JULIEN BOUDET, PHOTOGRAPHE STREETSTYLE : « LE FAKE C’EST COOL TANT QUE LES MARQUES NE LE DISENT PAS »

julien boudet technikart

Devenu en l’espace de dix ans une référence dans le domaine de la photographie streetstyle, Julien Boudet s’est fait connaître en capturant les looks des invités aux différentes Fashion Week partout dans le monde. Entre deux shootings dans le Sud de la France, nous avons pu rencontrer ce photographe attaché à un style représentatif des années 2000 qui vient tout juste d’annoncer une collection capsule en collaboration avec Lacoste. 

On t’a vu photographier les meilleurs looks devant les défilés de mode partout dans le monde, mais qui es-tu ? 
Julien Boudet : Je suis plus connu sous le nom de Bleu Mode. J’ai 35 ans, je fais de la photo depuis 2013. J’ai commencé Bleu Mode d’abord sur Instagram. J’étais basé à New York et tout est parti de là. J’ai commencé dans le quartier de Soho en faisant du vrai streetstyle. Mon premier client me faisait confiance et par la suite j’ai couvert la Fashion Week de New York. Puis tout s’est enchaîné, c’est devenu plus qu’un blog de streetstyle. Par la suite, c’est devenu un peu plus que de la photographie. 

Ton univers ? 
Mon univers est un reflet de ma personnalité, de tout ce que j’aime. En quelques mots clés je dirais « style » et non pas mode. « Auto-moto », parce que ça fait aussi partie de mon délire. Et le bleu. Je viens du Sud donc j’essaie de le retranscrire dans mes photos et dans mon travail en général. C’est de la mer que vient le nom Bleu Mode d’ailleurs. J’essaie juste d’apporter ma vision, de retranscrire notre époque à travers les expériences que j’ai pu vivre.  

julien boudet Technikart
julien Boudet devant le défilé Lanvin 2018


Quel message essaies-tu de faire passer à travers ton travail ?
Je suis dans le concret, le réel, l’authentique. Mon but est d’arriver avec une  direction artistique qui parle à des gens qui ne connaissent pas forcément le milieu de la mode et qui ne sont pas forcément issus de milieux aisés. Je viens de Sète, une ville du Sud où les gens appartiennent souvent aux classes moyennes françaises. Ce n’est pas Paris-centre. Pas là où on est en ce moment (l’entretien s’est déroulé dans un café à deux pas des Champs-Élysées, ndlr). Quand j’avais quinze ans je ne connaissais pas du tout ce qui se passait dans la mode. Pour nous le luxe c’était des survêt’ Lacoste ou une paire de Nike à 1000 francs. En ce moment le mot-clé dans la mode c’est l’inclusivité. Je pense que l’inclusivité c’est aussi adresser un message qui touche plus de monde que la simple cible des marques de luxe. Donc oui on peut dire que dans mon travail je m’amuse un peu à casser les codes. J’aime mixer des survêtements avec des produits de luxe comme des sacs à main. 

Sète ? Nouvelle ville de la mode ? 
Non (rires). Ça, c’est sûr qu’il y a beaucoup de travail… Mais c’est très bien comme ça. Quand je retourne là-bas c’est pour voir ma famille et mes amis. Je ne veux pas qu’on me parle de mode, je ne veux pas qu’on me parle de travail. Je veux que ça reste comme c’est. 

Et Dubaï, nouvelle capitale de la mode ? 
Non plus. Le Dubaï que j’aime c’est celui qu’on ne voit pas sur les réseaux sociaux. Encore une fois, je reprends le mot « authentique ». Je ne suis pas trop dans le bling bling. Je trouve ça marrant quand le bling bling devient too much et ringard mais quand c’est vraiment sérieux, ça ne m’intéresse pas. Il faut pouvoir le regarder d’un œil ironique. J’aime bien explorer Dubaï, aller dans les coins où personne ne va. À la casse automobile de Charjah qui est à 30 minutes du centre-ville, par exemple. Il y a des petits villages aux alentours où il y a des réfugiés, des immigrés qui ne connaissent pas du tout la vie du Dubaï qu’on voit sur les réseaux sociaux. Je ne vais jamais dans le Mall, je ne vais pas dans les cinq-étoiles. Le Dubaï qui me plaît est celui qui est au plus loin du Dubaï luxuriant des influenceurs. 

