POURQUOI LES ACTIVISTES QUITTENT INSTAGRAM

Si les jeunes générations engagées se sont dirigées vers Instagram pour exprimer leurs opinions dans un environnement plus doux qu’ailleurs, des love-activistes sont parti(e)s voir ailleurs… Explications. 

Sous sa couche de vernis inclusif et ses cohortes de stories esthétisant l’engagement, Instagram, le réseau aux deux milliards de #love (c’est son hashtag le plus populaire), est en réalité bien loin du safe space. Face au love activisme, les hate activistes continuent d’occuper le territoire, soutenus par des algorithmes programmés en mode puritain (n’oublions pas que les tétons féminins sont toujours censurés, #FreeTheNipple). Dans ce contexte, les militantes féministes aux rênes des comptes Clit Revolution, La Prédiction, Mécréantes, Lusted Men et Merci Beaucul, rassemblées pour l’occasion en un collectif sororal explosif, ont récemment fait savoir, à travers des publications communes aux allures de manifeste, qu’elles ont décidé de se désengager d’Instagram : elles « se lèvent et se cassent… sur Patreon » (d’après la formule deVirginie Despentes, ndlr).
Patreon, c’est cette plateforme à mi-chemin entre le mécénat et Kickstarter, qui permet aux créateurs et créatrices de tous horizons de collecter des dons de la part de leurs communautés : vous les aimez, vous leur versez une rémunération pour avoir accès à leur contenu. 
Pour ces comptes féministes, le financement est une question cruciale : ce sont des heures passées à produire du contenu éducatif et militant essentiel – et gratuit. Depuis des années, le temps passé à créer est quasiment doublé par celui passé à 1. trouver des subterfuges pour éviter la censure des algorithmes et contrer le fameux shadowban (ce dispositif d’Instagram qui invisibilise certaines publications, provoquant une baisse d’engagement, pour des motifs de modération inexpliqués et nébuleux), 2. modérer les injures et affronter le cyberharcèlement, 3. faire de la pédagogie pour ces messieurs – car elles n’ont, malgré tout, pas perdu espoir de faire changer d’avis certaines âmes en peine. Rien que pour ça, on peut les applaudir. 
Les militantes citées, à la recherche d’un espace d’expression plus libre, expliquent qu’elles continueront à communiquer sur Instagram, mais passeront sur Patreon pour aborder des sujets « à risque », en raison des nuisances des réseaux sociaux. 


MASCU EN FÉMINISTE 

On trouvera toujours des rabat-joie pour expliquer que, sur les réseaux sociaux, on ne prêche qu’entre convaincu(e)s, que ce type d’activisme ne fait qu’accentuer l’effet de vase clos entre différents segments de populations qui se fixent en chien de faïence – voire s’ignorent complètement, vivant leur vie chacun de leur côté dans le confort de l’entre-soi. Ces rabat-joie n’auront pas totalement tort. Cependant, les réseaux sociaux, devenus des outils fondamentaux de l’activisme d’aujourd’hui, permettent de changer les mentalités en faisant passer une somme d’informations précises et précieuses. 
Ces contenus « donnent un intérêt à Instagram qui, sans des comptes comme les nôtres, deviendra rapidement un catalogue La Redoute numérique », déclarent les quatre créatrices et le collectif mentionnés plus haut. Si les contenus militants ne vont certes pas transformer un mascu en féministe, rappelons que c’est essentiellement grâce à ce travail de conceptualisation, de synthèse et de décryptage que les personnes conscientisées ont la possibilité d’enrichir leur savoir sur les causes qui leur sont chères. Et c’est déjà pas si mal…


Par
Alexandra Profizi