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PUZZLES PSYCHOLOGIQUES

Rusty Brown

Dans Rusty Brown, son nouvel O.D.N.I (objet-dessiné-non-identifié), l’Américain Chris Ware nous livre le fruit de vingt ans de travail. Résultat ? Sans surprise, un chef d’œuvre. Il revient ici à son personnage de Rusty Brown – petit garçon fan de super-héros un peu esseulé-, aperçu une première fois au sein de ses comics autoédités Acme Novelty Library – tout en y ajoutant une touche autobiographique non présente dans son premier roman graphique Jimmy Corrigan (1995). Le tout est délivré dans un trait de maître et un sens de la narration sans égal. En plein Nebraska, Rusty rencontre Chalky White, – orphelin solitaire qui le rejoint enfin sur sa Lune – sous le regard de l’illustrateur multi-récompensé qui propose un récit-choral psychologique et chirurgical. Dans ses descriptions acerbes et sans compromis, un parfum de Monty Python, du Magnolia de Paul Thomas Anderson ou encore des Frères Coen… L’histoire à plusieurs voix démontre avec superbe, l’interdépendance des relations, des conditionnements et des milieux de vie, sujets chers à l’auteur (qui intervient au cœur même de l’histoire à travers le rôle de Franklin Christenson Ware, un professeur de dessin qui officie dans la ville et l’école où a grandi l’illustrateur). 

Les dessins à l’ordinateur, colorés en aplats, marquent grâce à leurs contrastes appuyés et un formalisme léché, ceux des situations mises en scène dans une histoire tout sauf édulcorée. Rusty Brown fait preuve d’une appropriation totale des possibilités graphiques et textuelles qu’offrent la bande dessinée avec des jeux de forme, de débordement, de taille et de graphie, qui demandent au lecteur une attention et une discipline particulière s’il veut s’y retrouver dans les différentes voix et destins qu’entrelacent l’histoire.

« TOUT CE QUE VOUS DEVEZ AVOIR POUR ÊTRE DESSINATEUR, C’EST UN MORCEAU DE PAPIER, UN CRAYON ET UN CERVEAU » CHRIS WARE

 

Il n’en faut pas beaucoup pour être dessinateur peut-être, mais des cerveaux comme celui de Chris Ware, on n’en trouve pas à tous les coins de rues. Autour du centre névralgique que représente Rusty, aka Ear Man (qui se croit doté d’une super-ouï lui permettant d’entendre les voisins à la place des déchirements parentaux) se déploie une multitude de personnages tous aussi complexes, profonds et tragiquement banals les uns que les autres. Rusty, Joanna, Franklin, Chalky, Jordan, Alison et Woody, présentés dans le début du livre comme dans un générique ambiance 60’s-70’s de série B américaine, se croisent à travers les planches et les avenues enneigées, gardant pour les intérieurs moquettés leurs intimités tragiques.

Rusty Brown

C’est un regard acéré et une finesse de compréhension des dynamiques de l’intime et du monde social digne d’un Paul Auster ou d’un Philip Roth, dont nous fait part l’illustrateur. On plonge au fur et à mesure des pages dans une histoire malgré tout assez triste, qui dissèque les complexités de destins qui se croisent et s’effleurent avec poésie et drame. La gémellité des actions plus que maîtrisée, donne accès à un récit choral d’une grande émotion qui ne rentre pour autant jamais dans la facilité des recettes lacrymales. Dans la dernière double page qui achève cette œuvre dense, Chris Ware affiche en grandes lettres le mot « ENTRACTE », annonçant sans trop de suspense une suite pour son épopée à tiroirs. Histoires à suivre.

Rusty Brown de Chris Ware aux Éditions Delcourt, 360 pages, 49,95 euros


Par Carla Bernini
Illustration : © Chris Ware 2019 © 2020 Éditions Delcourt pour la version française


ELODIE LASCAR : « CHRIS WARE SAIT COMME PERSONNE RACONTER LE TEMPS QUI PASSE »

L’illustratrice diplômée des Arts Déco vit à Marseille où elle inonde son atelier depuis 2014.

