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NICOLAS BEDOS : « J’ÉTAIS SURTOUT TRÈS BRILLANT AU BAR… »

La dernière fois qu’on l’avait rencontré, Nicolas Bedos avait balancé des textos de menaces à notre journaliste. Depuis, il s’est arrêté de boire (un peu), s’est mis à bosser (beaucoup) et s’est offert un triomphe au Festival de Cannes avec son deuxième long-métrage, La Belle Epoque. Nostalgique des années 70, une époque qu’il n’a pas connue, il évoque sa jeunesse, le monde d’avant Instagram, sa peur panique de vieillir, son angoisse de ne plus être dans la lumière. Le coming-out d’un vieux jeune ?

Nicolas Bedos Technikart
POLAROÏD MAN_
Du Baron au Festival de Cannes, de la picole à la vie sans Doria (ou presque), l’ex- chroniqueur est venu nous voir pour cette interview-confession d’un grand brûlé de la vie en quête de reconnaissance.

Vous avez fêté vos 40 ans cette année. Au même âge, votre père Guy Bedos était une star du music-hall, du théâtre et de la télé, avait joué dans une vingtaine de films, dont un Jean Renoir, et faisait, selon sa devise, « du drôle avec du triste ». Vous êtes humoriste, dramaturge, écrivain, scénariste, script-doctor, acteur et réalisateur. Pour concurrencer papa ?
Nicolas Bedos : Non ! C’est parce que j’ai peur. Je ne serai jamais vieux. C’est terrible de ne plus pouvoir accéder à ce que l’on avait et qui s’offrait à soi. Par rapport à la santé, le corps, la bite, tout, du regard des hommes sur les femmes ou inversement. Je suis très ému, je pourrai en chialer, tu vois. J’ai peur du temps qui passe, de l’oubli… J’ai été blessé de façon quasiment narcissique par des femmes qui étaient exaspérées au bout de quelques décennies par leurs maris. C’est ma hantise : l’amour qui s’étiole, le respect aussi.

Vous avez déclaré que La Belle Époque était un film « sur le désarroi face à l’accélération ».
Ouais, il faut vraiment que j’arrête ce genre de phrases (rires).

En tout cas, bravo : votre film nous a fait penser à Hibernatus.
(Moment de gêne.) Je ne sais pas comment je dois le prendre… Il faut que je le revois, parce qu’on me l’a dit deux-trois fois. Mais c’est comme si vous me disiez : « Mais regarde La Soupe aux choux, il y a des trucs » (rires). Pour l’anecdote, j’ai connu Edouard Molinaro (réalisateur de Hibernatus, ndlr) chez mes parents. Il racontait à table l’enfer que Louis de Funès lui faisait vivre sur le plateau… Cette époque où les cinéastes étaient les obligés des acteurs principaux, je n’aimerais pas la revivre et certains continuent – paraît-il – à travailler de la sorte. Non, non, je ne citerai pas les noms ! De Funès traitait Molinaro comme une éponge, une serpillière.

On sent bien, comme dans votre précédent film, une nostalgie certaine.
Dans un festival, Doria a dit un truc assez juste : « Nicolas aime se dépayser et le passé, c’est un pays où on ne peut pas se rendre ». Je suis quand même assez dépressif et donc j’aime bien l’idée de voyager et de me divertir, de sortir de ce que je vis. Moi, j’ai une passion pour les années 20.

Sauf qu’avec La Belle Époque, vous avez choisi les années 70, que vous définissez comme « cette époque est celle où mes parents se sont aimés ».
Oui. C’est l’époque dont j’ai eu le plus de récits. De la part de mon père notamment, l’époque de ses amours plus forts, de ses succès, de ses rencontres, de certains excès, d’une certaine liberté à la fois artistique, sexuelle, épicurienne. Mais le film n’est pas l’histoire d’un réac. C’est celle d’un mec qui au contraire veut revenir dans une époque où finalement on était moins réac. On l’est moins dans les années 70 qu’aujourd’hui, quand on voit des types qui viennent se confesser à la télé pour s’excuser d’avoir trompé leur femme…

Vous pensez à Luc Besson ?
Ah, je ne sais pas ! (Rires.) On est dans une époque bizarre. On ne peut plus rouler vite, voir tel trucs, on a des restaurants qui sont quasiment des sectes où il faut manger des radis. J’ai un truc avec les années 70. Un truc qui en dit long sur les limites de la nostalgie et de son absurdité parfois : je suis né en 1980 ! Je m’intéresse à une époque qui m’a mis à la porte. J’arrive juste après, je ne les ai pas connues : j’ai la nostalgie d’un fantasme en fait.

