GÉNÉRAL GOMART : « L’EUROPE EST LE GRAND PERDANT… »

Général Gomart

Il a dirigé le renseignement militaire et les Opérations spéciales (l’élite de l’armée française). Aujourd’hui, le Général Christophe Gomart répond aux questions de notre envoyé spécial au Raphael. Au programme : les répercussions possibles de la guerre en Ukraine…  

17 mars 2022, zéro huit trente heures. Les Russes vont bientôt manquer de croquettes pour chien, premier effet perceptible de sanctions boomerang qui mettent l’Union européenne sur les rotules. En France, l’immobilisation des navires va permettre aux amis de Vladimir Poutine de faire payer à l’État les frais d’hivernage de leurs yachts. Le Président sortant semble en voie d’être reconduit, comme Anne Hidalgo en 2020, avec possible cohabitation. La Chine et les États-Unis, vainqueurs du conflit, refont Yalta.

L’Hôtel Raphael était, avec le Regina, le dernier palace parisien épargné par les codes laids du nouveau luxe, et les vilaines manières de ses agents. Ce temps semble révolu. Dans le hall désert, un vieux beau en survet’ blanc descend précipitamment de sa chambre pour déplacer son command-car, Mercedes Classe G noir, dont l’enlèvement a été demandé. Le barman nous souhaite bonne dégustation en nous apportant le thé, avant que le chargé de communication du groupe propriétaire des lieux, archétype du gradé boulon, fasse menacer Florian d’exfiltration. Pas de photos. Site sensible ? Ce zèle est d’autant plus savoureux que l’établissement a longtemps été utilisé par la DGSE pour y loger des délégations étrangères. Encore un endroit charmant qui perd son âme, mais halte au feu, on ne va pas comparer l’avenue Kléber et Marioupol au moment où adviennent des destructions et des drames d’une autre ampleur. Quelle ironie de se faire enquiquiner par un Vopo du secteur tertiaire, quand notre commensal s’est illustré dans des zones autrement périlleuses.

FLIRTER AVEC LA MORT

Depuis 1991 et le bombardement de Bagdad en direct sur CNN, il est de bon ton de dauber journalistes et experts, en mettant dans le même sac praticiens accomplis (Régis Le Sommier, Michel Goya, Vincent Hervouët, notamment), dirigeants de centres d’études stratégiques unipersonnels domiciliés chez leur maman, et keyboard warriors qui se battent avec la peau des autres.

Bosnie, Rwanda, Afghanistan, Libye, Irak, Syrie, Mali : Christophe Gomart a servi partout où le combat fait signe. Général 4 étoiles, chuteur opérationnel (l’élite de l’élite des paras, entre astronautique et l’Annapurna sans oxygène), ce Saint-Cyrien a dirigé les opérations spéciales puis le renseignement militaire.

Le monde du rock et du rap aime bien flirter avec la mort, la virilité et les mises en scène guerrières, mais il y a plus d’humanité dans Le Crabe-Tambour que dans les niaiseries de Jack Black. Bob Maloubier, Paul-Alain Léger, Hélie de Saint-Marc, le commandant Guillaume n’étaient pas seulement courageux, ils étaient subtils, désintéressés, nuancés, et ne la ramenaient pas. Christophe Gomart aussi. Vouuus ! Le général parle aux Français.
 

« LES EUROPÉENS PENSAIENT QUE LE MONDE ÉTAIT UN PARC DE LOISIRS… »

 

