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FAUT-IL SE DOPER POUR (BIEN) ÉCRIRE ?

FELIX MACHEREZ

Est-ce le grand retour de la littérature stupéfiante ? Notre ancien collaborateur Felix Macherez revient du Mexique, sur les traces d’Artaud, grand amateur de peyotl, avec Au Pays des rêves noirs. Les romans dopés n’ont jamais été aussi nombreux.

Visite du jour dans les bureaux de Technikart. Felix Macherez, jeune auteur prometteur venant de signer, à 30 ans, un premier livre, labellisé « roman » au dos de la couverture par l’éditeur, ce que remet tout de suite en question l’auteur lui-même : « Je ne sais pas vraiment quelle étiquette coller. Toujours un problème, les étiquettes, l’étiquetage. Forcément, le genre phare du milieu littéraire, c’est le roman, alors… ». Il est vrai que son Au pays des rêves noirs est plus un récit qu’autre chose, un livre ouvert aux vents, à l’aventure, à la découverte d’autres sensations… « L’idée de départ, c’est de se construire une sorte de mythologie à partir d’Antonin Artaud qui s’en alla voir les Tarahumaras au nord du Mexique en 1936. À l’époque, Artaud part là-bas avec très peu d’argent et tente de se débrouiller… Pourquoi là-bas ? Et pour quelle raison ? Je me suis posé la question de nombreuses fois… En tout cas, cette histoire-là m’a donné un prétexte, un alibi, pour partir là-bas. Le but n’étant pas, bien sûr, de faire un pastiche de Artaud, mais plutôt d’échapper à l’enfer parisien, où il n’y a plus rien sinon un désespoir standardisé… Artaud est devenu mon guide, pour s’évader de cet enfer-là… Après, par exemple, Artaud a énormément pris de « peyotl », ce qui n’a pas été mon cas. Ce n’est pas forcément ça que j’allais chercher au Mexique, des sensations vraies et non hallucinatoires… ». Et pourtant ce que l’on retient d’Antonin Artaud au Mexique, ce sont surtout ses expériences avec cette fameuse drogue…

Car la drogue et la littérature, ce n’est pas nouveau. Dans un livre de plus de 1.000 pages, intitulé Écrits Stupéfiants, Cécile Guilbert explore les rapports constants de la drogue, ou plutôt des drogues car elles sont multiples, de l’opium au LSD en passant par le cannabis ou encore l’ecstasy, avec les mots, et la littérature mondiale… Elle aura ainsi passé plus de sept années de sa vie à chercher, fouiller, enquêter, à la recherche des livres sur le sujet, en ayant l’ambition de commencer cette recherche dès les débuts de l’histoire littéraire, c’est-à-dire l’époque d’Homère, jusqu’à nos jours : l’Anglais Will Self, l’Américain Bret Easton Ellis, ou encore les Français Simon Liberati et Frédéric Beigbeder. Ces derniers, écrivains et amis, auront ainsi partagé les plaisirs plus ou moins interdits de quelques drogues illicites, et de la cocaïne plus particulièrement, ce qui vaut à l’époque une garde à vue à Beigbeder. À ce moment-là, tous les médias parlent de « l’affaire Beigbeder ». Prenant acte de ce coup de promotion involontaire et fautif, Beigbeder fait son examen de conscience et livre alors un de ses meilleurs livres, Un Roman français. Tombant le masque de l’amuseur public pour livrer sa véritable histoire, le livre sera un succès aussi bien critique que publique. Comme quoi, on pourrait presque dire que le Mal à ses bons côtés, ou qu’en tout cas il permet ensuite au Bien de pouvoir s’imposer, de s’écrire en toutes lignes pour finalement sauver son auteur. Car, on le sait aussi, ce sont les personnes qui usent et abusent de l’ironie, et des grands rires et sourires qui, souvent, souffrent le plus…

Cet exemple, parmi d’autres, montre toute la complexité du rapport des artistes envers les drogues. Dans son livre, Cécile Guilbert retrace ainsi la grande histoire des hallucinogènes et autres pilules aussi attirantes que dangereuses, à travers des chapitres aux titres évocateurs : « Euphorica », premier chapitre évoquant « l’Opium », de Thomas de Quincey à Nick Tosches en passant par Apollinaire ou Cocteau, puis la « Morphine », moins fréquentée par les écrivains, mais on y croise tout de même Jules Verne ou Françoise Sagan (qui à priori consommait, elle, un dérivé appelé le « palfium », en passant par « Inebriantia » (« Anesthésiants et Solvants ») où l’on apprend que l’éther était apprécié par le grand Guy de Maupassant… En écho du passionnant pavé de Cécile Guilbert, plusieurs romans comportant un rapport plus ou moins évident aux drogues sortent ces jours-ci. Ainsi le nouveau roman d’Irvine Welsh – roman qui revisite encore une fois l’univers qui a fait son succès et sa gloire, celui de Trainspotting, Porno, Skagboys et L’Artiste au couteau. Ici, Renton et Begbie, ses antihéros du quartier de Leith (Edinburgh, Ecosse) accros à tout et n’importe quoi, se mettent à l’hallucinogène surpuissant, la DMT. Bonjour les dégâts…

 

CACTUS SACRÉ

Retour chez Technikart. Felix ressort de la salle où il a subi le supplice de l’oeil photographique, le fixant dans plusieurs poses (voir la page précédente). Felix est content, il a appris très récemment qu’il était sur la première liste du Prix Renaudot Essais. Pour un premier livre, c’est un coup de maître. Mais a-t- il seulement, à l’instar de son modèle Antonin Artaud, essayé le peyotl avant d’écrire ? « Trois fois seulement, avoue Felix. Je recherchais aussi quelque chose de physique, pour retrouver ce qu’il avait pu ressentir, et ce qui avait pu se passer après qu’il eut consommé le peyotl… ». Comme il l’écrit dans son livre : « Pour les Tarahumaras, le peyotl est un cactus sacré. Son bulbe porte la figure d’un sexe de femme, et ses racines un sexe d’homme. C’est une dualité dans l’unité. Une unité qui se féconde elle- même pour donner naissance à la nature. » Les yeux de Felix Macherez pétillent tout de même d’une façon particulière. Et lorsqu’il m’explique qu’il a monté une structure pour éditer poésie, photographie, graphisme… Je lui demande quel nom a cette maison d’édition. Felix me répond avec un petit sourire : « Les Editions Souzicqs ». Vous avez dit Souzicqs ?

 

Par Yan Céh
PHOTO : Ni-van