Vous vous livrez beaucoup dans vos films.
Je fais des films sur mes trouilles. Si tu ne parles pas d’un truc qui vient te créer des émotions immédiates, si tu ne parles pas un tout petit peu de ton rapport au couple, à la mort ou si tu ne racontes pas une histoire qui a un peu de près ou de loin des résonances avec toi, quel intérêt ? Mais tout ça n’a de sens que si c’est incorporé à une fiction.

Est-ce que vous vous souvenez du 21 avril 1995 ?
(Dubitatif.) Euh, non.

« C’EST L’HISTOIRE D’UN MEC QUI VEUT REVENIR DANS UNE ÉPOQUE OÙ ON ÉTAIT MOINS RÉAC… »

C’est votre anniversaire, vos 14 ans. 1995, c’est également l’année de la sortie de L’Armée des 12 Singes, de La Haine
C’est marrant que tu me parles de ça. C’est vraiment l’année de ma cinéphilie, le début. À l’époque, j’habitais le 17e arrondissement et avec deux potes, on découvre les joints et le cinéma. C’est-à-dire les commentaires audios sur les DVDs, Tim Burton, L’Armée des 12 Singes, Kasso… Tarantino est là aussi, comme Jan Kounen. On regardait, on se filait sous le manteau ses court-métrages comme Vibroboy et on parlait les yeux rouges jusqu’à 5h du mat’…

Cela faisait longtemps que l’on n’avait pas vu Fanny Ardant et Daniel Auteuil aussi bons.
Je ne les ai pas lâchés. Ça les a parfois un peu exaspérés, j’ai essayé de faire mon taf. J’adore Fanny. Mais quand on lui donne le sentiment de travailler, donc de refaire une prise, de peaufiner un truc, à un moment donné, elle a l’impression d’être comme un oiseau enfermé en cage. Daniel, c’est un type avec un expérience folle, il est très affuté, c’est un réalisateur aussi et donc il voit très vite.

Vous avez arrêté de boire comme un trou ?
Un peu.

C’est un coup de vieux ou un coup de lucidité ?
Non, j’en avais marre d’avoir honte. Le problème, c’est que c’est formidable la première heure, mais cinq heures après, quand tu te retrouves comme une merde, c’est là que ça ne va plus. Souvent, la première heure te permet de faire des choses formidables, surtout quand tu es très angoissé et un peu inhibé. Au Baron, je profitais de mes petits talents de pianiste, donc j’allais derrière ce grand piano à queue et je pouvais me retrouver à faire chanter Natalie Portman ou Marion Cotillard. Maintenant, il faut avoir un film en sélection officielle à Cannes pour vivre des choses comme ça. Faut bosser, quoi ! Je pourrais d’ailleurs évoquer cette période-là de façon nostalgique mais je ne le ferai pas trop parce qu’en fait, c’était quand même une période de désarroi professionnel. J’en faisais des caisses la nuit, à défaut d’avoir grand-chose à revendiquer professionnellement. J’étais très brillant au bar.

Cela vous manque, cette exposition médiatique chez Ruquier ?
Ca m’arrive, ouais. Parce qu’il y avait du spot, un lien, des débats. Une certaine notoriété même, qui a fait du bien à un grand angoissé comme moi. Je reviens de très loin d’un point de vue psychologique. L’attention, la lumière, qu’elle soit négative ou positive, la séduction qu’elle entraîne parfois, me faisaient du bien. Elles me donnaient le sentiment d’être moins seul. Même si j’ai réalisé plus tard que la première image d’un artiste est têtue. En 2014, je faisais partie des personnalités les plus détestées des Français… Il m’est arrivé de dire deux ou trois phrases qui sont restées en mémoire ou de manière minable dans la tête des gens et je vois que je pourrai faire n’importe quel film avec mon cœur sur la table, une autobiographie bouleversée et bouleversante, ça ne changera rien à ces premières impressions.