Y a-t-il des choses qu’on n’évoque pas lorsqu’on traite de la situation actuelle ? Qu’est-ce que les lecteurs de Technikart doivent savoir, que vous n’entendez pas aujourd’hui ?
Général Gomart : « Les méchants sont les Russes et les Ukrainiens sont les gentils ». Ce n’est jamais vraiment comme ça dans la vie. Ce n’est jamais blanc et noir. C’est gris foncé et gris clair, ou gris moyen et gris un peu moins moyen. Même si l’attaque contre l’Ukraine par la Russie est inadmissible, il faut peut-être revenir aux causes. Quand on les connaît, on a plus de chances d’arriver à un accord. Il y a des négociations en cours, l’Élysée est très présent dans un dialogue avec les Russes et les Ukrainiens. Mais le rôle des Américains est troublant. Personne ne s’intéresse à ce que faisait Joe Biden en Ukraine. Il avait effectué un nombre incalculable de voyages là-bas avant d’être élu, y possédait des affaires, il y a tout un ensemble, et on ne voit que la surface, en ne jouant que sur l’émotion, ce que fait très bien Zelensky. Il est impossible d’être insensible à la vision d’enfants blessés ou d’une femme enceinte sur une civière à Marioupol. Pourquoi ont-ils tiré sur l’hôpital ? Est-ce une erreur, ce qui peut arriver, est-ce volontaire, est-ce un tir Ukrainien contre les Russes, y avait-il un PC (poste de commandement, ndlr) ? Les belligérants abritent souvent dans des hôpitaux, inattaquables selon les lois de la guerre, ce qu’ils ne veulent pas que l’adversaire détruise. À Raqqa, les djihadistes avaient enfermé leurs prisonniers sous le stade, alors que leur PC était au-dessus. Vous faites quoi ? Vous tirez sur les djihadistes et vous tapez les prisonniers ? La guerre, c’est atroce, et les Européens le redécouvrent. Ils pensaient que le monde était un parc de loisirs, mais ce n’est pas le cas, l’histoire est dramatique. 

La situation en Ukraine ramène à votre premier engagement, en ex-Yougoslavie. Avant la guerre, personne ne s’intéressait ici à ce pays. Dès le début du conflit, les mêmes ont soutenu (moralement) un camp ou l’autre, en projetant leurs propres a priori.  
L’ONU n’avait rien vu et avait installé son PC à Sarajevo en disant « vive le multiculturalisme ». Or en Bosnie-Herzégovine, il existait des tensions entre les populations.

Ce qui s’est alors passé semble servir de jurisprudence à Poutine…
Oui. On bombarde Belgrade, on accepte l’indépendance du Kosovo, pour laquelle l’OTAN se bat et intervient, mais on n’admet pas celle du Donbass.

Général Gomart

burgalat
RENCONTRE AU SOMMET_
« Je suis la pluie de corps sur les maisons d’Ukraine, Le caïd dans le coffre en flammes, Un tankiste libyen Dans le viseur Sagem D’une femme Rafale », chantait notre intervieweur sur « L’enfant sur la banquette arrière » en 2017. On ne sait si l’interviewé connaît cette chanson phare de Les Choses qu’on ne peut dire à personne.


« Le Kosovo, berceau de la Serbie » : les Poutinistes ont sorti le même argument pour l’Ukraine. 
Pour un Russe, le cœur de l’orthodoxie, c’est Kiev. On ne s’en rend pas compte en Occident. L’invasion de l’Ukraine est une vraie erreur de Poutine, car on ne sait pas comment s’en sortir aujourd’hui. On pouvait dire que la Crimée était russe avec une certaine autonomie, maintenant on va accepter l’autonomie corse, il y a toujours deux poids deux mesures…

L’effondrement de l’État en Corse envoie un signal violent. Nous aurons de la chance si l’île de Ré reste française, ça ouvre la porte à un démembrement total.
Comme vient de le dire Jean-Pierre Chevènement, « arriver à une indépendance de la Corse … la transformerait en grande île mafieuse au coeur de la Méditerranée ».

C’était déjà l’inquiétude de mon père, qui n’était ni un technocrate, ni un jacobin, lorsqu’il y était préfet de Région en 1977. 
C’est pour cela qu’il ne faut pas uniquement regarder l’histoire du monde avec nos jumelles, mais aussi avec celles de l’autre, afin de mieux comprendre. Pour l’ancien officier de renseignement que je suis, cela permet de résoudre des situations, et de voir comment s’en sortir, au-delà des grandes déclarations. Nous sommes dans une guerre de communiqués, de désinformation et d’intoxication.  

