TOM CONNAN : « MOI, SEXE ACTIVISTE ! »

sexe activiste

Qui imaginerait un coco se taper un facho (en toute connaissance de cause), ou un délégué CGT rouler des pelles à un macroniste ? Notre chroniqueur en a le jean qui frétille…

En matière de cul, j’avais souvent tendance à faire l’impasse sur une dimension essentielle de la rencontre amoureuse, qui se trouve à l’origine de l’excitation sexuelle : l’altérité. Et même si la différence que l’on recherche parfois dans l’autre ne doit pas être trop différente, sous peine de nous effrayer ou carrément de nous dégoûter, une dose de contraste peut s’avérer nécessaire pour faire monter la sauce, le moment venu. Pour preuve : j’ai toujours préféré les mecs plus petits que moi, plus basanés que moi, et si possible, plus calmes que moi – pour compenser autant que possible ma propre hystérie. 

Dans le même genre, l’une de mes passions secrètes consistait à dévergonder des petits bourgeois de bonne famille, lorsque je circulais dans toute l’Île-de-France à la recherche de l’âme sœur – ou plutôt frère. Et lorsque j’entrais dans des apparts de 200 mètres carrés, rue du Bac ou avenue Mozart, pendant que les parents de ces héritiers en prépa trimaient dans les cabinets ministériels ou les comités de direction de boîtes du CAC, on s’envoyait en l’air dans le salon, les jours où la femme de ménage n’était pas de corvée. Le plus jouissif – pour moi – consistait à s’enfiler des verres de champagne dont le prix de la bouteille devait avoisiner le salaire de ma mère. Car en faisant ça, j’avais comme l’impression de me venger, et même de prendre une réconfortante revanche sociale. Le cul constituait alors rien de moins qu’une antichambre du pouvoir et de sa matérialisation première : la vie parisienne. Je n’avais pas de thunes, mais je me tapais des mecs friqués, alors je me sentais moins pauvre, au fond.


LA SÈVE DU PROGRESSISME

C’est dans ce contexte que j’ai commencé à radicaliser mon approche, en utilisant la fonction « explore » d’Hornet et Grindr. Moi qui d’habitude me contentais d’aborder les types situés dans mon giron immédiat, ne voilà-t-il pas que je me mis à visiter des lieux inconnus pour le bobo gentrifié que j’étais en passe de devenir. Cherbourg et ses douces zones industrielles, Vernon et sa vie culturelle trépidante, et même Hénin-Beaumont et sa mairie progressiste. Bardé de ma playlist Guillaume Dustan et de mes tennis Balenciaga (d’occas’), j’arrivais triomphalement – pensais-je – dans ces endroits étranges que je croyais déjà pouvoir dominer – fût-ce symboliquement. On venait généralement me chercher à la gare – car je l’exigeais –, puis on passait parfois faire quelques courses au Franprix du coin, et là, je partais en chasse. 

Une fois arrivé chez le gars, ou le plus souvent chez ses parents, on me servait un lait fraise, ou un autre truc avec du sirop, accompagné de brioche et de gâteaux secs, et hop, j’étais prêt pour baiser – avec le gars, hein, pas avec ses darons. Et entre deux propos sur le nombre « trop important d’immigrés » ou « la folie des féministes ultra », j’essayais de caser deux, trois arguments pour que la sève du progressisme irrigue ces contrées éloignées. À la manière de Sara Forestier dans Le Nom des gens, je tentais de ramener la paix de l’universalisme le plus convenable en n’hésitant pas, le cas échéant, à mettre en avant mes titres et mes diplômes pour donner plus de consistance à mes arguments d’autorité.    


CONVERSION IDÉOLOGIQUE 

Autant, le garçon pouvait parfois être retourné pendant que je le retournais, ou vice versa, autant, je rencontrais souvent de la résistance chez les parents qui avaient l’audace d’accueillir une teigne dans mon genre, en m’assurant le gîte et le couvert. Dans certains cas, c’était moi qui vacillais, après qu’une demi-molle m’ait fait perdre tous mes moyens, et j’étais alors capable d’acquiescer aux pires horreurs, comme pour me racheter de ma contre-performance. Le sexe avait ceci de troublant qu’il rapprochait l’autre au plus près de soi, en déverrouillant une insupportable sensiblerie, laquelle invitait à une forme de connivence. Au moment de l’acte lui-même, on était presque contraint d’adhérer à ce que disait ou pensait l’autre – ne serait-ce que pendant un instant. Et là, toute ambition de conversion idéologique s’écroulait comme une vieille bite épuisée.







« ON NE BAISAIT PAS AVEC DES IDÉES. ON BAISAIT AVEC DES CORPS, TOUJOURS AVEC DES CORPS. » 

 

Inversement, et c’était là ma plus grande fierté, une performance légèrement au-dessus de la moyenne ouvrait d’inégalables possibilités, en délenchant chez l’autre une réaction des plus précieuses : l’écoute attentive. Dans ces moments, j’avais la sensation que tout devenait possible : demander au type qu’il brûle sa carte d’adhérent au RN ; qu’il abandonne ses études de comptabilité ; qu’il arrête à tout jamais d’utiliser l’expression « startup nation » ; ou qu’il se lance dans le sport moderne le plus extrême : la littérature.

Je repartais ensuite à Paris, fier ou piteux, selon le cas, et j’essayais de conforter le début de conversion – lorsque cela était possible. En sexe activiste, je bombardais le mec de podcasts et d’articles à lire pour que le mouvement engagé puisse se pérenniser. Mais c’était sans compter sur les boulets régressistes qui continuaient à polluer son entourage, une fois que j’étais parti. Alors parfois, j’abandonnais, je régressais moi-même, en mettant des likes sur des tweets infâmes, juste pour avoir de nouveau l’occasion de le niquer. Le souffle des interviews d’Alain Badiou et des essais d’Abdennour Bidar n’avait soudainement plus aucune portée, et laissaient place à des mèmes à deux balles dont le vide ontologique ne pouvait être plus total. On ne baisait pas avec des idées. On baisait avec des corps, toujours avec des corps.

Résultat des courses : après des dizaines de mecs rencontrés, une vingtaine de régions visitées et un nombre incalculable de positions testées, pas de grand retournement à l’Œuvre, à mon grand dam. Mais une certitude, claire et définitive : les convictions s’arrêtent net là où commence le plaisir sexuel. Voilà donc une information inestimable pour les futurs candidats à la présidentielle. Alors, qui souhaite me retourner ?


Par 
Tom Connan
Photo : Ni-Van