RÉCESSION, MACRON, CHAOS… L’INSURRÉCTION ?

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Alors que la situation politique et économique ne cesse de se dégrader, les politologues de comptoir – et nous avec – annoncent une rentrée plus qu’agitée. Désobéissance, grèves, actions coup-de-poing… Macron en viendra-t-il à regretter les Gilets jaunes ? 

Samedi 27 août, 14 heures, place Claude Nougaro, 18ème arrondissement de Paris. À peine revenu de vacances insouciantes, je suis allé faire ma rentrée aux côtés des Gilets jaunes, avec une question en tête : « Est-ce que ça va péter à nouveau ? ». Sur place, il n’y a pas foule. Quelques drapeaux, quelques camions de CRS, quelques pancartes. Un type joue de la flûte traversière, un autre fait du tambour, les gens sont heureux de se retrouver, le ciel est bleu, la journée s’annonce idéale. Si les revendications tournent autour du RIC ou de la justice fiscale, le but est surtout de « maintenir la flamme », de l’aveu d’Olivier, déclarant de la manif – aux faux airs de Gaspard Gantzer. Car lui en est sûr, « avec la crise qui arrive, les gens vont redescendre dans la rue. Peut-être vingt, cinquante, cent fois plus que l’été dernier. On doit être prêt ». À côté, les têtes hochent en cœur, tous sont prêts à faire la rentrée des révoltes, annoncée pour le samedi 10 septembre. 

14 h 30, l’assemblée attaque la descente de Montmartre. On avance d’abord sous les yeux effarouchés des bobos enterrassés, puis, plus bas, sur la pisse des junkies allongés au sol. Je discute avec Xavier, poétesse inquiète, pour qui « l’économie va tomber, on va perdre nos boulots, on n’aura pas à manger ». Plus bas encore, après avoir suscité l’indifférence des barbiers afro, nous nous arrêtons sous le métro Barbès. Le tambour qui sonne semble déchaîner les passions des vendeurs de clopes, qui passent en mode « agitation ». Salim, 55 ans, en est lui aussi sûr, « beaucoup de provinciaux vont venir à Paris à la rentrée, et ils ont envie d’en découdre. On va encore se faire massacrer, amender, interpeller, mais on n’est pas prêt de s’arrêter ». Marc, 57 ans, « habité par la colère jour et nuit », a toutefois des craintes, « si ça pète, ce sera l’occasion pour eux de déclencher une loi martiale ». Le cortège repart.

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THUMBS UP_
Les Angliches se rebiffent ; un duo de Gilets jaunes version 2022 ; et un président disruptif s’inspirant davantage des patrons d’Uber que de ses prédécesseurs.


Alors que nous arrivons place de la République, une femme à bout de nerf s’égosille devant la caméra d’un militant, s’adressant directement au président. Plus loin, je croise deux quinzenaires, eux aussi convaincus, « ça va être le bazar. Ils se préparent, ils ont commandé des blindés, ils ont préparé les 30 000 citoyens formés en dix jours, parce qu’ils savent que les gens vont se révolter. Je n’ai jamais fait bloc, mais s’il le faut, je le ferai. On réfléchit aussi à faire une action avec des amis ». Je coupe mon micro et vais chercher une bière – pour me fondre dans la masse. À mon retour, je discute avec un type sapé en camouflage de la tête aux pieds, qui rigole avec les flics, il se fait appeler « le loup ». « Mes loups bleus vont apprendre la danse des loups, ils sont avec nous ». Les flics rigolent. On avance. Il est 18 h 30, la manif se termine dans le 5ème arrondissement, et la bonne humeur. Flo me lance, « on va rejoindre des copines ? »

BRAISES PERMANENTES

Après une année pas top, une campagne présidentielle polarisante, une guerre aux portes de l’Europe, et un été social d’un calme olympien… ça y est, les réseaux de lutte et d’indignation se remettent en marche. Twitter voit le hashtag #LouisXVI faire son grande retour – associé à des images de guillotine – les pages et les réseaux de gilets jaunes reprennent vie, Moustache annonce des grèves pour la fin septembre… Bref, ça va très mal. 

En Grande-Bretagne, l’explosion des prix de l’énergie a d’ailleurs déjà déclenché des grèves massives – les plus importantes depuis des dizaines d’années –, au même moment où le mouvement « Don’t Pay UK » fait lui aussi florès. Il incite les britanniques à arrêter de payer leurs impôts – de la désobéissance fiscale, en somme. En Italie, un mouvement similaire a fait irruption, donnant lieu à des images de citoyens brûlant leurs factures d’électricité et de gaz dans des barils en feu. Même les Tiktokeurs américains sont d’humeur contestataire en cette rentrée, refusant les sponsorisations du géant Amazon si la firme ne se plie pas à certaines revendications de ses salariés. 

