fbpx

{LE MONDE DU SEXE} RUBEN ALVES, LE RÉALISATEUR DE MISS, SE MET À NU

ruben alves technikart

Avec Miss, le réalisateur Ruben Alves signe un film faussement léger sur les questions du genre. Cet ancien fêtard des années Palace a accepté de se mettre à nu pour notre duo.

Miss de Ruben Alves est sorti le 21 octobre au cinéma. Je vous conseillerais bien d’aller le voir, mais, depuis le 21 octobre, une décennie de dimanches tristes semble s’être abattue sur nos villes comme une chape de plomb. Le cinéma et les bars, c’est fini les amis. Il reste peut-être la presse.
Au téléphone, Ruben me disait préférer un re-confinement total plutôt qu’un couvre-feu. Ruben, tu as été entendu depuis notre conversation. Je n’ose pas penser pourtant ce que ça doit être que d’avoir vu son film sortir, pour qu’une semaine plus tard, le couperet tombe. J’imagine les heures, les mois, les années de travail. J’imagine ces projets que l’on porte en soi – à bouts de bras ensuite. Cette période n’est pas étrange, elle est infernale.
Peut-être que Miss re-sortira, grand écran ou plateforme américaine. En attendant, je peux toujours en parler. C’est l’histoire d’un garçon qui rêve de devenir Miss France. Ruben me le raconte aussi simplement que ça. Alors, bien sûr, le film interroge les questions du genre, mais il se penche surtout sur l’idée du choix. À la toute fin du générique, on peut lire cette citation de Sartre, comme fondement de l’existentialisme : « Nous sommes nos choix ».
Pas un instant dans le film, il n’est question de sexualiser le personnage principal. Ruben me parle d’un garçon libre – et libre aussi, du coup, de ne pas rentrer dans une dénomination précise. Il est assez agréable de se dire que l’on n’est pas contraint de rejoindre un groupe donné, fermé, normatif dirais-je si je n’avais pas trop peur de tout ce que ce mot trimballe avec lui.
On s’en fout un peu, après tout, de savoir si le personnage est gay ou pas. Il navigue dans le genre, certes, mais après, tout semble être traité en dehors du prisme des pratiques sexuelles.
Alors, quand Ruben parle de lui, c’est absolument de la même manière. Il y a une pudeur dans ses mots, dans les exemples qu’il choisit. Et ne comptez pas sur moi pour secouer ça. Au contraire. Sans même y penser, je ne pose aucune question directement sexuelle. On discute plutôt dans les grandes largeurs – ce qui ne veut pas dire que l’on n’aborde rien. C’est même plutôt l’inverse.
Alves a beaucoup fait la fête. Il a commencé très jeune aussi. À quinze ans au Palace – ça sonnerait presque comme un titre de Liberati. Pourtant, ni drogue, ni alcool. Pas même une fois, comme ça. Non, comme si la nuit seule suffisait à sortir de soi. J’ai toujours largement admiré les personnes qui n’ont pas besoin des béquilles désinhibantes, les rares qui peuvent danser et pousser jusqu’à l’aube sans nos poisons.

FAUT-IL ÊTRE VOYEUR POUR ÊTRE RÉALISATEUR ? SÛREMENT.


Il faut être animé par une sacrée curiosité pour fouiller le fin fond des nuits et les recoins des boîtes sans les vapeurs de l’ivresse. Je me souviens avoir arrêté de boire pendant plusieurs semaines il y a quelques années, eh bien je continuais à sortir au début et peu à peu, les discussions absurdes, les corps déchaînés et les musiques criardes ont vite fait de me blaser tout à fait, de m’ennuyer terriblement et de me plonger dans une sorte de neurasthénie coriace et amer. J’ai besoin des ivresses pour me pencher aussi tard vers les autres. Et donc, quand je rencontre une personne qui n’a pas ma faiblesse, bien entendu, je l’admire. Ruben est de ceux-là.


PROPENSION AU VOYEURISME

La curiosité, il le reconnait lui-même, c’est le moteur de ses expériences. Rien de refoulé, rien de difficile à avouer, rien à excuser non plus par l’éternelle rengaine du genre « ah, j’étais tellement bourré, je ne sais pas ce qui m’a pris ». Ruben contrôle, mais ça ne veut jamais dire qu’il n’essaye pas. Il considère que la culpabilité est une béquille qu’utilisent les autres pour qu’on ne les juge pas, comme une manière de se dédouaner de ses propres désirs. Alves, lui, a toujours été attiré par la marge, ces personnages étranges qui peuplent les nuits telles qu’aujourd’hui (couvre-feu ou confinement oblige) on ne connait plus. Et c’est là où le réalisateur est cohérent : il ne se drogue pas parce qu’il veut se souvenir de tout. Sinon, il n’irait pas chercher ça. Ç’a l’air d’être peu de chose, mais c’est colossal.
Faut-il être voyeur pour être réalisateur ? Peut-être ; sûrement. Je laisse les spécialistes en décider. Quoi qu’il en soit, Ruben avoue volontiers sa propension au voyeurisme. La curiosité, toujours, direz-vous. Eh bien, oui. Et, puisqu’il n’y a peut-être qu’un pas du voyeurisme vers l’exhibitionnisme, Alves semble vouloir le franchir, ou au moins, commencer à s’y frotter.
Ce que je ressens surtout, après notre discussion, c’est que Ruben a un amour sain et serein pour les personnes qu’il rencontre. Il me parle de quelques-uns de ses amis très rapidement, l’une de quarante ans son ainée ou d’un couple encore, qui le fascine depuis toujours dans sa manière de réinventer les rapports amoureux.
Bien entendu, vous voyez où je veux en venir. Ruben Alves est aussi libre que son personnage. Il n’a aucune envie qu’on lui dise où s’asseoir, quelle place il est censé occuper dans l’ordre des choses, du monde, de la société. C’est une manière de se connaître, d’être carrément peinard avec la personne que l’on est. C’est socratique, certes. Connais-toi toi-même, le précepte du fronton du temple de Delphes, comme une manière de se mettre en question, un souci de soi. Tiens tiens, le titre du troisième volume de l’Histoire de la Sexualité de ce cher Foucault (que l’on devrait, au passage, tous lire et relire pour s’armer contre notre actualité d’enfermement et de bio pouvoir).
Alors oui, tout cela me paraît d’une cohérence absolue.
Ce qui est chouette, dans les cohérences sincères, c’est qu’elles retombent sur leurs pattes sans même qu’on les malmène un peu. Il y a comme un petit système qui se dessine. Il peut être léger – quelques traits de fusains, une ombre bien placée, un visage à peine suggéré et c’est une construction, un parcours, un monde tout entier, avec ses chemins de traverse, avec ses mystères.

Miss : de nouveau en salles bientôt, on espère.


Par Oscar Coop-Phane
Photo Sonia Sieff