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JEAN-PASCAL ZADI : « NOIR, C’EST PAS UN GROS MOT… »

tout simplement noir

Le 8 juillet est sorti la comédie Tout Simplement Noir, ovni dans le paysage cinématographique franchouillard. Le sujet ? Un artiste paumé veut convaincre maladroitement un max de célébrités noires pour participer à une marche symbolique. Le film prend à bras le corps presque toutes les problématiques possibles, entre absence médiatique, inégalités, guéguerres communautaires, pans de l’Histoire oubliés… avec, derrière l’emballage parodique, une bienvenue sincérité au service du propos qui ne gâte rien vu l’actualité récente. On a fait le point avec les deux réalisateurs, Jean-Pascal Zadi (également acteur principal du film) et John Wax.

Vous sortez le film le plus buzzé de cet été. Quels sont vos parcours ?
John Wax : On s’est rencontrés il y’a 10 ans par un ami commun. Bien après, on a bossé tous les deux sur Coexister : JP a pitché son idée à Fabrice Eboué et ça a germé à partir de là.
Jean-Pascal Zadi : Le ciné, j’y suis arrivé par le scénario, pas la technique. C’est ce qui est bien en France, tu peux arriver par l’écriture, les idées avant tout.
John : De mon côté j’avais commencé dans les clips, j’ai démarré avec une petite caméra DV dans mon coin.
J.P.Z. : Sans prétention, je voulais rassembler le plus de personnalités noires dans un film pour ramener un message positif, tout en se marrant. C’est un film de potes, John et moi bien sûr, mais aussi plein d’acteurs qu’on connaît. L’esprit de camaraderie domine pas mal, certaines répliques sont inspirées de discussions qu’on a déjà eues en vrai…
J.W. : Avec le côté faux docu’, la caméra devient un personnage, le rapport au spectateur n’est pas le même, t’es emporté direct.
J.P.Z. : Le spectateur devient complice : la gêne, les regards… C’est pas donné à tout le monde, d’avoir du recul sur soi et de pouvoir rire dans ce cadre.

Justement, réunir autant de guests, ça a été compliqué ?
J.P.Z. : Au bout de deux-trois semaines, on avait presque tout le monde. A part un ou deux refus de gens qui ne voulaient pas aller dans l’autodérision. Sinon, le propos mettait tout le monde d’accord.
J.W. : Et il y a l’effet de groupe : à force de savoir qu’il y a untel et untel, les autres se disent : « je veux en être ». Ceux qui avaient le second degré nécessaire ont dit oui mais c’est pas donné à tout le monde. C’est pour ça que certains spectateurs sont surpris : le passage où JP interpelle Claudia, « t’as des grosses fesses tu surjoues l’accent africain », Soprano sur son public d’ados, Kassovitz qui passe pour un fou… Pas mal pensaient pas qu’on pouvait aller jusque là. C’est ça leur force.

Rien que la séquence de Fabrice Eboué et Lucien Jean-Baptiste donne le ton.
J.P.Z. : Lucien, qui a une image polie, TF1 tout ça, est parti super loin et nous a donné une scène d’anthologie. C’est moi qui ai « fait le politicien », être gentil avec tout le monde pour les convaincre, et quand j’ai été voir Lucien, au bout de 6 secondes il a capté l’esprit et m’a fait une partie de la scène devant moi. Faut lui rendre hommage, il a accepté de donner de l’inattendu.

Vous avez pu avoir des activistes comme Franco Lollia dans votre film, c’est assez rare.
J.W. : Lui, c’est la vraie Brigade Anti Négrophobie, une organisation présente quand il y a des affronts à la communauté. Ils étaient venus devant le Sephora des Champs-Elysées pour appeler au boycott du parfum Guerlain, quand le fondateur avait dit au JT « je sais pas si les nègres ont déjà travaillé ». C’est important d’avoir des vrais militants, que ce soit eux ou Pascale Obolo, Maboula Soumahoro dans une autre scène, de pas demander à des acteurs de jouer les « faux » activistes. Et ça fait clin d’œil : quand Franco arrive, les concernés le reconnaissent. Forcément, mon perso qui se prend pour l’élu de la cause, il est juste minable face à eux.

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JP, à quel point es-tu proche de la version de toi-même qu’on a dans le film ?

