LE SYNDROME : LA NARCOSE TECHNO-NARCISSIQUE

LA NARCOSE TECHNO

Une catégorie de la population dans un futur proche pourrait se transformer en cyberjunkies errant dans les métavers, délaissant les activités sociales, humaines dans le réel et donc le travail salarié comme ces crackers que l’on fuit tels des lépreux aux périphéries des mégapoles. Les plus jeunes en particulier seront touchés par cette addiction à l’Internet 3.0. Sombre scénario dystopique – tropisme pas feel good du tout – mais tout le monde n’est-il pas déjà comme hypnotisé par tous les médias et les extensions technologiques aujourd’hui ? Et c’est un drôle de trip cybernétique que certains expérimentent chaque jour dans leur psyché et leur corps : la narcose techno-narcissique.

Avez-vous lu le théoricien de la communication Marshall McLuhan, tombé en disgrâce en France ? Sa malédiction a été d’avoir été trop hypé par une trop célèbre punchline « The medium is the message » remixée à toutes les sauces mais surtout comprise de manière partielle. La force de son épiphanie réside ailleurs et même si ce slogan disruptif entérine la suprématie des média sur les contenus. Il nous annonce que les média transforment la société et l’humanité, le message moins ; n’en déplaise aux activistes et intégristes de tous bords. Aujourd’hui, il ne faut pas être devin pour savoir que nous sommes altérés par les nouvelles technologies parce que nous n’avons pas pris conscience au moins de deux choses.
La première : les outils de communication, les moyens de transports sont des média selon Mc Luhan et le média est une extension de nous-mêmes comme l’automobile, l’ordinateur portable, les logiciels créatifs et les applis de rencontres et ils nous amplifient, nous permettent d’expérimenter une puissance, un pouvoir sur les individus, les milieux et notre psyché. Un média n’est pas donc un support des mass-media ou de la contre-culture, c’est un moyen d’amplification, de transport, de transcendance mais aussi d’aliénations cognitives, n’en déplaise aux GAFAM et aux stars évangélistes libertariens justement…

« Votre téléphone est déjà une extension de vous. Vous êtes déjà un cyborg. Eh bien, la plupart des gens ne réalisent pas qu’ils sont déjà un cyborg. Ce téléphone est une extension de vous-même. (…) » Ce sont les paroles d’Elon Musk en 2016 sur tous les plateaux, conférences de business libertarien et il reprenait à son compte cette théorie de l’extension cyborg de McLuhan pour vous embobiner et vous vendre du matos plus speed. Les plus grands poètes sont les oracles des temps modernes. McLuhan rappelait comment James Joyce rattachait « les diverses formes urbaines que sont les murs, les rues, les édifices publics et les moyens de communication aux divers organes du corps. ». 

Pour la deuxième prise de conscience et c’est lié, je vous passe dans le texte, le poète visionnaire des média :  « Le mythe grec de Narcisse se rapporte directement à une réalité de l’expérience humaine, comme l’indique le mot – Narcisse, dérivé étymologiquement de narkôsis qui signifie torpeur. Le jeune Narcisse prit pour une autre personne sa propre image reflétée dans l’eau d’une source. Ce prolongement de lui-même dans un miroir engourdit ses perceptions au point qu’il devint un servomécanisme de sa propre image prolongée ou répétée. La nymphe Écho tenta, mais en vain, de le rendre amoureux en lui faisant entendre des bribes de ses propres paroles. Il était « stupéfié ». Il s’était adapté à ce prolongement de lui-même et était devenu un système fermé. ». Chapitre 4 : l’amour des gadgets. 

Ça vous parle les accros aux selfies et aux réseaux sociaux ? « L’utilisation d’outils n’est pas neutre en amplifiant une partie de nous-mêmes, chaque outil va provoquer cet état de stupéfaction, de narcose narcissique particulière relative à la fonction physique ou cognitive qui est amplifiée » nous dit Yann Minh sur sa page dédiée à ce phénomène qu’il aborde dans ses conférences en final. Heureusement, on en ressortirait plus fort selon lui… 






« L’I.A est susceptible d’être la meilleure ou la pire chose qui puisse arriver à l’humanité » avait prédit Stephen Hawking. Quand nous intégrons un concept puissant – ici une alerte – qui nous renvoie à une habitude toxique, on arrive mieux à s’en sortir, à gérer ou à se désintoxiquer. A nous d’utiliser le bon média mais pour aller où ? Toujours dans le Soma et la Narcosis, deux titres de jeux vidéos de surival-horror… 

Un jour, nous nous réveillerons du sommeil synthétique et nous lirons le dernier livre du philosophe MBK sur Le Système Pléonectique. Nous intégrerons la narcose techno-narcissique en nous posant des questions radicales sur notre propre (inter)dépendance aux I.A et au matos techno. Demandons aux produits quelles sont leurs utilités et finalités ? – l’argent est le média ultime selon McLuhan – et si le choix se porte sur pour une finalité intelligente et rationnelle : voulons-nous  désirer sans fin comme Narcisse et finir en fleur ? Voulons-nous sombrer dans la torpeur technologique avec ce nouveau service gratuit dont nous sommes les produits ou ce véhicule hors de prix ? Une nouvelle vie pourra commencer. Par contre tout cela impliquera des choix, des actes et une sacrée distance. On parle de la série de démissions qui secoue l’Amérique en ce moment ou des devs de la Silicon Valley qui empêchent leurs chérubins d’utiliser un iPad ? L’idéalisme, c’est la lucidité sans le cynisme et la critique des (mass)media est son arme. Le cyberpunk is not dead.  

Pour comprendre les médias Marshall McLuhan (Editions Seuil)
yannminh.org


Par Thierry Théolier
Illustration : © Mid Journey / ThTh