CHRIS DERCON, ART BOSS : « LE MUSÉE DE DEMAIN ? UN LIEU VIVANT »

interview chris dercon

Directeur de la Réunion des musées nationaux – Grand Palais, Chris Dercon mise sur des expositions d’un nouveau genre, iconoclastes et pensées pour les publics de demain. Interview hors-cadre.

Vous êtes à la tête du Grand Palais et des Musées nationaux depuis 2019. Quelle a été votre première action en arrivant ici ?
Chris Dercon : La première chose que j’ai dû faire a été de prendre en main la rénovation du Grand Palais. Nous nous sommes intégrés dans le masterplan qui n’existait pas auparavant avec notamment le projet de réaménagement des Champs-Élysées, et nous avons repensé le projet en tenant compte des enjeux contemporains comme la crise sanitaire et les aspects liés à l’écologie, par exemple.

Et quelle a été votre approche à cette rénovation ?
Parfois, les rénovations les plus strictes sont les plus ennuyeuses. Avec François Chatillon, architecte en chef des Monuments Historiques, on avait tout de suite décidé qu’on allait travailler sur une reconstruction critique. Ce qui permet de revisiter l’histoire de ce bâtiment en prenant en compte tous les changements et les interventions. À partir de 1902, le Grand Palais est devenu de plus en plus petit : il y a eu la séparation avec le Palais de la Découverte en 1937, le bâtiment a eu seize occupants dans les années 1960… Et à chacune de ces transformations, il y a eu des faux murs, des cloisonnements, des portes qui mènent nulle part. Donc le bâtiment est devenu de plus en plus petit

La solution ?
On a enlevé tout ce qui n’était pas intéressant et on a gardé ce qui l’était. Du coup, on a gagné beaucoup d’espace à l’extérieur et à l’intérieur du bâtiment. Et on devait être prêts pour les Jeux Olympiques de 2024 et respecter le budget (de 466 millions d’euros, ndlr). On y est arrivés.

chris dercon
AVEC LES MAINS_
Aussi à l’aise dans les concerts de pop avant-gardiste que dans les dîners de mécénat, Chris Dercon a tous les atouts pour inventer le nouveau Grand Palais.


Comment avez-vous travaillé pendant le confinement ?
J’étais tout seul au Grand Palais, je lisais, je téléphonais, je travaillais… J’entendais les boatmen sur la Seine qui se parlaient entre eux, les splash de l’eau… Comme j’allais tous les matins au bureau à 8 heures et que je le quittais à 19 heures, j’ai commencé à explorer le bâtiment… C’est comme ça que j’ai vraiment « senti » ce lieu, ça m’a aidé aussi pour le projet. Mais vous savez, j’aime beaucoup travailler très tôt le matin – dès 5 heures – et j’évite les mondanités le soir, alors ce rythme m’allait parfaitement !   

Vous êtes pourtant connu pour vos qualités de « fundraiser ». Ça se passe beaucoup le soir, non ? 
Ça se passe de plus en plus le midi. Vous savez, les dîners à New York, ça se passe à 18 heures parce que tous les gens veulent faire du sport après. Ça se passe au maximum à 19 heures et ça se finit à 21 heures. De toute façon, tout ce qui se dit après 22 heures est ridicule. J’aime bien ma vie qui n’est pas standardisée mais qui est ritualisée, ça me permet d’inventer plein de choses. Par exemple ce matin je me suis réveillé à 4 h 30 et j’ai déjà sept heures de travail et j’ai fait plein de choses. Ça permet d’avancer. (Rires)

C’est votre côté belge ?
Je suis Belge (ça s’entend parce que j’ai un accent flamand), mais je ne suis pas fanatique de mon État. À Bruxelles, quand j’ai commencé au début des années 1980, j’étais quand même dans un milieu bilingue, le milieu des Disques du Crépuscule, des concerts de Glenn Branca… Je dirais que je suis « Belgiciste », voilà. 

Qu’est-ce que ça veut dire ? 
Du côté flamand, mais aussi du côté wallon, ils jouent tous la carte de la politique identitaire. Une carte que je refuse de jouer. Je viens d’un milieu biculturel, ce qui veut dire défendre les Pays-Bas mais aussi la France et tout ce qui relève de la culture francophone. C’est tellement enrichissant de se tourner vers les autres. À l’époque, à Bruxelles, on s’intéressait aussi à la danse, à la mode… 

D’ailleurs, aujourd’hui, vous êtes président des Belgian Fashion Awards. 
Oui, et j’ai contribué au catalogue Martin Margiela pour Lafayette Anticipations, d’ailleurs j’ai fait plusieurs expositions avec lui, et aussi avec Walter Van Beirendonck. On faisait partie d’un milieu très mixte, on bougeait tout le temps. Et, dans les années 1980, on m’a souvent demandé de venir travailler en France. Par exemple, j’étais le plus jeune dans le comité technique du Frac du Nord (puis Frac Bretagne puis après Frac Lorraine). J’ai participé à l’exposition Face à l’Histoire au Centre Pompidou. Donc pour moi, venir à Paris était tout à fait normal. La France ce n’est pas uniquement des voisins, c’est vraiment des collègues. 






