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THIERRY ARDISSON : « JE N’ÉTAIS PAS TRÈS STARFUCKER ! »

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C’est l’embauche la plus inattendue de cette fin d’année : l’homme en noir, renvoyé du service public en 2006 (et parti de C8 en claquant la porte l’an dernier), rejoint France Télévisions. Pour y foutre le dawa ?

Vous avez quitté C8 de manière un peu dramatique en juin 2019. Pas trop déprimant cette année de retraite ?
Thierry Ardisson : Ça fait toujours du bien après des périodes euphoriques, où on gagne de l’argent, où l’on reçoit des invités célèbres en buvant du champagne, de revenir dans la vraie vie, mais encore faut-il que ça ne dure pas trop longtemps. Donc là, ça va se terminer. C’est parfait. Un an, ça va encore, mais dans les années 90 j’avais passé deux ans au bord de la route ! Quand vous êtes à côté de votre téléphone et que vous attendez qu’on vous appelle, c’est long. Cette année sans antenne m’a permis de créer un nouveau programme qui ne ressemblera pas à ce que je faisais avant. J’ai essayé de me dépasser.

Votre ex-ami Vincent Bolloré a été condamné à payer 811 500 € à votre société, vous avez une idée de comment les dépenser ?
C’est fait ! Il a fallu indemniser tout le monde et assumer la boîte un an sans activité. En fait, j’avais 10 millions par an pour faire deux émissions par semaine. Et puis un jour, il me dit : « Je t’en donne plus que cinq ». Si je pouvais faire ça pour cinq, ça veut dire qu’avant, je lui en volais cinq ; malheureusement, ce n’était pas le cas. Je lui ai dit : « C’est dommage d’être milliardaire et de ne pas pouvoir se payer Thierry Ardisson… » Vincent Bolloré a préféré garder Cyril Hanouna, à qui il donne 35 millions de budget par an. Je lui ai dit : « Je ne pense pas valoir sept fois moins que Cyril Hanouna ! ». Et je suis parti en disant que je ne voulais pas « faire de la télévision low-cost sous le joug des comptables ». Je voulais bien faire des économies, mais 50%, c’était impossible. Je me suis retrouvé dehors. Dans ce cas-là, tout le monde vous dit : « Quel courage ! », et puis, au bout de quinze jours, vous vous retrouvez tout seul chez vous. Mais il faut tenir bon.

À l’issue du procès, votre société a donc obtenu 811 500 €…
J’ai attaqué parce qu’on a été viré à deux mois de la fin du contrat. En fait, Vincent Bolloré m’aurait dit en juin 2018 que ça allait s’arrêter en juin 2019, j’avais rien à redire. Là, au mois de mai, après 13 ans de bons et loyaux services, on me dit : « Tu bosses pas en septembre » : il y avait « rupture abusive de dépendance économique », ce qui aurait dû coûter normalement au Groupe Canal un peu plus de deux millions d’euros. C’est la loi. Je fais appel pour la différence. On aura le verdict le 1er avril 2021, c’est une bonne date ? (Rires.)

Vous avez l’habitude, c’est la quatrième fois que vous êtes renvoyé…
Patrick de Carolis m’avait viré de France Télévisions en 2006 parce que je faisais une émission sur Paris Première qui s’appelait 93, Faubourg Saint-Honoré. Patrick de Carolis me dit : « Il faut que tu arrêtes de faire l’émission ». « Pourquoi ? », « Parce que les gens de France 2 ne peuvent pas également travailler sur Paris Première ». Mais moi, j’étais quelqu’un de Paris Première qui était allé travailler sur France 2. Donc France 2 savait dès le départ que je travaillais sur Paris Première. Mais il n’a rien voulu entendre. Moi non plus. Donc, il n’a pas renouvelé mon contrat. Une semaine après, j’étais sur Canal. Patrick de Carolis trouvait ça « malhonnête » que je travaille sur France 2 et sur Paris Première. En fait, quelques années plus tard, c’est lui qui a été condamné dans l’affaire Bygmalion, on a vu qui était « malhonnête » !

Vous êtes arrivé sur Antenne 2 en 88 avec Lunettes Noires pour Nuits Blanches. Trente ans après, que pensez-vous pouvoir apporter au Service Public ?
Quand je faisais Tout le monde en parle, par exemple, il y avait des bimbos, il y avait des humoristes, mais il y avait aussi Michel Houellebecq, Bret Easton Ellis ou Tom Wolfe. Je pense que le Service Public doit être « l’École du Peuple ». Pour cela, il faut arriver à « spectaculariser la Culture », pour la rendre accessible au plus grand nombre. Aujourd’hui, j’ai envie de faire ça avec ma nouvelle émission.

À propos de votre nouvelle émission sur France Télévisions, j’ai cru comprendre que vous alliez interviewer des morts, à quand une interview de Baudelaire ?
J’ai déjà interviewé Baudelaire, c’était dans Tout le monde en parle ! Il est arrivé avec ses cheveux verts, un soir, entre deux vedettes du show-biz ! J’ai fait Baudelaire, j’ai fait Victor Hugo aussi. Avec Guy Bedos, on s’était fâchés. Puis, on s’est réconciliés. À l’époque, quand Bedos se réconciliait avec Ardisson, ça faisait un prime-time sur la 2 ! Ça s’appelait : Bedos/Ardisson : on aura tout vu. Il me dit « Ok, on fait un prime-time, mais je veux qu’il y ait Victor Hugo ». Donc, j’avais Jean-Claude Drouot qui jouait Victor Hugo. On avait vraiment l’impression que Guy Bedos parlait avec Victor Hugo ! J’ai toujours essayé de mettre des personnages historiques dans mes émissions. De spectaculariser la culture.

