PHILIPPE GARNIER : CARTE BLANCHE À DEAUVILLE

Génériques Groupe

Philippe Garnier est une légende. Journaliste pour Rock&Folk ou Libé, traducteur de Bukowski, John Fante, ou James Salter, écrivain, il publie aujourd’hui Génériques, une anthologie de livres sur le 7e art qu’il a écrit pour des coffrets DVD. Un travail colossal, définitif. Rencontre à Deauville où il présente plusieurs classiques lors d’une Carte blanche.

Quel est le concept de vos trois livres, Génériques ?
Je n’ai pas vraiment de réponse. Tout existait déjà, j’avais écrit les textes pour des éditions DVD d’une série de films, comme La Nuit du chasseur, La Rivière rouge, Brute Force, De sang-froid, Vanishing Point ou Le Convoi sauvage, mais je trouvais dommage que tout soit dispersé, avec des coffrets épuisés et donc très chers à acheter d’occasion. Dommage car c’est du boulot qui a une certaine valeur dans le sens où j’ai effectué de grosses recherches et que ce ne sont pas des trucs copiés sur les Américains ou sur le Net. Pour chaque film, ce sont des histoires, des anecdotes que je suis allé pêcher et que personne ne connaissait. Évidemment j’ai réécrit une nouvelle fois des choses car il y avait quelques conneries, j’ai eu accès à d’autre sources… Génériques, c’est surtout la volonté de Manuel Chiche (producteur et distributeur, qui a sorti certaines de ces éditions vidéo, NDR), qui a décidé de publier cela en trois volumes, avec des photos. Je n’y croyais, surtout à une époque où les bouquins de cinéma ne se vendent plus. Mais ce n’est pas du tout le genre d’argument qu’écoute Manuel ! J’ai toujours eu du bol avec mes éditeurs, des mécènes.

À l’arrivée, c’est une bible, une somme de travail extraordinaire et un sommet d’érudition.
Pour chaque film, je passais entre six mois et un an à bosser. Génériques, c’est un travail de moine. « C’est beaucoup de travail », comme disait Céline. Je ne donne pas de leçon, je n’ai pas de théorie, il faut aller au taf et penser à regarder ailleurs. C’est un sale boulot mais quelqu’un doit le faire (il se marre, NDR). Il faut juste avoir le bol de retrouver la paperasse. Pour Le Grand Chantage, j’ai retrouvé la doc annotée d’Ernest Lehman à la bibliothèque de l’Academy. C’était formidable !

Comment avez-vous travaillé sur chaque film ?
À chaque fois, c’était des commandes. Je disais oui quand je savais que j’allais trouver du matériel. Manuel gagnait son blé avec ses films japonais, coréens, et il se faisait plaisir en sortant en DVD des classiques comme La Nuit du chasseur qui a été un énorme succès, très vite épuisé. Sur La Nuit du chasseur, j’ai eu la chance de tomber sur une bibliothécaire qui avait connu l’auteur du roman original. Car il ne suffit pas de s’intéresser au metteur en scène, à l’acteur ou au scénariste. De plus, il y a toujours des problèmes avec les personnes interviewées : la mémoire qui flanche, le mec qui veut se faire mousser… Si c’est Howard Hawks qui parle, on sait qu’il ment. Polanski aussi racontait des bobards. J’ai fréquenté André de Toth pendant une quinzaine d’années, il m’a raconté deux bobards. Il faut recouper… 

Certains films comme La Nuit du chasseur ou Les Forbans de la nuit sont très connus, on sait déjà beaucoup de choses sur eux. 
Mais ce qui change, c’est la méthode. Quand j’arrive sur ces films, je trouve quand même plein de choses, car il y a toujours des choses à trouver. Regardez le travail de Patrick McGilligan sur Hitchcock, grâce aux lettres qu’il a retrouvées. Il faut être curieux, regarder dans les coins, retrouver des bandes, les bibliothécaires, les articles de la presse locale, les photos… Quand je bossais sur le rock, j’interviewais les managers, les roadies… C’est une prolongation de ma curiosité. Pareil pour mes traductions. il n’y avait pas de traduction de Bukowski ou de John Fante et donc je me lançais, alors que je n’étais pas du tout prêt à traduire mon premier Buk, Mémoires d’un vieux dégueulasse. Mais bon, on apprend sur le tas. 

Comment travaillez-vous avec les photos ?
Notamment en étudiant les livres du tournage de la production, « The Book », relié, avec toutes planches contacts. Avec des photos crayonnées car l’acteur principal trouve que ce n’est pas son bon profil. C’est le journal du tournage, on voit l’ambiance, et on découvre parfois des plans qui ont été coupées. Dans La Chevauchée des bannis, il y a un argument commercial de choix en la personne de l’opulente Tina Louise. Dans les photos du tournage, on l’aperçoit en décolleté, alors que dans le film, de Toth ce pervers la recouvre de la tête aux pieds. Puis je découvre une photo de viol dans la neige que le réalisateur ne va pas inclure dans son film… Et la United Artists a axé toute sa pub, ses affiches, sur Tina Louise ! J’adore ce genre d’histoires et la distance entre le tournage et le produit fini. 






Le DVD n’existe quasiment plus, allez-vous continuer vos livrets ?
Non, c’est fini. On m’a demandé un Leo McCarey avec Cary Grant mais avec la Covid, c’est tombé à l’eau. Les archives américaines rouvrent, mais c’est la galère avec les mesures sanitaires. Il faut des permissions à rallonge… Je vais tourner la page, une nouvelle fois… 

Quel va être votre futur ?
(Il ricane, NDR) Le trou… J’ai encore un livre ou deux à écrire, que je repousse toujours. Pour Libé, je fais parfois des nécros. Mais bon, pour Bob Rafelson, le mec qui a réalisé The King of Marvin Gardens, ils m’ont commandé un quart de page. Un quart de page pour Rafelson, alors pourquoi j’écrirais encore sur le cinéma ? De plus, c’est quoi le ciné maintenant, Kelly Reichardt ? Au secours !  

Et les rééditions de vos vieux textes ?
J’en ai marre de recycler. Pour Rock&Folk, ça ne sortira jamais, désolé. Ça me parait sans intérêt, ce n’est pas ce que je veux laisser derrière moi. C’était bien quand je le faisais, à l’époque, c’était dans l’air du temps, mais il y avait un côté m’as-tu-vu, comme chez Libé, qui me déplaît énormément. J’étais jeune, je ne savais pas ce que je faisais. 

Génériques de Philippe Garnier
Sortie début octobre
Philippe Garnier sera à la Cinémathèque, du 14 au 17 septembre, pour la projection de 12 films, une rencontre et une séance de dédicace.


Par Marc Godin

Philippe Garnier
Philippe Garnier