J.P.Z. : Ah ah ! L’intérêt, c’est qu’à la fin, le spectateur soit un peu troublé. Que tu te demandes ce qui est vrai et ce qui est faux. Si on arrive à ça, c’est qu’on a réussi.
J.W. : Quand ça faisait « trop » fiction, ça dégageait. On a filmé la scène des keufs de loin, sinon ça devient une scène d’action premier degré. Le « JP » du film est le personnage qu’il joue dans ses interviews ou dans certains de ses sketch. En vrai il est très loin de ce mec. On a pris le côté spontané, des fois on le laissait en roue libre et on disait « vas-y JP », on sait qu’il nous sortira toujours des pépites.
J.P. : Ah ah, connard, va ! Mais oui en vrai, c’est mon perso de « JP qui délire », étiré et mis dans un film.
J.W. : Comme quand tu surjoues le beauf. On a été cherché la nature de JP, dans sa façon de parler, de s’habiller…
J.P.Z. : Mouais… Je porte pas des chemises aussi moches !

Le film aborde aussi la question de la tentation, les idéaux face aux opportunités financières…
J.W. : Le héros se sert de la cause pour briller mais il est rattrapé très vite.
J.P.Z. : Le rire peut être pris à différents degrés. Certains vont voir uniquement de la drôlerie, d’autres vont accrocher au sous-texte, c’est crucial de mêler ces différentes approches.
J.W. : C’est cool si ça crée un questionnement. On n’a pas la prétention d’apporter des réponses mais si tu sors de la salle en pensant à ton rapport aux Noirs ou à ta place dans la société, c’est déjà beaucoup pour nous.
J.P.Z. : Pareil pour le récit, c’est un film et pas une succession de sketch. Tout ce qui ne servait pas le récit a dégagé… Le travail en amont était long. Je suis arrivé sur un projet avec plein d’invités sans savoir si on allait avoir tout le monde. Personne avait encore donné son accord quand on a démarché Gaumont. Il y a moins de sécurité que sur un projet classique. On a écrit un scénar’ complet pour le donner à la prod mais arrivé au tournage, plein de choses ont sauté.
J.W. : On a eu les réponses des gens présents dans le scénar seulement à la prépa du film. Donc on a parfois dû réécrire des scènes sur le tournage en fonction des guests qu’on avait. On a rencontré Gaumont en octobre et en avril on rentre en prépa. Rien n’était sûr, on a jamais eu le greenlight officiel, jusqu’au dernier moment. Parce qu’on n’avait pas encore de chaînes de télé, et finalement des chaînes du groupe Canal nous ont fait confiance.

Ça c’est parce que JP est un ancien de Canal et il garde les numéros de tout le monde !
J-P.Z : Ouais, mais les gens du cinéma de Canal, je ne les connaissais pas, et on a été super bien reçus. D’autres chaînes hertziennes comme TF1 et M6, en rendez-vous, on avait l’impression de parler une autre langue.

tout simplement noir


Il y a eu de la censure ?

J-P.Z : On a pu dire les pires conneries qu’on voulait. On a eu carte blanche quasiment, parce qu’ils connaissaient le fond du propos. À la limite il y a une scène où ils n’étaient pas chauds sur le papier, mais en voyant le résultat ils ont accepté.

Vous avez été tenté de faire le film en indé ?
J.W. : Franchement, non. En terme de prépa et production pure, c’est un casse-tête. Concilier les agendas de chacun, c’est à s’arracher les cheveux. Tu peux pas sans la machine Gaumont derrière, ça t’ouvre plein de portes, ne serait-ce que pour être crédible quand tu fais tes demandes. Et même si c’est un petit budget par rapport à leurs autres prods, faut le trouver le budget ! Ou alors tu peux faire le film, mais étalé sur 10 ans.
J.P.Z. : Sopra, en vrai c’est un ministre par exemple. Là tu le vois dans le cadre du film, on donne l’impression qu’on peut l’accrocher comme ça mais son emploi du temps c’est quelque chose, il est partout ! La courte séquence avec lui c’est une mise en place de 3 heures (rires). Mais on arrive à un moment où les studios comprennent qu’il faut s’ouvrir. Qu’ils ont besoin de ça. Renouveler les acteurs, réals’, etc. Les gens en ont marre… Tout le monde est prêt pour avoir un nouveau ton, moins prévisible.
J.W. : Notre atout c’était Marc Vadé, le dir-prod de Coexister, le 1er à m’avoir fait bosser sur un film. Il est passé directeur des productions chez Gaumont, il nous aimait bien, on avait « un loup dans la bergerie ».