Peut-on s’en extirper si on ne laisse pas une porte de sortie à l’adversaire ?
Je suis entièrement d’accord. Les Américains se fichent des sanctions, ils vont s’enrichir. Les Européens sont ceux qui vont en subir les vraies conséquences. Il n’y a qu’à voir le prix de l’essence et du gaz en ce moment.

On l’a constaté en Iran, à chaque fois l’embargo punit la population tout en profitant au pouvoir en place, car c’est lui qui contrôle la contrebande et les trafics.
Je pense qu’il faut redéfinir la notion de souveraineté, comme l’a fait Lorraine Tournyol du Clos dans une note récente pour l’Institut Choiseul (« Repenser la souveraineté – Briser la tragédie des horizons »). Il y a une souveraineté française, mais est-ce que cela a un sens de parler de souveraineté européenne ? Souveraineté industrielle, énergétique, il y a tant de domaines dans lesquels nous devons travailler, quand l’Europe n’est pas capable de fabriquer des masques et doit aller en chercher en Chine. On a fait les pays « tertiaires », version musée, et l’industrie est ailleurs. 

Dans votre livre, il y a un paragraphe qui prend tout son sens aujourd’hui : « Quel est le rôle de la France ? Notre pays se glorifie de la vocation universelle de ses valeurs. Doit-il pour autant intervenir comme le gendarme du monde, alors même que l’on constate chaque année, lors de la discussion budgétaire au Parlement, qu’il ne s’en donne pas vraiment les moyens… ? »
On voit que l’Allemagne augmente son budget de défense. Faut-il lui redonner les moyens militaires qu’elle n’avait plus après la Seconde Guerre mondiale ? C’est une vraie question. Quelqu’un m’a dit : « La problématique de la Russie, aujourd’hui, c’est son rêve d’Empire ». Un pays qui a été un Empire a du mal à accepter qu’il ne le soit plus. Cela expliquerait qu’il cherche à créer une zone d’influence en dépit du droit des peuples à décider d’eux-mêmes. Un Empire n’en est plus un lorsqu’il est battu militairement. La France a été battue militairement en 1940, puis en Indochine, cela a incité les populations colonisées, comme en Algérie, à vouloir s’émanciper. On assiste à la même situation avec l’Ukraine, qui veut s’émanciper, mais si la Russie n’est pas militairement battue, elle n’acceptera pas le statut de l’Ukraine. 

En Algérie, la France n’a pas été battue militairement, mais politiquement. Vous parlez du rôle des Américains, c’est eux, plus encore que les Soviétiques, qui ont soutenu le FLN pour mettre la main sur le pétrole du Sahara.
Les Américains sont nos grands alliés militaires sur le terrain. Dans notre lutte commune contre le terrorisme, nous avons bénéficié de leur renseignement, parce que l’objectif était partagé : ils avaient connu le 11-Septembre, nous avions eu les attentats de 2015, et d’autres, auparavant. Mais si les États-Unis nous ont aidés, ils restent un véritable ennemi économique, et pas seulement des compétiteurs. À quoi sert l’OTAN ? C’est une organisation défensive qui protège l’Europe, placée sous parapluie américain, rendant les pays européens dépendants militairement des États-Unis. On le voit aujourd’hui quand tout le monde se précipite pour acheter des F-35, au lieu du Rafale. Les États-Unis sont les gagnants du conflit avec l’Ukraine, ils peuvent vendre leur pétrole et leur gaz. L’Europe est le grand perdant, et Versailles l’autre jour (Sommet des chefs d’État et de gouvernements européens les 10 et 11 mars) n’a pas montré que l’Europe allait se renforcer, même si je ne suis pas du tout en faveur d’une fédération. 

Ce sont souvent les démocrates américains qui ont enclenché les guerres, comme Kennedy, qui a poussé à l’abandon de la France en Indochine et préparé la guerre du Vietnam. Et les Républicains qui les ont arrêtées.
Regardez en France, quels sont les gouvernements qui se sont le plus tournés vers la guerre ? Les gouvernements de gauche.

J’ai grandi dans les années 1960. Beaucoup d’officiers avaient été exclus de l’armée après le putsch des généraux, et on avait l’impression que l’armée, avec la dissuasion nucléaire, ne serait plus jamais amenée à se battre. Il y avait quelques exceptions comme Kolwezi, et le recours aux « affreux »…
On a beaucoup utilisé les mercenaires en effet, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui.
 

