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JAMES ERSKINE « RENDRE BILLIE IMMORTELLE, COOL ET SEXY »

James Erskine technikart

James Erskine est Britannique, tiré à quatre épingles, et doté d’un accent délicieux. Il est au festival de Deauville pour présenter son formidable documentaire sur Billie Holyday. Il a pas mal bu de champagne la veille et tente de répondre à nos questions dès 9h du matin…


Comment avez-vous eu l’idée de réaliser un film sur Billie Holiday ?
James Erskine : A l’origine, le producteur Barry Clark-Ewers m’appelle un jour pour me demander s’il y avait un film sur une personnalité de la musique que j’aurais envie de réaliser. Immédiatement, j’ai évoqué Billie Holiday. J’avais entendu parler du « mystère » Linda Lipnack Kuehl sur des sites de fans. Dans les années 70, cette journaliste avait tenté d’écrire une biographie sur Billie, elle était morte mystérieusement et ses cassettes audio d’interviews avaient disparu. Je n’avais aucune idée si les bandes elles-mêmes existaient vraiment, encore moins où elles se trouvaient…

Comment avez-vous fait pour mettre la main sur ces bandes après toutes ces années ?
J. E. : Barry Clark-Ewers est allé à la chasse. Il ne m’a jamais dit comment il a fait, mais en quelques semaines, il a retrouvé les bandes en possession d’un collectionneur du New Jersey, qui avait acquis les œuvres de Linda auprès de sa famille à la fin des années 1980 : 125 bandes audio, deux cents heures d’interviews, ainsi que le manuscrit non publié de Linda. Un véritable trésor !

Dans ces bandes, vous saviez que vous aviez un film ?
J. E. : Mais vous savez, personne n’avait écouté ces bandes depuis 40 ans et nous ne savions pas dans quel état elles seraient, ni même si elles seraient encore audibles. Nous nous sommes envolés pour New York, et nous avons passé deux jours à écouter les bandes dans un studio, avec un technicien. La première bande que j’ai écoutée, c’était Charlie Mingus. La façon dont il parlait créait une atmosphère, comme si on était sur scène avec Billie. Plus personne ne parle comme ça maintenant ! Certaines bandes étaient magnifiquement enregistrées dans des chambres d’hôtels, d’autres avaient été enregistrées dans des nightclubs, à l’arrière de Cadillac… Certaines de ces cassettes étaient désagrégées, d’autres à peine compréhensibles, mais beaucoup se sont révélées des perles rares. Nous avons commencé le processus de transfert numérique des bandes avec un génie en Belgique qui a réussi déterrer des voix absolument inaudibles, comme celle de Count Basie. Un travail de magicien qui a pris un an et demi.

Comment avez-vous sélectionné vos interlocuteurs ?
J. E. : Il fallait qu’ils parlent bien, j’ai fait attention à respecter la parité, qu’il y ait autant d’hommes que de femmes, de noirs que de blancs. C’était primordial pour saisir la personnalité de cette femme dont la vie a été définie par la couleur de sa peau. Je voulais également me servir de témoignages où les gens avaient été des témoins directs d’un moment de la vie de Billie. Donc je n’ai donc pas utilisé des passages où Mingus parle de la jeunesse de Billie car il n’était pas là, il ajoute à la mythologie alors que je voulais me cantonner aux faits.

Et les formidables archives musicales où l’on voit Billie sur scène, en couleur.
J. E. : Je voulais que le film soit structuré autour des performances de cette sublime chanteuse donc notre équipe de chercheurs s’est mise en quête des meilleures archives dans le monde entier. Une cinquantaine de ses chansons ont été filmées, mais beaucoup ont disparu. Nous voulions remonter à la source, si possible, en retrouvant des tirages 16 mm et 35 mm oubliés depuis longtemps. Nous avons mis la main sur une sublime version de God bless the Child au British Film Institute (BFI). Ils ne savaient même pas qu’ils avaient cette merveille dans leur stock car elle était mal référencée.

Mais tous ces documents étaient en noir et blanc.
J.
E. : Une des plus grandes décisions a été celle de coloriser le film, pour rendre Billie immortelle, cool et sexy. Heureusement, je suis tombé sur l’œuvre de la brillante Marina Amaral et sur son best-seller Color of Time. Marina a fait quelques tests d’images pour nous et j’ai été époustouflé. Son talent nous transporte dans le monde Billie… La colorisation a été ensuite réalisée dans un labo en Inde, pour un budget très raisonnable.

Le film sort en France, au cinéma, le 30 septembre. Et l’Angleterre ?
J. E. : Le film sort chez vous le jour de mon anniversaire. Il sortira dans les salles anglaises et américaines fin novembre, puis partout en Europe. Malgré la Covid, je pense que le film a ses chances en salles car ce n’est pas seulement une histoire du passé, mais une histoire contemporaine. L’histoire de Billie Holiday résonne avec ce qui se passe en moment aux USA, avec l’assassinat de George Floyd, le mouvement Black lives matter, le fait que l’on abat des noirs dans la rue. Billie est l’histoire d’un génie qui s’est battu avec acharnement contre ceux qui voulaient l’écraser pour avoir osé chanter la vérité. Il n’y a rien de plus fort, de plus contemporain.

Billie de James Erskine
(En salle le 30 septembre)


Par Marc Godin

Photo : ©POPSIE