PLEIN CAP SUR SUGARLANDIA

sugarlandia visayas rhum

L’écrivain bourlingueur Oscar Coop-Phane, grand connaisseur des rades parisiens et bruxellois, a décidé de partir à la recherche des secrets de la canne à sucre. Direction le Moulin des rhums Don Papa, niché sur l’une des îles des Visayas (archipel des Philippines), pour une masterclass en distillation.  

Comme toujours, il y a le voyage, je veux dire le déplacement, le mouvement. Parfois, on prend la ligne 4. Et parfois, on transite par Istanbul, on boit du vin, on boit de la bière, et on arrive à Manille, capitale gigantesque des Philippines. À peine le temps d’atterrir, un troisième avion, direction Bacolod sur l’île de la canne à sucre, j’ai nommé Negros occidental ou « Sugarlandia ». L’île n’est, ni déserte, ni minuscule – elle est légèrement plus petite que la Corse. 

Bacolod, d’ailleurs, ressemble en tout point à une capitale. On voit les foules, les immeubles, les tricycles, ces side-cars à carénages, à armatures plutôt, qui font office de taxis pour une, deux, ou six personnes. Les mobilités minuscules ne sont pas le privilège des Véligo et j’adore apercevoir, dans les différents endroits du monde, comment les personnes se déplacent. Les taxis bleus d’Éthiopie et les bus 4X4 d’Arabie Saoudite. Aux Philippines, ce sont les tricycles (prononcez à l’anglaise avec un accent asiatique) ou les Jeepney, ces anciennes Jeeps, abandonnées par l’armée américaine à la fin de la Seconde Guerre mondiale et redécorées, fleurs bariolées et toit de chrome, du métal partout, pour protéger du soleil, et dix, quinze, trente personnes qui s’entassent, descendant ou montant en faisant signe au chauffeur, sans qu’il n’y ait, bien sûr, d’arrêt dédié. Les chauffeurs, comme les routiers en Inde, peignent des messages du genre « God will save us all » et des plantes oniriques, jaunes, roses, violettes, ils ajoutent des faux logos Mercedes aussi, et la Jeep des troupes à Lucky Strike se fait poétique en diable, éclatantes de soleil – des lames dans le désert.

Le marché de Silay, à une vingtaine de minutes de l’aéroport, vous balance droit dans l’ambiance. Des œufs violets, des fruits bizarres, du monde partout bien sûr, qui nous interpelle parce qu’on n’a pas la tronche, parce qu’on fait vingt centimètres de plus que tous les types qui bossent là. On protège la viande de la chaleur avec des ventilos en métal, on étale les crevettes et les crabes au milieu des légumes et vavavoum, tous les types, toutes les femmes se poilent, se moquant sûrement de ma casquette rouge qui couche maintenant vers le rose ou de mon anorak de petit garçon, qui nous matent chercher de l’eau en bouteille tant on a l’air de morfler avec la chaleur qui prend au souffle, de celles qui bloquent les gorges et dégoulinent dans les poumons comme une maladie respiratoire, les fronts qui suintent et les corps qui se moitent, si jamais ce verbe existait bel et bien. 

Reste qu’on s’est bien poilé, au marché de Silay, avant que je n’essaye de conduire un tricycle, Matthias à ma droite, et qu’à peine trois mètres plus loin, je me gaufre comme un immense nazebroque en empalant la roue du side dans les tubes en métal rouillé d’un autre tricycle garé là, une machine sagement postée sur le côté et qui, pour sûr, n’avait rien demandé. Fracas de ferraille, le rouge qui me monte au joues – tout le monde va bien, on devait rouler à 15 km/h. Je suis pour sûr passé pour un franc crétin, l’accident des types en vrac, et puis, un jour, au moins, je raconterai que j’ai eu un accident de la route aux Philippines, à Sugarlandia, exactement. 

marché de Silay
À TRICYCLETTE_
Oscar et Matthias se fraient un chemin dans le marché de Silay à bord de leur trycicle.


Sugarlandia, c’est pour la canne à sucre. On la voit partout, au bord des routes, dans des champs immenses où elle se dresse, verte, brune, violette, comme si ça poussait tout seul, comme si cette terre, au pied du volcan, le Mont Kanlaon, avait tout simplement été faite pour nous donner cela justement, le sucre, la mélasse, le rhum, mais ça je l’ai compris plus tard, en visitant le moulin et la distillerie. J’y reviendrai. 