Les raisons de la colère ? Pas besoin d’être Madame Irma pour les comprendre. Samuel, 53 ans, croisé à la manif des Gilets jaunes, me les rappelait, désespéré : « Avec l’inflation, il y a tellement de personnes qui vont être affectées dans leur consommation, dans leur travail… c’est une crise dévastatrice qui arrive ». Voilà l’état d’esprit d’une partie de la France en cette fin 2022… Tout part en vrille. Et le travailleur moyen de la septième puissance mondiale bouffe des pâtes. 

« Il y a des groupes dormants sur Facebook, parce que les gens restent abonnés à un groupe ou à une personnalité même s’il n’y a plus d’activité sur la page… Il y a une espèce de braise permanente qui peut être rallumée à tout moment, par n’importe quelle micro-indignation, et devenir en quelques heures un mouvement de société massif. Tous les micro-mouvements qu’on voit apparaître, les dégonfleurs de SUV, etc. Tout ça peut réactiver des dynamiques virales qui n’attendent que ça », explique Olivier Ertzscheid, chercheur en science de l’information et de la communication. Si l’implication de Facebook dans l’apparition du mouvement des Gilets jaunes n’est plus à prouver, le riche écosystème de plateformes qui s’est développé depuis 2018 a considérablement complexifié l’organisation des luttes. 

AGITATEURS PROFESSIONNELS

« Il y a une montée en compétence de ces nouvelles formes de contestation, ou de guérilla numérique, avec des vraies techniques d’information, de contre-information, de pare-feu, etc. Il y a quelques années, il y avait un seul outil pour aider et relayer un mouvement social. Aujourd’hui, il y a des outils pour le financement, la gestion organisationnelle, la communication, l’opérationnel, etc. Et cette panoplie de ressources considérable est à la portée de tous, mobilisable rapidement, et permet à des mouvements de s’équiper, de communiquer puissamment, de monter des actions ou des opérations », note Olivier Ertzscheid. 
 

« SI LE MOUVEMENT DES GILETS JAUNES REPREND, IL FAUDRA QU’ON ASSUME UN RAPPORT AVEC L’ILLÉGALITÉ. » – ALMA DUFOUR (DÉPUTÉE LFI) 

 






L’un des exemples les plus marquants de cette montée en puissance logistique est celui du groupe d’extrême droite Génération Identitaire, qui a financé en 2019 une mission anti-migrants dans les Alpes, à grands coups d’hélicos, de 4×4 et de drones. Le tout – 30 000 euros – financé via une cagnotte participative. Alors que ces mouvements sont de plus en plus organisés, ils deviennent également plus compliqués à surveiller, comme le rappelle Olivier Ertzscheid : « C’est la métaphore de l’iceberg. Il y a des conversations émergées, que l’on retrouve sur BFM, etc., d’autres en dessous de la surface, et d’autres beaucoup plus profondes. Ce qui faisait partie des conversations émergées sur Facebook à tendance à descendre dans de nouveaux espaces, les dark socials – les messageries type Whatsapp, Telegram, etc. Il devient plus difficile d’estimer quand ce truc-là va nous péter à la gueule ». 

MONDIALISATION DES LUTTES

« On a minimisé le mouvement anti-pass en le faisant passer uniquement pour antivax, alors qu’il s’agit d’une prise de conscience du monde dans lequel on vit et des réels rapports de force entre les politiques qui gouvernent le monde, explique le philosophe Mehdi Belhaj-Kacem. Mais on a utilisé le complotisme comme mot magique pour discréditer ce mouvement. Dans toute l’histoire de la pensée, il n’y a jamais eu de notion aussi abêtissante… Dès que vous n’êtes pas d’accord, vous dites le mot magique et le débat est fini, on cesse de réfléchir. Ceux qui sont réveillés ne se rendormiront pas. Ceux qui somnolent peuvent se réveiller, mais ça ne va que dans un sens. Il y a deux France, ceux qui ont conscience de là où on vit, et ceux qui sont encore hypnotisés par la narration officielle. Comme dans Matrix, avec la pilule bleue et la pilule rouge ». Alors que les taux de participation aux élections sont en chute libre, une partie de la France s’est paradoxalement repolitisée depuis quatre ans, pour former une sorte d’armée de l’indignation, qui ne croît plus en la politique, et qui a pulvérisé le clivage gauche-droite.

