TROUPLE UN JOUR…

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Au-delà du fantasme, de plus en plus de jeunes tentent l’expérience du « couple à plusieurs ». Le plus incroyable ? Certaines de ces histoires durent… Sa curiosité piquée, notre journaliste est allée à leur rencontre. Alors, à trois on y va ?

Paris, début juillet. Nous sommes dans un bar avec quelques amis. On attend Juliette, censée avoir une grande nouvelle à nous annoncer. Chacun fait son pronostic. On s’échange des regards curieux et des messes basses à son sujet. Elle est un peu à part dans notre bande et est régulièrement l’objet de toutes les curiosités quand elle se confronte au monde extérieur. Parce que Juliette est en trouple avec Mathéo et Alexis depuis trois ans. Ils font leur entrée dans le bar, bras dessus, bras dessous, comme à leur habitude. Après avoir réussi à trouver trois chaises pour un seul couple, ils rejoignent la tablée. « Bon allez, lâche le morceau ! », s’est écriée Marine à Juliette . « Ben ça y est… on emménage ensemble… tous les trois ! ».

C’était il y a un an. Je m’en souviens encore parce que cette nouvelle avait mis un bon coup de fouet à mes représentations du petit couple monogame hétéro fidèle et fidélisé par des idéaux sociétaux normalisés. Aujourd’hui, Juliette, Mathéo et Alexis vivent toujours ensemble. Et forcément, ça interroge. Comment est-il possible que ça marche ?

COMMUNIQUER À TROIS 

« On a passé plus de temps à communiquer qu’à baiser ! ». Charly est resté en trouple plusieurs années avec deux femmes, avant de se séparer car l’une de ses deux compagnes (plus jeune et arrivée après) avait envie d’explorer autre chose. Alors on ne le répétera jamais assez mais la communication est la clef du couple, et du trouple aussi, visiblement. Sauf qu’à trois, on communique encore plus pour que chacun se sente bien. Benoît a 45 ans, il est en trouple avec Sylvie, 44 ans et Mélanie, 23 ans. Pour lui, « personne ne doit se sentir léser. En fait, le trouple, c’est beaucoup de dialogues. On a dû faire des ajustements pour inclure Mélanie dans notre couple et poser des règles, qui se modifient au fur et à mesure. On a toujours beaucoup discuté dans le respect et la bienveillance ». Voire même le troisième peut jouer le rôle de médiateur dans certaines situations, lors des disputes par exemple. D’ailleurs, Juliette me confesse que si elle avait été seulement en couple avec Alexis, sa relation n’aurait pas tenue au regard de leurs deux caractères : « On est tous les deux beaucoup trop têtus pour se réconcilier quand on se prend la tête. Heureusement que Mathéo est là pour temporiser parfois ». Et c’est un sacré avantage que les duos n’ont pas. Or, combien de couples auraient bien déjà eu besoin d’une personne tampon ? L’écrivain américain Franklin Veaux, spécialiste du polyamour (il a notamment écrit More Than Two en 2014), conseille dans le cas d’une dispute de ne pas prendre le parti de l’un des deux partenaires mais de toutefois donner son opinion et son avis dans la plus grande bienveillance pour ne blesser personne.

« ON A PASSÉ PLUS DE TEMPS À COMMUNIQUER QU’À BAISER ! » – CHARLY

 

Autre préconisation de Franklin Veaux : ne pas garder des scores. Autrement dit, ne pas compter les moments passés avec l’un pour donner la même chose à l’autre. Car déjà, ce n’est pas possible. C’est aussi l’avis de Louise, queer, polyamoureuse et (pour l’instant) en couple avec deux garçons : « Pour qu’un trouple dure, il faut prendre soin de chaque relation, c’est-à-dire prendre du temps pour chaque relation à deux à l’intérieur du trouple. Cela ne veut pas dire donner la même chose à chacun parce que nous n’avons pas tous les mêmes besoins ». Pas d’égalité totale donc. Il faut plutôt répondre aux besoins de chacun pour qu’un trouple marche. Cela va également avec le fait de solidifier les différentes relations à deux avant de vouloir être tout de suite un trouple. Ne pas garder les scores signifie aussi qu’il faut accepter qu’une personne du trouple ait davantage de besoins dans certains moments et que deux personnes passent plus de temps ensemble. Franklin Veaux parle de relativiser : « Par moment, un de vos partenaires traverse une crise ou fait face à des problèmes et il a besoin de plus d’attention. Tant que ce soutien est le même pour tout le monde, il n’est pas question de noter des scores ». De cette manière, il évacue les possibles jalousies…