Pour l’instant, j’aimerais parler de Joey qui est l’héritier du premier type qui a eu l’idée de cultiver, sur l’île, la fameuse canne droite et verte : j’ai nommé Gaston, un normand, qui a eu l’audace culottée de faire venir ici une presse pour imaginer un nouveau commerce, le sucre, l’or noir de Sugarlandia. Son descendant, Monseigneur Gigi a fait construire sur les terres de la famille une chapelle en bois en accord avec Vatican II, quand Rome a accordé ses violons pour autoriser les messes en langues indigènes, exit le latin et la centralisation occidentale qui va avec. Monseigneur Gigi pense alors une chapelle en bois, reprenant les éléments des plantations, les roues des chariots pour la structure et pour le crucifix, un Jésus aux traits philippins, un bénitier en bois aussi, mortier à épices recyclé et deux lourdes roches pour l’autel, des roches de l’île, bien sûr, qui ancrent la chapelle dans ses terres. 

Joey, son neveu, une cinquantaine d’années, un sourire vérace et une dégaine on ne peut plus sympathique, nous l’explique avec fierté. Il nous raconte aussi la ferme, la culture des cannes, les travailleurs qui vivent ici, l’artisanat qu’ils produisent. On file boire un cocktail ensuite, au rhum bien sûr, et shaké par le fils de Joey. Les discussions rebondissent, on est bien, au milieu des terres fertiles, à partager un poulet Adobo et une sorte de soupe dont j’ai oublié le nom, un bouillon où tout se mêle, viande, légumes et épices. Il y a quelque chose du vieil Hollywood et des villas dont on n’utilise plus la piscine depuis longtemps. Un luxe calme, qui ne s’embarrasse de rien. On se sent accueilli. Les blagues sont tendres, les poilades sincères, et même si parfois l’anglais s’accroche, il n’y a jamais la méfiance de ces endroits où vous n’êtes pas le bienvenu. Là, ces femmes, ces hommes, ont sincèrement l’air heureux que vous visitiez le pays. 

À cheval, on poursuit notre visite, justement. Ça faisait une quinzaine d’années que je ne m’étais pas retrouvé les fesses vissées sur une selle en cuir. Ça revient vite, on s’imagine. On longe les plantations, petits chemins de terre au milieu des cannes. La chaleur s’évapore mais l’humidité plane, une nappe invisible à laquelle on s’habitue peu à peu. 

COULER À FLOTS

Alors, cette humidité, n’est certes pas très agréable pour notre souffle, mais c’est elle, avec le soleil, avec la chaleur, qui permet aux cannes à sucre de pousser si vite, si fièrement. Six à huit mois après la plantation, on les coupe à la machette, direction le moulin où les cannes sont broyées. Du jus épais qui s’en échappe, on obtient la mélasse, l’or noir qui nous intéresse. Je le découvre ensuite, à la distillerie, à ce jus de mélasse, brun, sombre, insondable, on ajoute des levures de sucre et de l’eau et, avec ce brassage, on obtient une bière. Ne la buvez pas cette bière-là, ce n’est qu’une étape. On laisse tout ça fermenter trois, quatre jours et puis, on distille, en colonne. Don Papa est vieilli plusieurs années en fûts de bourbon américain. Le jus est concentré en un riche et précieux élixir. Pour l’obtenir, il faut en sacrifier une partie, la fameuse part des anges qui en soustrait plus de 10 % chaque année. Quand le vieillissement s’achève, les meilleurs fûts sont finalement assemblés par un Master Blender. Dans la warehouse, les tonneaux s’entassent à perte de vue. Et voilà, après des années de repos, le Don Papa peut couler à flots. 

En long drink, on peut y ajouter de la glace, du Calamansi, un petit agrume vert hyper puissant au goût d’orange amer, et de la Ginger Beer. J’aime le boire comme ça, pour marquer la fin du jour, le soleil qui s’échappe déjà, alors qu’on se repose encore de notre périple à cheval avec Antoinette et Jet Lacson de la Happy Horse Farm de Silay. On discute, on boit quelques verres. Et c’est la nuit déjà, qui nous surprend.