« LA RUSSIE RETIENT SES SOLDATS POUR ÉVITER DES COMBATS MEURTRIERS. »

 






…mais à partir des années 1980, ce sont les gouvernements progressistes, avec le Liban, puis l’ingérence humanitaire notamment, qui ont fait le plus appel à cette armée qu’ils vilipendaient jusque-là. Soudain elle a été projetée sur des théâtres d’opérations comme jamais auparavant. 
Je suis entré dans l’armée d’active en 1981. La guerre du Golfe, la Bosnie, l’Afghanistan avec les Américains, tout s’est enchaîné très vite. Nous ne sommes pas allés en Irak la seconde fois, car il n’y avait pas de raison, c’est le fameux discours de Villepin à l’ONU, mais à part ça, on n’a pas arrêté. 

Je suis frappé par l’indifférence de l’opinion et des médias à la mort des soldats de métier. On considère que c’est leur job, il y a une acceptation, une résignation à la mort des autres, qui découlerait de leur professionnalisation. Ce serait une sorte d’accident du travail, un peu comme le « tennis elbow » ou l’hernie discale chez les déménageurs.
J’ai toujours trouvé, au contraire, qu’il y avait une vraie émotion lorsqu’un soldat français était tué. C’est Nicolas Sarkozy qui a mis cela en valeur, avec le général Dary, ancien gouverneur militaire de Paris. Le passage des convois funéraires sur le pont Alexandre III, avant d’aller dans la cour des Invalides pour des obsèques nationales, montre toute l’importance que la France attache à ses soldats. Le fait qu’on les monte d’un grade pour que la pension soit un peu plus élevée, que l’on décore de la Légion d’Honneur tous les soldats, de l’engagé volontaire jusqu’au colonel ou général, je trouve ça très bien. Cela montre l’importance pour la France de la vie d’un soldat.  

Que pensez-vous du départ de la France d’Afghanistan et du Mali ? Ces soldats sont-ils morts pour rien ? 
Un soldat n’est jamais mort pour rien. Il meurt pour son pays, à l’endroit où on lui a demandé d’aller. Pourquoi s’engage-t-on ? On nous dit : « C’est pour défendre la France ». Très bien. Pas seulement les frontières. La France a des intérêts, des alliés, des partenaires, et ses interventions se font dans ce cadre. On inscrit « Mort pour la France », c’est important. La mort est toujours triste et tragique, mais c’est cet enjeu collectif qui rend la chose acceptable, si on nous dit qu’on est mort pour rien, ça ne l’est pas. Un militaire est souvent jeune, dans la fleur de l’âge. Si on meurt au Mali, dans l’explosion d’un IED (Engin Explosif Improvisé, ndlr), on est mort pour protéger la population malienne. Donner sa vie pour les autres, il n’y a rien de plus beau. Bien sûr, quand on s’engage et part sur un théâtre d’opération, on ne pense pas à ça, même si les chefs, à tous les étages, font bien comprendre qu’il y a un risque. On n’est plus en 1914, où les soldats sortaient des tranchées avec une chance de survie assez faible. Elle est aujourd’hui plus élevée, heureusement. On remarque actuellement, dans le conflit russo-ukrainien, qu’il y a un grand nombre de soldats qui meurent. Pour prendre une ville, il faut entre six et huit attaquants pour un défenseur. La Russie retient ses soldats pour ne pas rentrer dans les villes et éviter des combats meurtriers. Le pays n’a aucun intérêt à perdre ses soldats, d’abord pour l’opinion publique, et aussi pour l’association des mères de soldats, très puissante en Russie. 