PERFECT MATCH

Mais n’est-il pas compliqué de ne pas être jaloux quand on est la « pièce rapportée » ? Un trouple est très rarement natif. Tous les trouples rencontrés étaient des couples avant de devenir des trouples. Et intégrer une troisième personne dans son couple peut prendre du temps. Juliette est en couple avec Mathéo depuis 2011, elle a rencontré Alexis en 2016 : « Ça a pris beaucoup de temps avant que l’on se mette en trouple. Déjà parce que moi, je ne savais pas comment allait réagir Mathéo et aussi parce que je ne savais pas si je serais capable de gérer deux relations. C’est Mathéo qui m’a poussée à assumer mon attirance pour Alexis puis quand ils se sont rencontrés, ils se sont bien entendus. Quand on s’est mis ensemble, on s’est tout de suite dit que ça ne tiendrait pas longtemps mais finalement ça fait trois ans que ça dure ! ». L’accueil réservé à cette tierce personne est déterminant. Tout comme il faut que le match soit parfait entre tous les duos qui forment le futur trouple, et non seulement entre le couple initial et la personne du couple qui rencontre la troisième. Le passage le plus délicat est ici la rencontre entre la numéro trois et la personne qui n’a pas fait l’intermédiaire.

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Mélanie, arrivée en dernier dans le couple Benoît-Sylvie, a dû faire face à la jalousie de Sylvie qui ne voulait pas d’elle au départ : « J’ai eu un vrai coup de foudre pour Benoît. On a commencé à se voir sans que Sylvie ne soit au courant. Puis, elle l’a découvert. Ça a été dramatique. Elle a empêché Benoît de me voir, sans réfléchir ou même avoir cherché à me connaître. J’ai compris son point de vue sur le coup mais tout le monde était malheureux. Alors, elle a autorisé Benoît à me revoir puis on a indéniablement fini par se rencontrer. Je l’ai aimée et tous les deux m’ont fait une véritable place dans leur vie. La semaine suivante, j’emménageais ». Dans tous les cas, aucun ne doit subir le trsouple et se sentir lésé ou en insécurité. Mais ce n’est pas toujours facile, du moins au départ. « Il y a des gens qui sont beaucoup trop en insécurité face au fait que leur copain ou copine puisse avoir des sentiments pour quelqu’un d’autre. Ce qu’il faut savoir est que cette insécurité vient du modèle patriarcal et de l’idée de possession des personnes », nous explique-t-elle. Il faut que le trouple apporte quelque chose, et non qu’il ôte quelque chose. Il ne reste maintenant plus qu’à ce que les étoiles soient bien alignées…