Qu’est ce qui t’inspire dans la rencontre des univers de l’automobile et de la mode ? 
Les voitures, c’est du design. C’est hyper travaillé, hyper réfléchi, comme des vêtements qui ont été imaginés par tel ou tel créateur. Comme tout autre objet de design d’ailleurs ; ça peut aussi être des meubles. Je suis passionné depuis mon adolescence par cet esthétisme lié aux voitures, bien avant la mode. Amener dans mon univers photographique un peu de voitures, ça avait déjà été fait avant, je ne l’ai pas inventé, mais je m’y intéresse avec une DA bien précise et de façon récurrente. Et ce n’est pas forcément que des voitures de luxe. Récemment, j’ai shooté une Twingo, une voiture géniale qui restera dans l’histoire de l’automobile. Pas la phase deux hein, la première (rires) ! 

Toi qui détournes les monogrammes dans tes œuvres, que t’inspirent ces grandes marques qui sont en train de réinventer les leurs ? 
C’est un gros statement de changer de monogramme pour une marque, ça peut être risqué. Pour certaines anciennes maisons de couture je n’oserais pas le changer. C’est très difficile de toucher à ce que représente une marque au-delà du logo. Lorsque j’ai commencé à m’intéresser à la mode, c’était le plein boom du monogramme Louis Vuitton. Ados, on ne voyait que des faux sacs qui venaient du marché soleil à Marseille. On a connu le luxe et la mode comme ça. C’est clair que je suis toujours obsédé par ces trucs, un monogramme LV c’est imbattable. On rêvait tous du LV avant du Dior ou du Gucci.






Quelles sont tes influences ?
Mon vécu, le contexte dans lequel j’ai grandi. Ce que j’aimais lorsque j’étais ado m’inspire beaucoup. Souvent je regrette de ne pas avoir pris de photos à l’époque. Donc j’essaie de retranscrire ces images dans mes shoots d’aujourd’hui, vingt-ans plus tard. Je suis un peu nostalgique des années 1990. Mes voyages aussi m’inspirent. J’ai quand même fait dix ans à New York, une ville incroyable qui m’a énormément influencé. C’est un conseil que je pourrais donner à tous les vingtenaires, d’aller vivre là-bas deux ou trois ans pour sentir cette vibe, cette énergie, cette ouverture d’esprit. Tu peux commencer à te faire un réseau facilement, les gens sont ouverts et ils peuvent te faire confiance rapidement s’ils aiment ton travail. En France c’est plus compliqué pour commencer. Il y a aussi mes voyages en Asie, en Géorgie, Ukraine, en Arménie, au Maroc ; globalement les cultures méditerranéennes. Elles sont très enrichissantes pour l’œil d’un photographe. 

Tu as récemment exposé « tout est bleu » à la Stems Gallery de Bruxelles, une série de photographies et d’installations mixant la mode et l’automobile. Qu’est-ce que tu en retiens ? 
C’était ma première exposition solo : la première fois que je faisais des œuvres, des sculptures, pas uniquement de la photo. Ça m’a permis de sortir un peu du streetstyle. Ça fait plus de dix ans que je suis là-dedans et je sentais que j’avais un peu fait le tour de la question. C’est une grande partie de ma vie, mais je pense qu’il faut aussi savoir laisser la place aux jeunes, aux nouveaux. Toutes les belles choses ont une fin tu vois. 

Ces deux dernières années on a assisté à une pause dans le monde de la mode en ce qui concerne les défilés, les Fashion Week, le streetstyle. Comment l’as-tu vécu ?
J’étais tombé dans ce « Fashion Circus » avec lequel tu ne t’arrêtes pas, avec lequel tu as toujours la tête dans le guidon. J’arrivais dans une ville pour photographier des looks puis je repartais le lendemain. C’est un rythme effréné que tu ne peux pas tenir toute une vie. La pandémie a été, en quelque sorte, un mal pour un bien en ce qui me concerne. J’ai vu mon travail évoluer vers d’autres univers. J’ai pu me poser et réfléchir à me diriger vers une autre approche de la création. Depuis un ou deux ans j’ai pu faire de belles choses, en DA, en photo. Je me suis recentré sur des photos qui me représentent. En streetstyle on est dépendants du reste du décor. 

Le fake fait-il vendre ? 
Le fake, c’est cool, tant que les marques ne le disent pas. Après ça leur fait de la pub gratuite. Les gens désirent des marques et c’est ça qui les font vendre. Et puis, dans tout ce processus, ce n’est pas eux qui sont les plus à plaindre. Quand Gucci a sorti des tee-shirts et des sacs avec  l’inscription « fake » en gros, je ne me suis jamais dit que j’allais acheter ça. C’est marrant, mais je ne mettrai jamais 1000 balles là-dedans (rires). Mais à ce prix-là, autant acheter du fake…


Entretien et photos : Nathan Merchadier