« JE NE SUIS PAS ENCORE COMPLÈTEMENT BOUFFÉ PAR LA SAGESSE… »

Vous pourriez recommencer une chronique de temps en temps chez Ruquier ?
Laurent m’a dit que ce serait impossible, il en est convaincu. La chaîne ne laisserait pas passer. Pas seulement à cause de l’autocensure, mais aussi à cause de responsables qui ne veulent pas provoquer des délires de vengeance, d’indignation. Je faisais des blagues sur le physique, je mélangeais tout, je ne me posais pas la question de savoir si ça allait faire de la peine aux homos… Désormais, on n’a plus la même manière de lire, de débattre, de rire…

Est-ce que vous vous êtes assagi ? En 2011, au moment de votre couve Technikart, vous aviez écrit ce texto à un collaborateur du journal, Pascal Bories : « Ça fait longtemps que j’ai décidé de gifler ta petite trogne d’aigri, ça va te faire réfléchir avant de prendre ta plume comme tu chies ».
Quelle horreur. Il est toujours là, lui ?

Non, il a ouvert un restaurant (rires). Comme tous les anciens journalistes…
J’ai toujours ce mélange de lucidité sur certains sujets, de naïveté confondante sur d’autres et d’impulsivité. Je suis toujours ce type qui écrit des textos comme ça potentiellement. Et pourtant mon lobe gauche dit : « Fais pas ça, idiot ! » La méchanceté pure, la médiocrité, la jalousie, l’injustice, ça peut encore me réveiller. Je ne suis pas encore complètement bouffé par la stratégie, par la sagesse.

Ce qui est incroyable, c’est qu’entre vous il y a eu carré- ment un truc presque épistolaire. Ça a duré…
Bah, je me cramponne. Je ne comprends pas pourquoi certains auraient le droit d’écrire des choses fausses, injustes, dé- gueulasses pour satisfaire leur bile et pourquoi il faudrait fermer sa gueule et accepter la claque.

Vous allez réaliser le prochain OSS 117, Alerte rouge en Afrique noire. Est-ce que le titre prévu va survivre à l’époque ?
Oui, il est validé. La grande question, c’est comment le film va être accueilli. Moi, je trouve ça passionnant. Je ne dis pas du tout que l’on est en train de faire une bombe à retardement, on pense à tout. Contrairement à l’époque des chroniques où j’aimais bien prendre des risques et ne pas réfléchir, là, j’ai envie de réfléchir. On ne met pas une main au cul à une nana juste pour déconner, on se pose la question, on se dit comment et qu’est-ce que ça dit. Dans le film, hein.

Nicolas Bedos

Est-ce que vous écrivez pour une femme ?
Oui, en partie.

La Belle Époque a donc été écrit pour Doria ?
Ah oui ! Ca m’excitait de lui envoyer des signes ou des mots d’excuses.

Récemment, vous évoquiez un « duo séparé mais inséparable ».
C’est vrai.

Ce film, c’est donc un prétexte pour retravailler avec elle ?
Oui, oui. Le film parle de ça. Rien ne m’effraie plus que l’enterrement de quelqu’un dans son cœur. Que l’oubli, la véritable séparation. Je suis quelqu’un de très fragile, très sentimental, tous mes amis le savent. Je fais le malin à la télé mais dans la vie, quelqu’un qui me zappe pour n’importe quoi, si j’ai été ami avec lui, ça me dégoute du monde. Je n’avais pas envie d’abandonner complètement cette histoire, cette femme. Je n’avais pas envie qu’elle ait froid.

La Belle Époque : en salle le 6 novembre.

ENTRETIEN OLIVIER MALNUIT & MARC GODIN
Photos Julien Grignon