C’est la première fois que les réseaux sociaux sont aussi importants dans un conflit.
Oui. Je me méfie beaucoup des images que l’on reçoit. Il faut savoir qui les envoie, et quel est son intérêt. Bien souvent, elle nous font réagir de façon affective, et non avec rationalité. Cela donne néanmoins une perception du conflit. On voit beaucoup d’images de chars russes détruits, mais moins d’images en provenance des Russes sur les Ukrainiens. Généralement, une armée victorieuse a tendance à montrer ses succès plutôt que l’inverse. Ici ce n’est pas le cas. Pour les Russes, la résistance ukrainienne est forte. Aujourd’hui tout le monde suit, des tas de sites le font en direct et donnent leur avis. Mais la vraie différence par rapport à un service de renseignement, c’est que ce dernier va utiliser les réseaux sociaux, mais il va croiser cela avec ses propres sources, de façon à comparer et discerner le vrai du faux.

Avec la censure d’Internet en Russie, la BBC a ressuscité les ondes courtes pour y émettre, comme au temps de Radio Free Europe… 
Les médias occidentaux ayant quitté la Russie, on a beaucoup moins d’informations sur ce qui s’y passe réellement. Il n’y a plus que la voix officielle russe, un certain nombre d’opposants ayant été mis en prison. C’est très inquiétant. 

Général Gomart
DANS LE MILLE_
Alors que la guerre bat son plein, le Général Gomart nous offre un éclairage inédit.


Il n’y a jamais eu de Nuremberg du communisme, ni en ex-URSS, ni en Chine, ni au Cambodge, et Poutine est un nostalgique, non pas de la Grande Russie, mais de l’Union soviétique. 
Poutine n’est plus communiste au sens où on l’entend, mais il en a les tissus. C’est tout de même un ancien lieutenant-colonel du KGB qui était à Dresde, qui en part au moment de la chute du Mur. Les Russes ont eu un tsar, ils ont eu un tsar rouge, ils ont un nouveau tsar. Ils ont un besoin de grandeur, de chef fort, c’est comme cela qu’il se montre, torse nu à cheval, en symbole de la force physique.

À ce propos, le Président Macron s’est mis en scène à l’Élysée, mal rasé, arborant un sweat des forces spéciales (les commandos parachutistes de l’air du CPA 10). Peut-on parler d’appropriation culturelle ?
A-t-il voulu jouer le « commander in chief » américain, que l’on voit visiter ses troupes en blouson de cuir, ou montrer le chef en guerre, les traits tirés et les cheveux en bataille avec un hoodie du CPA 10 ? Je penche pour la deuxième hypothèse. « C’est la guerre, je suis à la manœuvre, j’y suis ». Ce choix vestimentaire n’est pas innocent, la communication d’Emmanuel Macron ne l’est jamais, comme celle de Zelensky.

Marine Le Pen s’était fait photographier jouant de la batterie, pour un musicien, ça paraissait aussi peu crédible. De la part de quelqu’un qui n’a pas été breveté parachutiste, ça peut sembler irrespectueux.
Quand le Président rend visite à une unité, on lui remet des petits cadeaux, on peut prendre cette photo comme un hommage aux forces spéciales, comme un « Je suis à la guerre, moi aussi », ou comme « Je suis votre chef ».  
 

« SI UNE GUERRE ÉCLATAIT EN FRANCE, LA CONSCRIPTION SERAIT NÉCESSAIRE. »

 

On voit régulièrement revenir sur la table la conscription, ça a été une machine à fabriquer des antimilitaristes…
Je n’y suis pas du tout favorable. Il y a ça, et puis une génération, c’est 800 000 jeunes, garçons et filles confondus. À la fin du service militaire, à peine 200 000 jeunes le faisaient, et encore, ça avait tendance à décroître. Seuls les moins pistonnés et les moins privilégiés l’accomplissaient, ainsi que quelques volontaires motivés, qui s’engageaient dans un vrai service actif. Les bâtiments et casernes ont été revendus, il faudrait donc reconstruire, cela coûterait très cher à la France de relancer la conscription. Si une guerre éclatait et que la France était attaquée, ce serait néanmoins nécessaire, comme ça l’est à l’heure actuelle pour les Ukrainiens.

Et la réserve opérationnelle ?
C’est beaucoup mieux. Un certain nombre de Français ont une fibre patriotique et viennent donner un peu de leur temps pour le pays. C’est bénéfique pour les militaires et pour l’armée, car ça ouvre, et permet d’éviter de rester enfermé dans un quant-à-soi. Le civil qui s’engage dans la réserve opérationnelle a accès à un autre monde, et participe à notre défense.

