment on pouvait trouver ce film fasciste, cela m’a affecté au moins pendant une semaine. Il y a eu un bon article dans Technikart (« un film coupe-gorge véritable dessin animé fin de siècle »), mais je crois que le journaliste s’est fait virer après… »
Malgré le succès, Jan Kounen va mettre sept ans à boucler son second long-métrage, Blueberry. Au fil des années, Dobermann devient une œuvre culte. « On m’en parle toujours… Quand je faisais la tournée de Mon cousin cette année, un mec est venu me voir en me disant « Bon, très bien, mais vous allez en faire quand un film comme Dobermann ? » (il éclate de rire). Récemment, j’ai montré le film à ma fille. Elle m’a dit, ‘‘Ouais, les dialogues, ça vole pas super haut…’’ »


Par Marc Godin
Photos : © La Chauve Souris