VIVE LE COUPLE À DURÉE DÉTERMINÉE ?

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Vous rêvez qu’on vous passe la bague au doigt sans qu’on vous mette la corde autour du cou ? Ça tombe bien, les Gen Z cherchent une troisième voie. Ni couple à l’ancienne, ni refus de l’engagement, optez pour le CDD amoureux.

« Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants » est l’ultime symbole de l’amour. Celui qu’on ne vit qu’une fois. Celui pour lequel on s’enfermerait volontiers en haut d’une tour en attendant d’être délivrée. Celui pour lequel on déciderait de quitter pays, famille et amis pour l’être aimé. Celui pour lequel on n’hésiterait pas à sacrifier son corps de sirène pour devenir humaine… L’amour, celui que l’on nous dépeint depuis notre plus tendre enfance, est en fait construit sur la concession féminine. Moi-même, bercée et séduite par l’idée romantique du « love at the first sight », je me demande : peut-on vraiment être féministe et croire au prince charmant ? 

À l’heure des podcasts, comptes Insta, livres et autres sources d’informations féministes et engagées créées par et pour une Gen Z woke et demandeuse de grands changements, on se retrouve à un tournant décisif des relations amoureuses et sexuelles. En plus d’une libération des paroles queer, trans, bi, cis, il semblerait qu’on mette enfin des mots sur le mal du progrès relationnel hétéro. Faudra-t-il parler d’un « mal générationnel du patriarcat », celui-là même qui s’est longtemps invité dans nos salaires, nos écoles, nos vêtements, nos familles et, aussi, dans nos lits ? Sûrement. Cette fin d’année, le best-seller Révolutionner L’Amour : comment le patriarcat sabote nos relations hétérosexuelles (Éd. de La Découverte) de la journaliste Mona Chollet est devenu le must-have des 19-45 ans. Dans le métro, les couvertures rouges et blanches de ce livre nuancé et complet se rencontrent, les regards complices de jeunes femmes qui le lisent se croisent… 

CHARGE ROMANTIQUE

En terminant la lecture de cet état des lieux des relations hétéros, il faut se rendre à l’évidence : des tas d’automatismes mécaniques sont à repenser. Marie, étudiante toulousaine de 22 ans, l’a vite compris : « J’étais très dépendante de mes premiers copains. Quand j’ai compris que ça ne me convenait pas, je me suis presque forcée à avoir une vie sociale dense, un travail qui m’anime. Ma mère m’a toujours dit qu’il était très important d’être indépendante financièrement et que je ne devais pas dépendre de mon mec. Mais je trouve qu’on ne parle pas assez de la dépendance affective qu’on peut avoir… » Même son de cloche chez Lucile Quillet, auteure du Prix à payer : ce que l’hétérosexualité coûte à la femme (Éd. Les Liens qui Libèrent). La jeune journaliste déplore « que l’on ait toutes été éduquées en pensant qu’on devait trouver l’amour, passer du temps à l’idéaliser et à penser que notre vie ne serait accomplie et validée socialement qu’en étant en couple. » La charge romantique dont sont héritières les femmes, Lucile est persuadée que l’on commence à s’en émanciper. « Il y a une grosse remise en question de nos couples et de notre schéma amoureux grâce aux réseaux sociaux. Le privé devient politique, et le poids de masse devient inévitable, non ignorable. »  
 

« LE COUPLE QUI DURE TOUTE UNE VIE, CE N’EST PLUS UNE ÉVIDENCE POUR NOUS. »

 

Moins tabou, la jeune génération brise l’omerta, notamment sur le plan sexuel. Clara, 24 ans, étudie les sciences politiques, et se rend compte que les choses ont déjà évolué depuis le début de sa vie sentimentale : « Le plaisir féminin a eu une trop grosse portée sur les réseaux, même les garçons qui ne se disent pas féministes sont obligés d’y prêter attention. Selon mon expérience, tu ne froisses plus l’ego masculin en parlant d’orgasme féminin. Les hommes ont tous, sinon entendu, au moins lu qu’il n’existait pas qu’un plaisir vaginal mais aussi clitoridien. La reconnaissance individuelle est devenue un vrai souci de société, et le sexe en est l’exemple parfait. » 



PEUR DE L’ENCHAÎNEMENT

Cette recherche d’individualité amène la jeune génération à appréhender ses relations de couple différemment. Clara, ayant du mal à s’engager, l’explique de la sorte : « Nous, les vingtenaires, avec tous les outils dont on dispose, on est moins portés sur l’engagement traditionnel. Le couple qui dure toute une vie, ce n’est plus une évidence pour nous, notamment par volonté de contrer les générations passées et de s’enrichir avant tout personnellement, plutôt que de devenir trop tôt deux personnes en une seule. » Il n’y a pour autant pas de sous-progrès, « le féminisme n’est pas du tout incompatible avec le couple hétérosexuel. » Peur de l’engagement, peur de l’enchaînement que représente le couple dans nos héritages sociaux, l’hétérosexuel moderne préfère axer sa vie sentimentale sur la rencontre : reconnaître l’existence de quelqu’un, se laisser toucher par cette personne sans la laisser prendre l’avantage sur son existence propre. « Sans parler de “plan cul” pour autant, je partage des choses très proches du couple, comme aller au cinéma, au restaurant, mais je ne peux pas me projeter à long terme. En fait je m’engage dans une relation, pas dans un couple », précise Clara. 

Vous vous direz, en lisant ces lignes, mais où sont les hommes dont nous parlons ? Comment se positionnent-ils sur ces enjeux ? Dans l’intimité, les choses se bousculent à leur rythme. Partage des frais de contraception, nécessité de ne plus faire 50/50 pour les frais de vie dans un couple qui a des revenus inégaux, démocratisation du congé paternel… Lucile Quillet l’affirme : « On n’a plus envie de trouver gentil un gars qui fait des efforts, car on veut que ça devienne normal. Les jeunes femmes aujourd’hui n’ont plus la même patience que nos aînées. Sans faire de généralités, la seule chose qu’on peut affirmer d’un point de vue générationnel, c’est qu’on envisage désormais la relation à deux différemment – et plus justement. »

Soulagée, je peux ainsi rassurer l’enfant qui regardait Blanche Neige en boucle : « Un jour son prince viendra ». Mieux, je lui dirai qu’il est sûrement déjà là et que non, pas grâce à lui, mais qu’en sa compagnie, ils sauront faire rimer féminisme et romantisme… Si, si ! 


Par Carla Thorel