BRUIT DE LA CASCADE

Sugarlandia, ce sont les cannes bien sûr, mais la puissance de la terre vient aussi de l’immensité de Mandalagan, l’ensemble des montagnes qu’on aperçoit depuis Talisay et le Mont Kanlaon, volcan toujours actif. Et ces routes-là sont faites pour qu’on les découvre à moto. Il y a peu de choses que j’aime autant que de conduire dans des pays qui me sont étrangers. Je ne sais pas, on dirait que le vent souffle autrement, que les pneus découvrent un bitume qui n’a rien à voir avec celui que vous connaissez. C’est bête à dire, mais je n’ai jamais réussi à me sentir aussi libre que sur une bécane qui file au milieu des montagnes. Et là, le paysages, les arbres colossaux, les camions qu’on double, les petites 100 cm3 aussi, qui grésillent un peu partout, tout ça ne peut qu’ajouter à mon bonheur. Exit la petite panique du tricycle, sur ces deux roues, je me sens absolument où je dois être. 

magma carta sugarlandia
MAGNA CARTA_
Notre globe-trotteur, plume à la main, a silloné les terres de Negros occidental. Et s’est arrêté un peu pour admirer les chûtes Malatan-og.


On arrive finalement à Malatan, au cœur des montagnes. On se gare, on s’arrête un instant et puis on marche, vers la cascade sidérante qu’on voit là-bas, bien au loin. Rizières, petites cabanes agricoles de taule et de bois bariolé, on descend, on s’enfonce dans les terres. J’aime ces odeurs, ces ambiances. Quelques coqs de compèt’ protègent leurs piquets, un cochon noir nous renifle et des chiens minuscules aboient, voix de tête ou de fausset, rien de bien effrayant en tout cas, et je pense que les chiens eux-mêmes s’en doutent, mais que voulez-vous, ils donnent le change, on marche sur leurs sentiers, alors bon. 

Plus on se rapproche, plus on perçoit le bruit de la cascade. Des milliers de litres qui tombent de trente, de cinquante mètres de hauteur, je n’en sais rien. Il fait froid d’un coup, l’air chargé d’eau fraiche. On s’y jette – la délivrance. 

ÎLE INHABITÉE

Comme toutes les îles qui se respectent, Sugarlandia, c’est aussi la mer et la pèche. Les petits villages de pêcheur longent la côte. Ici, pas de plage touristique, même si le décor pourrait sincèrement rivaliser avec toutes les cartes postales du monde. Sable clair, palmiers, cocotier, la totale. 






On embarque sur un petit bateau de pêcheur. Moteur élastique et flotteurs en bois des deux côtés. L’idée, est d’aller en face, sur une île inhabitée de 43 hectares : Danjugan. Au beau milieu des eaux, comme si la mer ne suffisait pas, voilà le ciel qui s’y met, et on traverse un rideau de flotte comme j’en ai rarement observé. En huit secondes, on est sévèrement trempé, comme si on était tombé par-dessus bord. La coque d’ailleurs se gorge elle aussi, il faut pomper à la main pour vider tout ça. Au large, on voit le soleil qui se pointe miraculeusement mais on n’y est pas encore, le rideau, c’est pour nous. 

On accoste finalement sur l’île de Danjugan. On se sent forcément un peu aventurier à s’enfoncer dans la densité des plantes, à tomber nez à nez avec une grotte pleine de chauves-souris, des centaines, des milliers, l’odeur, le bruit qu’elle produisent en cœur et l’immense serpent planqué là, attendant probablement qu’une chauve-souris malheureuse lui passe sous le nez pour la gober comme un œuf. 

TOUT LE MONDE AVAIT L’AIR DE SE METTRE D’ACCORD POUR ME DIRE DE FUIR CETTE VILLE GIGANTESQUE. POURTANT, J’AI ADORÉ MANILLE.

 

Les roches oranges, les arbres centenaires, tout nous saute au regard alors que la pluie s’amenuise. La mer se lisse – on parle d’huile dans ces cas-là. J’y plonge, bien entendu. Poissons comme on s’imagine, clowns et bariolés, bleus électriques, jaunes, verts, minuscules, larges et transparents parfois. Le corail aussi, et les bénitiers gigantesques, le Tricadne géant comme on l’appelle dans la science, plus gros mollusque bivalve connu, un mètre, un mètre cinquante de large, et la gueule ouverte constamment – on ne se risquerait pas à y glisser une main, un bras ou une jambe. 