L’idée de la marche est-elle une dédicace à Alpha (rappeur qui a organisé une marche autour du thème de l’esclavage, ndlr) ?
J.P.Z. : Mon gars sûr Alpha 5.20. J’étais au courant mais c’est pas inspiré.. Il m’avait proposé d’aller avec lui de Paris à Nantes, j’avais pas pu.
J.W. : Nantes ? Ah ouais nous, c’est juste République-Nation. J.P.Z. : Au début, ça devait être une pétition dans le film mais Fabrice, qui a collaboré au scénar, m’a dit qu’une marche serait plus fédérateur.
J.W. : Et plus visuel.

Vous venez de l’univers rap mais il y a peu de rappeurs en guest, c’est voulu ?
J.W. : On essaie d’aller un peu partout, on voulait même des politiques, des sportifs, tout.
J.P.Z. : On voulait pas un film « de rap » même si on kiffe cette culture. On voulait du sociétal, qui aborde un max de thématiques du plus soft au plus extrême. Le rap nous lie mais ce n’est pas ce qui nous définit entièrement. Par contre il y a un sens du flow, de la punch, qui nous vient de là.
J.W. : On s’est fait plaisir, on a écrit un petit morceau pour le générique. A chaque rime on reconnaissait nos influences respectives.
J.P.Z. : Ça se voyait trop, tu reconnaissais du Stomy, du Ill, du Oxmo, du Ali…
J.W. : Ça commençait par le fameux « écoute, fils » (rires)


« TU DIS PAS WHITE, POURQUOI TU DIRAIS BLACK ? » – John Wax


Le titre reste un hommage au groupe de rap TSN ?

J.P.Z. : Bien sûr, c’est un groupe qu’on écoutait. Mais c’est aussi parce qu’on entend souvent des gens dire black au lieu de noir. Comme on dit dans le film, dites tout simplement noir. Noir, c’est pas un gros mot, c’est pas honteux.
J.W. : Tu dis pas white, pourquoi tu dirais black ? Ils ont voulu rendre ça cool comme avec « beur » mais ça part d’une hypocrisie complètement raciste.

Vous êtes habitués du système D, ça vous a servi ici ?
J.W. : Ça te rattrape toujours, dans la prépa et le tournage. Toutes ces pros qui se prennent la tête sur des détails « oh merde, l’éclairage de la chemise » : on s’en bat les couilles (rires). Tu nous files une équipe et du matos, c’est beaucoup pour nous. Le cinéma parfois c’est des soucis pour pas grand-chose.
J.P.Z. : La débrouille c’est aussi ce souci d’aller vite, d’être efficace avec les moyens qu’on a, c’est resté dans notre ADN. Peut-être aussi pour ça qu’on est allés vers le docu-fiction.
J.W. : Les mises en scène ambitieuses, c’est du beau cinoche. Mais d’autres le font tellement mieux que nous, autant se concentrer sur ce qu’on sait faire : des blagues avec une seule caméra (rires). Le mec qui va voir une comédie, il en a rien à foutre que t’aies un plan au stead’.
J.P.Z. : À l’inverse, des fois y’a eu des alignements de planètes : les problèmes se changeaient en aubaine, y compris la météo ; des gros noms ont été dispos pile au bon moment alors que ça semblait mort… À un moment le projet était mort parce qu’on avait personne pour le 2nd rôle principal. Donc tout reposait sur Fary. Je vais le voir, 1er truc qu’il me dit : « le ciné j’en ai rien à foutre, je me concentre sur le théâtre, la scène ». Il ment pas : il est à fond sur le live, en tant que comédien et même producteur. Sauf qu’il nous a trouvés sincères. C’est du coup son premier rôle ciné, dans un perso d’opportuniste absolu. L’inverse de ce qu’il est dans la vie : il produit ses potes parce qu’il adore la scène, il a 28 ans et il a déjà ouvert un lieu pour mettre des jeunes stand-upper en avant. Il nous a sauvé la mise, grand merci.

Vous vous attendez à quel accueil ?
J.W. : on est incapables de te dire si ça va marcher, on espère que ça va plaire mais on est fiers de ce qu’on a pu livrer. Ca a certainement des défauts, pas de souci…
…mais c’est un film qui nous ressemble.
J.W. : Par contre niveau box office je te cache pas qu’on a un peu besoin d’oseille (rires). Les gamins, tout ça…
Vous avez déjà d’autres projets ?
J.W. : Ça s’est bien passé avec Gaumont, donc on va rempiler sur un deuxième a priori. Toujours en binôme vu qu’on fonctionne bien ensemble. C’est en écriture, là…

Tout simplement noir : en salle

Légende photo de couverture :
M. L. Hogg, accompagné de, Keith Richards et Mick Jagger, en 1981. Quels poseurs !


Entretien Yerim Sar
Photos : Florian Thévenard & Nicolas Cleuet