MÉTA-AMOUR

Polyamoureux : to be or not to be ? Si les personnes polyamoureuses ne sont pas nécessairement en trouple, les personnes en trouple sont, la plupart du temps, polyamoureuses. C’est Benoît qui a présenté Mélanie à Sylvie et les deux femmes sont tombées amoureuses. En plus d’avoir des relations sexuelles avec Benoît, elles ont désormais des relations affectives et sexuelles sans lui. Parfois, il peut s’agir d’une autre forme d’amour qui unit les trois personnes engagées dans un trouple. Louise est polyamoureuse assumée depuis quatre ans, comme elle le dit elle-même. « En fait, j’étais avec Tom, mon premier copain, et je suis tombée amoureuse d’un deuxième garçon, Hugo. On s’est renseignés sur le polyamour, on a écouté plein de podcasts, lu plein de littérature et on s’est dit que c’était ce modèle qu’il nous fallait. Par contre, les deux garçons sont en méta-amour, ils s’entendent bien mais ne sortent pas ensemble ». Juliette parle quant à elle de « coup de foudre amical entre Mathéo et Alexis », mais « ils ne sont pas bisexuels donc ils ne couchent pas ensemble ». « La clef de notre trouple, c’est l’amour, poursuit-elle. C’est très cucul dit comme ça mais je suis amoureuse des deux garçons, qui s’aiment aussi même si c’est sous une autre forme ». L’amour serait un des secrets de réussite du trouple. Jusque là rien d’étonnant. Sauf qu’il peut s’agir d’un coup de foudre amical ou de méta amour. Et là, on entre dans une autre dimension… 

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TROUPLE TOUJOURS

Et concrètement, comment cela fonctionne-t-il au quotidien ? Être en trouple est loin de vouloir dire tout faire à trois. Car l’on peut vite se sentir « polysaturé », nous confie Louise. La vie quotidienne en trouple nécessite donc que chacun ait son espace individuel bien défini dans lequel il peut se retrouver. C’est le cas dans la colloc’ de Louise : « Nous avons tous nos espaces personnels. Cela permet de pouvoir aérer nos relations et d’éviter une espèce de sur-sociabilisation ». Chez Juliette, il y a également une définition précise des espaces de vie collectifs et des espaces individuels. Et pour que cela fonctionne, chacun met la main à la patte. À l’instar d’un couple classique (quoique), les tâches ménagères sont distribuées équitablement entre les membres du trouple. « Nous avons même une application pour ça ! », confesse Juliette. Un autre point titille notre curiosité : le sexe. Vive les plans à trois ! Eh bien, pas forcément. Même pour le sexe, c’est aléatoire. Au départ, Louise, Tom et Hugo faisaient tout le temps des plans à trois avant de réaliser qu’ils pouvaient choisir leur sexualité comme ils la voulaient. Ils ont dès lors varié les plaisirs à trois, mais aussi à deux. « Participe qui veut ! », pour Juliette. Plutôt cool.

« JE SUIS AMOUREUSE DES DEUX GARÇONS QUI S’AIMENT AUSSI, MÊME SI C’EST SOUS UNE AUTRE FORME. » – JULIETTE

 

Alors trouple un jour, trouple toujours ? Autrement dit, peut-on fonder une famille quand on est en trouple ? C’est peut-être le point le plus épineux. Charly a un enfant d’une dizaine d’années avec sa femme et il reconnaît qu’inclure une troisième personne dans ce contexte n’a pas été évident. Il a par ailleurs toujours demandé à son fils la permission que Lola vienne ou non voir son père et sa mère. Pour Juliette, cette difficulté ne se pose  pas et elle se projette sur le long terme avec Mathéo et Alexis : « Il y a beaucoup de personnes autour de nous qui font des enfants dans des configurations diverses donc un trouple peut tout à fait fonctionner. Je trouve même qu’avoir d’autres personnes pour s’occuper d’un enfant peut être mieux que seulement deux personnes. Plus on est nombreux, plus c’est facile de s’en occuper en quelque sorte ». Avoir un parent supplémentaire serait donc finalement un avantage. Il ne faudrait pas oublier non plus que le couple, formé par un papa et une  maman, est une construction sociale. À de nombreuses reprises dans l’histoire et dans plusieurs endroits du monde, c’était la tribu qui s’occupait des enfants. Et c’est parfois toujours le cas, notamment dans des petites tribus de Nouvelle Guinée. Élever et éduquer les enfants est ici une affaire de groupe et non de couple. Le principal ? « Communiquer, écouter, donner sans attendre en retour, rassurer, partager, avoir des moments pour soi, s’aimer : tels sont les secrets d’un trouple qui fonctionne sur le long terme », affirme Mathéo. On s’y met cet été ?

 

Par Anaïs Delatour
Photos Alexandre Lasnier