Vous avez programmé des artistes français lors de vos passages à la PS1 MOMA, à la Tate Modern…  
J’étais directeur de programme chez PS1, qui n’est pas encore jumelé à MoMA, et là j’ai pu programmer des artistes français comme André Cadere (qui était déjà mort) ou Raymond Hains (un artiste culte pour les jeunes aujourd’hui)… J’ai pu travailler avec Catherine Beaugrand. Même à PS1 j’ai activement travaillé avec des personnalités de la culture française.
 

« ON COLLABORE AVEC LE CENTRE POMPIDOU. LE PLUS SEXY, C’EST DE TRAVAILLER AVEC D’AUTRES ! »

  

Et aujourd’hui, en cette fin 2021, quels artistes programmez-vous ?
J’ai commencé à travailler sur la programmation pendant la fermeture du Grand Palais et sur celle du futur Grand Palais. Par exemple, j’ai souhaité programmer Kiefer après m’être dit « Tiens, je n’ai jamais présenté Anselm Kiefer » et avoir voulu tirer le fil avec la série des Monumenta qui avait été inaugurée par Anselm Kiefer justement (l’exposition « Pour Paul Celan », au Grand Palais éphémère, ndlr)… J’ai commencé aussi à imaginer des collaborations avec d’autres institutions : avec le Centre Pompidou, etc. Parce qu’aujourd’hui, le plus sexy, c’est de travailler avec d’autres !

Un exemple ?
En faisant des recherches dans les archives du Grand Palais, on a pu voir que l’exposition la plus interessante de 1966 n’était pas celle de Picasso mais l’exposition L’Art Nègre, une idée d’André Malraux et Léopold Senghor. C’est pendant la pandémie que j’ai pris contact avec le Musée Quai Branly et je leur ai proposé de reconstruire, de façon critique, L’Art Nègre à Dakar… Donc pendant la pandémie, on a réfléchi sur le futur de ce Grand Palais, mais aussi sur son passé. Parce que toutes les clés pour l’avenir du Grand Palais se trouvent dans son passé.

Pour quels résultats en 2022 ? 
On a repensé la façon dont on présente les expositions. Par exemple, on a étudié la question du confort dans un musée. Le public n’a peut-être plus envie de se mettre dans une file d’attente pendant une heure et ne veut plus voir, comme une horde d’éléphants, les expositions. Il faut se secouer pour changer tout ça. Prendre en compte le fait que les visiteurs prennent une décision d’aller visiter une expo de manière beaucoup plus consciente qu’avant. Il ne s’agit plus de simplement « voir une expo ». Ils ont des exigences sur le confort mais aussi sur la durée d’une visite. 

Et comment comptez-vous répondre à ces demandes ?
Il faudra par exemple penser la boutique ou les auditoriums davantage comme des espaces de rencontres. Quand je travaillais à la Tate Modern, on a souvent interrogé le public sur ce sujet. Ils répondaient qu’ils étaient en quête de « spiritualité » (11 % des sondés), de « beauté » (17 %), de « connaissances » (23 %)… Mais vous savez ce que la plupart disait ? « Rencontrer d’autres personnes »… 45 % répondaient ça ! Tout ça pour dire : on ne peut plus organiser une exposition comme avant. Comme s’il s’agissait d’une punition, avec 400 œuvres à regarder les unes après les autres… On ne peut plus se permettre ça : ces expos coûtent trop cher, il ne faut pas négliger la dimension écologique (le transport des œuvres, etc). Pour citer Éric de Chassey, on sera obligé de mettre en place une notion de « d’authenticité distribuée ». 

C’est-à-dire ?
Si on n’a plus accès à l’œuvre originale, on veut quand même pouvoir la voir. N’oublions pas que la photo est à l’origine de l’Histoire de l’art moderne. On a inventé ces moyens de reproduction numérique, un peu comme l’était le moulage dans le temps. Négatif, positif. Donc la boucle est presque bouclée. Et aujourd’hui, avec les expositions immersives telles qu’elles sont proposées, les gens ont de moins en moins envie de voir les originaux. Il faudra combiner les deux. C’est ce que nous souhaitons faire avec notre nouvelle filiale Grand Palais Immersif, dont nous lançons la première exposition en mars à Marseille, autour d’un projet ambitieux autour de la Joconde, que nous co-produisons avec le Louvre.

www.grandpalais.fr


Entretien Laurence Rémila
Photos Arnaud Juherian