LA RÉVOLUTION CBD

Vous aussi vous en avez marre des effets secondaires de la « plante magique » et vous ne vous sentez pas tout à fait prêt(e) à passer au micro-dosing ? Bonne nouvelle ! Depuis le 24 janvier, après une tentative d’interdire la consommation de fleurs de CBD (ce dérivé miracle du cannabis, lui ôtant tout effet psychotrope), nous pouvons fumer en toute légalité et sans devenir ni parano, ni ramollo. Génial ou effet placebo ? 

J’avais pourtant pris de bonnes résolutions… En gueule de bois dans le Ouigo de 12 h 04 me ramenant à Paris en ce début janvier, après deux semaines de pur hédonisme, c’est décidé. Cette année, je deviens plus responsable. Fini les soirées le mardi, terminado Uber Eats, adios Tinder, arrivederci l’ancien moi. Ma résolution numéro Un pour 2022 : plus de joints en journée. Au moins jusqu’à 18 heures. Grâce au CBD, ce pastiche de weed, j’ai déjà réussi à diminuer ma consommation et à gagner en productivité – quitte à perdre en intuition. Un exploit après quinze ans de fumette journalière. Mais cette fois, je m’y mets pour de bon, tous les jours entre 8 heures et 18 heures. Arrivé au métro Belleville, je suis accueilli par un « Malbolo ! Malbolo ! Cigalettes  ! ». Non, merci ! J’arrive enfin chez moi, il est 14 h 30, j’ai déjà envie de rouler un joint. Mais on a dit : pas avant 18 heures. Je redescends donc quatre à quatre les étages en quête de CBD. Je m’arrête d’abord pour acheter des légumes afin de respecter mes résolutions numéro deux et cinq – plus de livraison de bouffe et manger sain. Je descends encore la rue jusqu’à la boutique de CBD, prêt à faire provision de sommités fleuries. Mais la mine des bons jours affichée sur mon visage plein de bonnes résolutions tranche avec celle de la fille derrière le comptoir. Revient-elle d’un enterrement ? J’aurais préféré… « Un arrêté est tombé le 31 décembre, on n’a plus le droit de vendre de fleurs de CBD… Bla bla bla », me dit-elle. Et merde ! Après de banals échanges d’exaspération et une réponse négative à la question : « Vous voulez pas essayer en huile ? », je m’en vais sans CBD, mais avec la même tronche déconfite que la vendeuse. Je remonte chez moi avec mes légumes, les pose sur le canapé, et moi à côté. Deux clopes fumées et cinq minutes plus tard, je redescends dans le monde réel. Je roule un joint, fini les bonnes résolutions. J’ai passé trois semaines dans les nuages, avant que le Conseil d’État ne suspende temporairement ledit arrêté le 24 janvier. La vendeuse de CBD et mes neurones ont depuis retrouvé le sourire. La bataille est gagnée, mais la guerre ne fait que commencer. Alors, de quoi accuse-t-on le CBD au juste ?

CBD
Bertrand Lebeau Leibovici, addictologue (à gauche) et Aurélien Delecroix, président du SPC (à droite), fervents partisans du CBD pour tous.

UN ARRÊTÉ KAFKAÏEN

Constatant la pénible réalité de cet arrêté ayant menacé mes bonnes résolutions, je me dis que le gouvernement et son inquisiteur anti-pétard – le rétrograde Gérald Darmanin – ont dû s’inspirer des protocoles kafkaïens signés Blanquer pour réglementer les cannabinoïdes (CBD). Un avis visiblement partagé par le Conseil d’État, qui a suspendu l’arrêté pour cause d’entrave à la loi européenne, qui ne reconnaît pas le CBD comme un stupéfiant. Ouf. Mais que prévoit ce texte passé en filoute et sans débat pendant que tout le monde faisait la bringue ? S’il a le mérite de sortir le CBD d’un flou juridique en autorisant sa production en France avec un taux de THC rehaussé à 0,3 %, il interdit aussi la vente et la consommation des fleurs de CBD, considérées comme produits stupéfiants. Mais, dans le même temps, il autorise le CBD en huile, ou encore en pommade, qui n’est dès lors plus considéré comme stupéfiant. Magie. Pour justifier cet arrêté, deux arguments ont été avancés : d’un côté, le problème de santé publique ; de l’autre, la difficulté pour la police de faire la différence avec de la vraie weed. Deux arguments de paille, comme l’explique Aurélien Delecroix, le président du SPC (Syndicat Professionnel du Chanvre), qui a fait « front commun » devant le Conseil d’État aux côtés d’une alliance pro-CBD de haut vol : « On nous explique qu’il y a un danger parce que les produits peuvent être fumés… Dans cette logique, il faudrait interdire le tabac et les produits type vape. Le deuxième argument ne tient pas non plus car il existe des tests pour évaluer le pourcentage de THC, la Suisse les utilise déjà. Ils savaient que l’arrêté ne tiendrait pas, ils voulaient juste gagner du temps et ne pas traiter le sujet, alors qu’il le faut. Durant l’audience au Conseil d’État, la faiblesse des arguments était inaudible ». Mais les motivations réelles de la team Macron ne font pas grand mystère, très bien illustrées par les propos de Gérald « c’est de la merde » Darmanin : « Le cannabis sème la mort ». Aurélien Delecroix note que, « c’est le seul qui n’a pas compris que le CBD n’est pas de la drogue. Son logiciel date un peu ». Alors que nos voisins allemands prévoient de légaliser le cannabis récréatif en 2024, la France de Macron préfère garder ses œillères et s’attaquer au CBD avec des pirouettes électoralistes fumeuses. Mais pourquoi faut-il laisser le CBD tranquille ?