Autre effet de la mutation des Gilets jaunes durant la pandémie, relevé par Mehdi Belhaj-Kacem : « Il y a une internationalisation, pas encore de l’insurrection, mais de la résistance. Les gens qui sont venus pour dire non au pass sanitaire, chemin faisant, on appris plein de choses sur le monde dans lequel on vit ». En 2022, ce n’est plus seulement la France qui inquiète ses citoyens, mais le fonctionnement de toute la planète. 

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Deux valeureux représentants des forces de l’ordre se laissent convaincre par un manifestant ; nos amis anglais veulent taxer davantage les ultra-riches, quelle drôle d’idée ! (photos Gilets jaunes Florian Thévenard).


Fabrice Grimal, figure des Gilets jaunes qui avait anticipé le mouvement dans un livre sorti en 2018, Vers la révolution, et si la France se soulevait à nouveau, le prédit : « On aura une nouvelle génération de gens frustrés, de vétérans d’un combat de rue qui n’aurait pas marché – les Gilets jaunes – et qui seront disponibles pour le combat d’après. » Alors que ce nouveau vivier insurrectionnel se met en place, une nouvelle catégorie de « combattants » est aussi en train d’émerger, qui investit un nouveau terrain de lutte : la politique.

LE TERRAIN DE L’ILLÉGALITÉ

C’est le choix de la député-activiste Alma Dufour (LFI), surnommée « l’ennemie n°1 d’Amazon » – pour avoir empêché la construction de cinq sites du géant américain grâce à des actions d’occupation – a, elle aussi, fait ce choix de la politique. L’ancienne Gilet jaune est également la seule député française à avoir un casier judiciaire politique – pour avoir décroché un portrait de Jupiter. « Je fais le relai de nos combats du côté de l’Assemblée nationale. C’est complémentaire d’avoir ce continuum entre le social et les représentants politiques. C’est aussi plus facile pour coordonner des stratégies, pour tirer dans le même sens en même temps. Même si on ne gagne pas, on fait infléchir la bataille culturelle. On l’a vu avec les jets privés. » Et la jeune député de 32 ans a de grands projets, se posant même la question d’aller plus loin, sur le terrain de l’illégalité : « Si on continue d’être bloqués à l’Assemblée nationale, on ne pourra plus dire aux gens, “la prochaine fois on va gagner”. Ça ne va pas fonctionner comme ça, donc il faut catalyser la colère, il faut exercer un rapport de force. Si un mouvement comme les Gilets jaunes reprend, il faudra qu’on soit à leurs côtés, qu’on assume un rapport avec l’illégalité, qui va se poser assez rapidement. Je me pose la question de jusqu’où je peux aller en tant que députée, jusqu’où je peux revendiquer le fait qu’on soit dans une situation d’urgence, et qu’on assume d’exercer un rapport de force, y compris dans l’illégalité ».

UNDERGROUND RÉVOLUTIONNAIRE

Au fil du temps, le militantisme se structure donc aussi sur le plan politique, les idées se mettent en place, les programmes se font, et tout un écosystème dissimulé s’active en sous-main. « Depuis deux ans, je vis la période la plus excitante de ma vie, s’enthousiasme Mehdi Belhaj-Kacem. Il y a tout un univers parallèle qui est en train de se créer, extrêmement créatif et positif. Un nouvel underground littéraire, artistique, intellectuel, scientifique… qui est très combatif. C’est extrêmement excitant intellectuellement ». 

Mais que faudra-t-il pour que la mayonnaise prenne et qu’une révolution éclate ? Pour Mehdi Belhaj-Kacem, « le point de bascule sera les corps constitués qui disent “basta ! On ne va pas massacrer la population, on va se retourner contre les gouvernants”. Un certain nombre de commissaires, de gendarmes, sont conscients de ce qu’il se passe… ». Selon Fabrice Grimal, « le ralliement des cadres et des managers est la condition sine qua non pour une révolution réussie. Ils pourraient aider à structurer, apporter des compétences d’organisation, et de l’argent. Il faudrait sinon des décisions fiscales qui mettent le feu aux poudres, ciblant les riches ». Impossible de prévoir ce qu’il va se passer dans les mois à venir, ou de savoir quel événement serait susceptible de réveiller encore plus la colère du peuple. Ce qui est sûr, c’est qu’après six ans de macronie, les ingrédients sont réunis. Après un premier mandat dédié à la « stratégie du choc » chère à ses potes startuppers, ce second mandat se placera-t-il sous le signe de la stratégie du chaos ? La réponse dans la rue d’ici quelques mois.  


Par Jean-Baptiste Chiara