N’y a-t-il pas un risque d’équivalence mondaine, comme avec Jean-Vincent Placé, qui avait essayé de se faire bombarder colonel au 13ème RDP ?
Ça, c’est la réserve citoyenne, ce sont des gens qui ont dépassé l’âge d’être militaire et qui n’ont pas forcément d’expérience dans ce domaine, mais présentent l’intérêt pour les armées d’avoir des positions intéressantes dans la société. Jean-Vincent Placé était dans ce cadre-là. Ça fait bien de dire « je suis dans la réserve citoyenne de telle unité de forces spéciales », mais pour les forces spéciales c’est positif aussi d’avoir des personnalités bien placées dans la structure étatique, pour tenter d’influer et remporter des budgets. 

C’est le cas de l’IHEDN ?
C’est un bon exemple. L’IHEDN (Institut des hautes études de Défense nationale, ndlr), c’est la société civile qui vient pendant un an au contact des armées, à haut niveau. La défense d’un pays n’est pas le seul fait de son armée mais de la nation complète, de tous les citoyens.

Après avoir occupé les plus hautes fonctions dans l’Armée, vous avez rejoint un grand groupe privé. Dans la vie civile, y a-t-il des choses de la vie militaire qui vous manquent et vice versa, avez-vous découvert dans la société des choses que vous ne trouviez pas dans l’armée ?
Une des grandes qualités de l’armée, c’est la camaraderie qui y règne. L’armée est très hiérarchisée, mais il y a une vraie fraternité entre des soldats de même rang, comme au sein de toute la hiérarchie. On ne retrouve pas exactement la même chose dans les milieux civils. On ne vise pas la même chose, non plus. Lorsqu’on entre dans l’armée, on est « au service de ». Dans une entreprise privée, on travaille pour son employeur, on est là pour faire gagner de l’argent, il n’y a pas les mêmes objectifs. Ce ne sont pas les mêmes liens d’entraide, les gens sont un peu plus seuls. 

Les écoles de commerce n’ont pas une bonne influence là-dessus, elles ne donnent pas des valeurs très intéressantes aux étudiants. Dans la tradition militaire, on ne demande généralement pas aux autres ce qu’on ne ferait pas soi-même.
En arrivant dans la boîte pour laquelle je travaille, j’ai été positivement étonné de constater que le PDG avait commencé assez bas dans l’entreprise, et monté les échelons. Il avait donc été reconnu par ses pairs. Dans le monde militaire, on est sans cesse évalué, on doit passer des concours pour progresser, quel que soit le niveau où l’on se trouve. Dans l’entreprise civile aussi, mais ça n’a pas le même sens. Dans mon entreprise, et dans celles que je visite, il y a une notion de valeurs qui est très importante, on veut rassembler, parce qu’à plusieurs on est plus forts, ce qui est le principe de base de l’armée. La devise des forces spéciales c’est « Faire autrement », comment est-ce qu’on peut gagner par effet de surprise. Une entreprise recherche ça, mais ce n’est pas exactement la même chose, « comment est-ce que je peux gagner plus d’argent ».   

Vous avez codifié l’action des forces spéciales selon dix principes clés : précision, audace, vélocité, originalité, imagination, simplicité, entraînement, ruse, ahurissement, sécurité. Certains peuvent-ils être utiles dans la vie civile, et positifs pour la société ?
Bien sûr. Il y a déjà le fait d’y aller ensemble, et le fait qu’un bon manager, dans la vie civile, comme un chef dans les armées, doit avoir une vraie légitimité. Elle ne peut pas procéder simplement d’une nomination. Au 13e RDP, j’ai creusé mon trou, au sens propre, comme les copains, c’est important.

Vous préparez un volume 2 ?
Oui. Sur le renseignement.

Soldat de l’ombre, au cœur des forces spéciales (avec Jean Guisnel), Harpers Collins Poche, 7,70€


Entretien Bertrand Burgalat
Photos Florian Thévenard