cbd weed
LA SANTÉ PAR LES PLANTES_
Freud, qui disait que « les drogues sont des briseurs de souci », aurait été à coup sûr un défenseur du CBD et de ses dérivés. Encore un argument…


UN NON-SENS MÉDICAL

Consommé en grande partie par des fumeurs de joints qui y trouvent un substitut salvateur au THC planant, le CBD possède de nombreux avantages. Il permet au consommateur de s’éloigner du marché noir, mais aussi de passer d’un produit toxique, addictif, et non contrôlé, à un produit non psychotrope, non addictif, et très contrôlé. Le CBD est un peu l’équivalent de la clope électronique pour les fumeurs de tabac. Pour l’addictologue Bertrand Lebeau Leibovici, qui n’a pas vu d’un bon œil cet arrêté, « c’est très hypocrite, car déjà si l’on fume en vaporisation, on n’inhale que de la vapeur, c’est beaucoup moins nocif, et en plus on n’interdit pas les e-liquides CBD, qui sont eux très mauvais, et dont on ne connaît pas la composition. Il y a eu des morts aux États-Unis avec ça… Et le gouvernement ne s’y est pas intéressé une seule seconde, tout ça n’a aucun sens ». Si le CBD est un formidable outil pour lutter à la fois contre le trafic et les problèmes d’addiction – je peux en témoigner –, il permet aussi de remplacer des traitements médicamenteux qui posent question, comme l’explique notre addictologue pro-CBD : « On prescrit des substances qui provoquent des dépendances physiques bien plus puissantes que celles du cannabis, et bien plus compliquées à régler. Donner à un jeune des anxiolytiques type Benzodiazépine, Xanax, Valium, Tranxène, etc. comme on le fait, c’est une très mauvaise idée… Sans parler du cannabis, il y a beaucoup d’autres domaines dans lesquels les cannabinoïdes peuvent avoir un immense intérêt thérapeutique. Mais la France y va à reculons, on est très en retard là-dessus ». On préfère donc encore aujourd’hui rester à l’Âge de pierre et filer du Valium à des ados, plutôt que d’envisager la solution CBD. « Les objectifs affichés de lutte contre les stupéfiants sont totalement contre-productifs, on a du mal à comprendre le calcul politique. Pour la première fois, on a un moyen de lutte non répressif contre le trafic et la consommation de stupéfiants, ça vaut le coup d’essayer », se désole Aurélien Delecroix. Au-delà même encore de l’intérêt médical et de lutte contre le trafic, le CBD représente également un marché de 600 millions d’euros à la croissance exponentielle… dont on voudrait donc se priver. En ces temps d’abondance et de stabilité politique, il vaut en effet sûrement mieux continuer à dépenser de l’argent avec une prohibition qui n’a jamais fonctionné… ou alors pisser dans un violon sur des échasses.
 






« ON A UN MOYEN DE LUTTE NON RÉPRESSIF CONTRE LE TRAFIC ET LA CONSOMMATION DE STUPÉFIANTS, ÇA VAUT LE COUP D’ESSAYER. »

 

UN MARCHÉ D’AVENIR

Le matin du 1er janvier, ce sont quelques 2000 shops de CBD – en partie créés en 2021 – qui se sont réveillés avec une drôle de gueule de bois. Et pour cause. Ils se retrouvaient du jour au lendemain – comme avec le protocole Blanquer on vous dit – avec une marchandise devenue illégale sur les bras, et représentant de 50 à 90 % de leur business. C’est simple, si un tel arrêté avait été maintenu, la majorité des boutiques de CBD en France mettait la clé sous la porte, ayant en grande partie construit leur business model sur la vente de fleurs de CBD. Outre le fait qu’il soit d’une facilité extrême de se procurer du shit dans ce pays – de notoriété publique, le plus gros consommateur de cannabis au monde –, les fumeurs les plus déterminés comme moi n’auront aucun mal à se procurer du CBD chez nos voisins européens, qui continuent d’en vendre en ligne, quoi qu’il arrive – livré sous trois jours. Mais alors, qu’est-ce qui peut motiver le gouvernement à continuer cette guerre débile et perdue d’avance ? « Ils pensent qu’autoriser le CBD serait perçu par une partie de leur électorat comme un aveu de faiblesse. Sauf que même l’électorat conservateur de droite a bien compris aujourd’hui que les moyens de lutte actuels sont inopérants », envisage Aurélien Delecroix, avant de poursuivre, « depuis que la prohibition existe, le marché n’a cessé d’augmenter ». Pour Bertrand Lebeau Leibovici,  « la raison principale de ce refus français, c’est la conviction que si on ouvre la porte au CBD, ça posera nécessairement la question du cannabis récréatif par la suite. Que c’est une machine qu’on ne pourra pas arrêter. » Une analyse confirmée par Gérald « trouble-fête » Darmanin, qui a déclaré sur France Inter, à la suite de la suspension de l’arrêté : « On n’a pas augmenté le prix du tabac à 10 euros pour qu’on accepte la légalisation, la dépénalisation du cannabis ». Bien que la désobéissance soit une quasi-drogue chez beaucoup d’entre nous à Technikart, nous ne pouvons que soutenir la légalisation définitive du CBD, et demain, celle de toutes les drogues existantes. Peut-être la seule chose qui pourrait nous couper l’envie d’en prendre.


Par Jean-Baptiste Chiara
Photo Alexandre Lasnier & Anaël Boulay