Instagram : @elodie.lascar

Que pensez-vous du travail de Chris Ware en général, et celui avec Rusty Brown en particulier ? 
J’ai été très marqué par Bulding stories (2012) et par son personnage principal. Cette femme qu’on va voir tout doucement vieillir m’a énormément touché. Il sait comme personne raconter le temps qui passe pour ceux dont la vie n’a rien d’extraordinaire. C’est ce qui me touche le plus dans son travail et qu’à ma façon j’essaye de faire. Je connais le personnage de Rusty Brown pour l’avoir croisé dans l’Acme Novelty library (série de bandes dessinées autoéditées par l’auteur, ndlr) mais ce n’est pas celui que je connais le mieux. J’ai hâte de le lire.

 

LUCAS HARARI : « UNE EXPÉRIENCE EXISTENTIELLE, RICHE ET MÉLANCOLIQUE »

L’illustrateur parisien a publié son dernier album La dernière rose de l’été, aux éditions Sarbacane en août 2020.

Instagram : @lucas.harari

On remarque le même souci d’une approche léchée entre aplat et naturalisme des formes et des sujets dans le travail de Ware et vos derniers albums – vous vous retrouvez dans son travail ?
J’imagine que si on peut voir une filiation dans nos approches graphiques, c’est tout simplement parce qu’il a une influence énorme sur mon travail. J’ai découvert Chris Ware au moment où je commençais à envisager de faire de la bande dessinée. J’ai lu Jimmy Corrigan à 20 ans et cela m’a bouleversé. Son approche narrative, sa grammaire et sa précision formelle sont des modèles auxquels je me réfère constamment. Sa force réside dans son naturalisme et son obsession à retranscrire la vie, cela passe continuellement par une réflexion sur le médium de la bande dessinée sans singer ou utiliser les modes narratifs propres à d’autres champs comme le cinéma ou à la littérature par exemple. En cela, son œuvre est expérimentale et avant-gardiste. Quant à Rusty Brown, je l’ai acheté, il y a quelques mois et le lis par fragments en m’interrompant, car c’est un livre fleuve, dense et exigeant, comme la vie. C’est une expérience existentielle, riche et mélancolique.  

 

ANAÏS LEFEBVRE : « LES DÉTAILS SONT ESSENTIELS »

anais lefebvre

Vous trouverez les illustrations de la directrice artistique parisienne dans des magazines comme la Septième obsession, les Échos ou encore Paulette.

Instagram : @anais__lefebvre

On retrouve un amour des aplats et des détails qui font sens pour la construction du personnage dans votre travail et celui de Chris Ware, vous retrouvez vous dans cette approche ?
Absolument, j’aime multiplier les niveaux de lecture. Les aplats permettent une appréciation générale, ils rendent l’image plus marquante. Mais les détails sont essentiels pour que le regard puisse s’attarder et se raconter une seconde histoire, plus personnelle. Une faute dans un détail peut compromettre tout un ensemble.

Que pensez-vous du travail de Chris Ware en général, et celui avec Rusty Brown en particulier ?
Ce que j’apprécie chez Chris Ware c’est qu’il est l’un de ces rares artistes faisant parfaitement le pont entre le design graphique, l’illustration et l’écriture. Les différentes strates qu’il parvient à encapsuler au moyen de ces trois disciplines sont fascinantes. J’ai l’impression de pouvoir y fouiller à mon rythme, en suivant mon propre chemin entre les cases et les pages.

Comment définir son travail en une phrase ? Et le vôtre ?
Je dirais que son travail est foisonnant, en mouvement, à l’écoute du monde alentour et d’une folle ingéniosité narrative. Je dirais du mien qu’il est coloré, plutôt contemplatif, friand des bizarreries du quotidien et qu’il s’anime souvent d’une pointe de malice et de fantaisie.


Entretiens : Carla Bernini