« J’AI DIT À BOLLORÉ : “C’EST DOMMAGE DE NE PAS POUVOIR SE PAYER ARDISSON”. »


Et qu’aurait la télé actuelle à apprendre de l’ORTF ?
À l’ORTF, les gens étaient payés au mois. Le problème de l’argent ne se posait pas. Ils avaient à disposition les Studios des Buttes-Chaumont, des décors, des lumières, des caméras, des comédiens, des coiffeurs, des maquilleurs, des costumes, une sorte d’Hollywood français. Ils faisaient ce qu’ils voulaient. Je vous conseille de regarder Dim, Dam, Dom de Daisy de Galard, les interviews de Denise Glaser ou les shows de Jean-Christophe Averty ! Moi, je suis un « Enfant de l’ORTF », pas un « Enfant de la Télé » ! Quand j’avais 14 ans, j’habitais en province, mes parents n’avaient pas trop de blé, je ne savais pas quoi faire de ma vie et c’est l’ORTF qui m’a tout appris. Ça a été mon université. Je n’avais pas d’autre source de culture. Aujourd’hui, si je peux aider à ce que le Service Public apprenne quelque chose à des jeunes Ardisson qui trainent en province, ça serait bien.

Est-ce que vous pensez qu’aujourd’hui, les plateformes comme Netflix, par exemple, peuvent vraiment concurrencer les chaînes du Service Public ?
C’est fait, mais les plateformes, Netflix, Amazon Prime, donnent aux gens ce qu’ils veulent. D’ailleurs, au bout d’un moment, on voit apparaître sur son écran toujours les mêmes programmes. L’algorithme vous propose ce que vous préférez. La meilleure preuve en est, c’est que Netflix, prenant conscience de ça, a créé un bouton qui permet d’échapper au choix de l’algorithme ! La mission du Service Public n’est pas de donner aux gens seulement ce qu’ils veulent, c’est donner aussi des choses qu’ils ne connaissent pas, qu’ils peuvent découvrir. La vraie difficulté, c’est d’arriver à proposer également des choses que les gens n’attendent pas obligatoirement mais qui les font évoluer, qui développent leur curiosité intellectuelle. C’est la grande différence entre le Service Public et les plateformes.

Vous avez eu un projet avec Netflix ?
Oui, on travaille avec eux sur des fictions. La société ciné-télé dont je suis actionnaire, Nolita, vient de faire un film, Balle perdue, qui a fait 37 millions de vues ! Un record historique !

Et les plateformes ont-elles les moyens de s’offrir Ardisson ?
Je pense que s’ils avaient envie de s’offrir Ardisson, ils en auraient les moyens ! Ils sont beaucoup plus riches que Vincent Bolloré ! (Rires.)

Sur vos plateaux, vous aviez l’habitude d’inviter les futurs infréquentables. Si on vous proposait aujourd’hui Matzneff et Polanski ou Moha la Squale pour vos prochaines émissions, que diriez-vous ?
J’ai reçu beaucoup d’infréquentables. Vous avez raison. Je mettais même un point d’honneur à les recevoir. Puis vient le moment où on ne peut plus les recevoir. Par exemple, le jour où Dieudonné a dit que c’étaient les juifs qui avaient organisé la traite négrière… Je l’ai viré du plateau. Ce que je veux dire, c’est qu’il faut donner la parole à tout le monde. Je n’ai aucun problème avec ça. Après, il y a une limite. Quand quelqu’un profère des propos antisémites, négationnistes, etc., c’est illégal de toute façon. Il y a une loi qui interdit ça. Matzneff, il faut voir l’époque aussi, tout le monde l’a reçu ; il ne faut pas faire d’anachronisme. C’est un prix que les jeunes générations, parfois ne calculent pas. Mais honnêtement, on pensait tous que ce qu’il racontait dans ses bouquins, c’était du pipeau… Je ne dis pas que je regrette de l’avoir invité,disons que c’est une culpabilité générale. Il ne faut pas regarder le passé avec les yeux d’aujourd’hui. Mais inviter le Matzneff d’aujourd’hui ? Non. Jamais.

Après avoir vu défiler plus de 5000 personnes sur vos plateaux, votre meilleur souvenir d’interview?
Je n’ai jamais abordé les choses comme ça. D’abord parce que quand j’ai commencé la télé, j’avais vécu Mai 68, j’avais vécu le punk, je n’étais pas très starfucker ! Je me disais pas : « Quelle chance, je vais recevoir Nicolas Sirkis d’Indochine ! ». J’ai toujours été assez froid par rapport à mes invités. Je les interviewais un peu comme un dentiste : ils venaient, je les opérais et au suivant ! Mon implication était totale dans la préparation des interviews, évidemment, mais une fois qu’ils étaient en face de moi, il y en a très peu qui m’impressionnaient. Ce qui m’a beaucoup aidé quand je me suis retrouvé en face de Brad Pitt, De Niro ou de Gorbatchev ! Vous dire qui m’a le plus impressionné ? George Harrisson, mais ce n’était pas dans une émission de télé !

 

Entretien Anaïs Delatour & Carla Thorel
Photos : Julien Grignon