Je regarde tout ça dans le calme de mon masque de plongée et je me sens entouré d’une sérénité véritable, de celle qui frappe quand on est loin. Matthias pionce sur la plage et je bulle dans la flotte. Les requins ne sont pas loin, parait-il, mais je ne vois que les centaines de poissons et les étoiles de mer à picot de la taille de ma paume. 

L’AGITATION RÈGNE

Plus tard, on quittera Sugarlandia pour passer quelques jours à Manille. La capitale, on m’en a dit beaucoup de mal avant mon départ. Je ne sais pas, tout le monde avait l’air de se mettre d’accord pour me dire de fuir au plus vite cette ville gigantesque. Et pourtant, j’ai adoré Manille. 

Il faut savoir que ce qu’on appelle en général Manille est en réalité le Grand Manille, ou Metro Manila, Région de la capitale nationale (NCR) qui se compose de 17 villes collées les unes aux autres sur 636 km2. Oui, c’est vertigineux.

ile de danjugan
GRANDES DÉCOUVERTES_
Notre explorateur s’est rendu à l’île de Danjugan, immense réserve naturelle inhabitée (ci-contre). Avant de quitter les Philippines, il n’a pas manqué de saluer la statue de Papa Isio, figure mythique de l’île dont s’est inspiré Don Papa pour créer son rhum.


Il y a Makati d’abord. Mélange de gratte-ciel façon Gotham et d’une ambiance de gentil village new-yorkais. On passe d’un bar à l’autre – ça sirote tranquillement, ambiance d’hôtels désuets, on clope à l’intérieur même si ça a l’air plutôt interdit de le faire dans la rue, mais nous n’en sommes pas à une contradiction près, direz-vous. La clim’ cogne, les taxis s’agitent. Les embouteillages du skyway sont bien loin et pourtant, on sent que l’agitation règne. Ce n’est pas étouffant, les rues sont larges, reconstruites, bien entendu, après les bombardements américains de la Seconde Guerre mondiale. 

Le seul quartier qui a survécu, c’est Intramuros, où on peut encore voir l’influence hispanique. Plusieurs églises, des immeubles bas et des grands parvis, le palais du Gouverneur et des couvents, le tout encerclé par ces murailles imposantes. Achevée en 1606, Intramuros centralisait les pouvoirs politiques et religieux des Espagnols pendant toute la durée de la colonisation. Aujourd’hui c’est un quartier étudiant, un peu touristique aussi, mais où il n’est pas désagréable de se promener. Il y a une foule de guides plus ou moins officiels qui vous raconteront tout ça contre quelques pesos. Et si par hasard vous tombez sur Genesis Escobar (c’est son vrai nom) et son petit Tricicad, le tuk-tuk local, suivez-le, il est franchement chouette et ses explications tombent à pic. 

Pour le contraste ahurissant, après Intramuros, voilà B.G.C. : Bonifacio Global City et ses tours de verres interminables. Gotham encore, mais plus futuriste que Makati. L’éclat du métal, des miroirs, tout ça qui scintille en cœur. C’est un centre d’affaire bien entendu, mais on y vit aussi, pas comme à La Défense. On y vit, donc on y sort, et les bars se planquent aux pieds des tours. 

Et toutes ces ambiances, les gratte-ciels ou la déglingue des bars de Poblacion, les Jollibee, fast-food absurdes où on sert des cheeseburgers avec des spaghettis, m’ont franchement donné envie d’y retourner, tant tout semblait donner tort à ce qu’on m’avait raconté, tant l’ambiance était drôle, presque légère j’allais dire, et sympathique. 

Et puis, comme toujours, il a fallu rentrer, toujours sans ligne 4 et toujours en s’arrêtant à Istanbul dont nous n’aurons vu, Matthias et moi, que l’aéroport, son fumoir et le simulateur de vol façon réalité augmentée et lunettes 3D qui vous fait survoler la ville comme si vous étiez une sorte d’oiseau mécanique. Paris semblait bien sec, bien beige, comme une ville qu’on aime, mais qui n’est pas, pour sûr, à l’autre bout du monde. Allez, on ira boire un coup.

 

Par Oscar Coop-Phane