Quand Edward Snowden recevait Jean-Michel Jarre à Moscou

Edward-Jarre

Le compositeur français et le lanceur d’alerte américain se sont donné rendez-vous dans une pièce anonyme de la capitale russe. Extraits :

Jean-Michel Jarre : Au moment où j’ai entendu parler de vous pour la première fois, dans le Guardian , j’ai été touché par votre décision et votre courage. Cela m’a fait penser à ma mère lorsqu’elle a rejoint la Résistance, à peu près au même âge que le vôtre à l’époque. C’était vers 1941. Elle a été arrêtée pas moins de trois fois par les Nazis, mais elle a toujours réussi à s’échapper… Aujourd’hui, personne ne le dit, mais à ce moment-là, la majorité des Français considéraient les résistants comme des fauteurs de troubles et même des traîtres. J’ai été élevé par ma mère dans l’idée que lorsque le pouvoir en place agit de manière inacceptable, il faut s’y opposer. C’est exactement ce que vous avez fait. Vous vous êtes opposez à votre gouvernement, non pas pour dire « stop » mais « faisons attention » à l’utilisation faite de la technologie, et à ses abus…

Edward Snowden : Les États-Unis sont nés d’un acte de résistance, qui fut considéré à l’époque comme un acte de trahison envers le Roi (George III). Tous les pères fondateurs du pays étaient vus comme des traîtres. Chaque moment de progrès social décisif provoque des contestations violentes. C’était le cas lorsque nous avons mis fin à l’esclavage, la prohibition, donné les droits de vote et d’avorter aux femmes… La légalité et la moralité sont deux choses distinctes. Si nous ne pouvons pas remettre en cause les lois, il n’y a plus de progrès possible.

Jarre : Dans ces situations, la ligne entre le traître et le héros est extrêmement ténue : tout dépend du camp choisi, bien évidemment, mais aussi de comment le passage du temps et l’Histoire vont changer notre façon de voir ces événements. Comment réagissez-vous quand la direction de la CIA vous considère comme un traître ? Certains ont même avancé, après les attentats du 13 novembre à Paris, que vous en étiez responsable… Ils prétendent qu’en révélant toutes ces informations, vous prenez le risque de les laisser entre de mauvaises mains.

Snowden : Tout d’abord, il n’a jamais été prouvé qu’il existait un lien entre un de ces attentats et la divulgation de ces informations. À quoi ça sert, de sortir ce genre d’arguments ? À changer le sujet. Nos dirigeants ne veulent pas entendre parler des problèmes concrets qui bafouent nos lois, nos valeurs. Où la liberté d’informer s’arrête-t-elle ? Si on en écoutait certains, il ne faudrait pas publier une liste d’hôpitaux parce que ceux-ci pourraient être des cibles potentielles, etc. Je crois, comme vous, que la plus haute forme de patriotisme, c’est être parfois du côté de son pays, contre son gouvernement.

Jarre : Cela me rappelle l’attitude du Vatican envers Gutenberg, lorsque le clergé considérait que l’imprimerie, qui donnait l’accès aux livres à un plus grand nombre, était une menace. Il y a là une analogie à faire avec le pouvoir d’Internet qui permet le partage de toutes sortes d’informations.

Snowden : Effectivement. Dans une démocratie complètement libre, d’où vient la légitimité d’un gouvernement ? Du consentement du peuple, des électeurs. Mais ce consentement n’a de sens que si l’information circule. Comment un gouvernement peut-il être légitime si nous ne savons pas ce qu’il fait ? Je ne dis pas qu’il ne doit pas y avoir de secrets du tout, mais tout le monde doit avoir accès à un savoir élémentaire et basique. Sinon nous ne sommes plus les partenaires d’un gouvernement que nous avons élu, mais ses sujets, et, pire, ses victimes.

Jarre : Avec des institutions qui pervertissent la relation entre les gouvernants et les gouvernés, non ?

Snowden : Absolument. Lorsque la CIA cache des informations basiques, elle pervertit la relation entre gouvernants et gouvernés. Elle viole nos lois, nos valeurs.

Jarre : J’adore les États-Unis. Avec la France, ce sont deux pays basés sur le respect des droits de l’homme. Ce sont des principes inscrits dans nos constitutions respectives. Nos pays sont liés par ces valeurs éternelles, celles qui ont poussé Lafayette à traverser l’Atlantique pour donner vie à la démocratie américaine… Et des années plus tard, en 1944, ce fut au tour des Américains de venir se battre pour nous aider à restaurer la démocratie et la liberté ici…

Snowden : C’est vrai. Et une des grands principes inscrits dans ces constitutions, c’est de ne pas s’immiscer dans la vie privée des gens, et d’être clair sur la différence entre la sphère publique et privée. Et ces programmes de surveillance de masse n’ont jamais été développés pour lutter contre le terrorisme, mais pour l’espionnage industriel et économique, ainsi que pour des manipulations politiques et diplomatiques.

Jarre : Le complexe de Dieu ou l’illusion du pouvoir infini semble être un point commun entre de nombreux dirigeants et gouvernements actuels…

Snowden : Oui mais c’est vers la technologie qu’ils se sont tournés, afin de savoir où vous étiez hier soir, où vous étiez l’année dernière à telle date, à quel endroit. A chaque lieu, chaque message que vous envoyez, chaque site internet que vous visitez … Avons-nous vraiment envie de vivre dans un monde où Dieu travaille pour la NSA ?

Jarre : Ils oublient que l’Etat est là pour servir les citoyens, et pas l’inverse, et que leur utilisation de la technologie devrait donc le refléter.

Snowden : Oui, ce que j’ai fait pour mon pays, je ne l’ai pas fait contre la NSA, mais afin d’améliorer son fonctionnement. Un document ne peut pas être labélisé « secret » tant qu’il ne constitue pas une menace réelle. Ce n’est pas un seul, mais des millions de documents qui ont été révélés et cela n’a pas posé de problème à qui que ce soit. Alors que tous ces documents sont classifiés sans aucune raison, avec pour prétexte la protection de vies ….

Jarre : Quand nous nous sommes parlés pour la première fois, j’avais déjà ce mot, « Exit », comme un titre potentiel pour notre collaboration. En discutant avec vous, je suis convaincu que c’était le bon …

Snowden : En fait, la sortie, « Exit », c’est quelque chose que nous recherchons tous. Nous avons chacun un but et nous utilisons la liberté pour aller vers un ailleurs, en nous disant qu’il est temps de changer, de trouver une meilleure voie. Je ne peux pas rester ici, il faut que je trouve une nouvelle direction. Dans mon cas, j’ai signé pour servir mon pays. Et, au bout d’un moment, je me suis rendu compte qu’au lieu de protéger les miens contre des ennemis extérieurs ou des terroristes, je passais mon temps à surveiller les citoyens américains. Que se passe-t-il lorsque vous vous rendez compte que vous vouliez défendre des valeurs au point d’y consacrer toute une vie, et que ces valeurs sont totalement contredites par le système pour lequel vous travaillez ? A ce moment-là, vous avez besoin de trouver un moyen de vous en sortir … Une « exit ». 


Paru dans Technikart #201, mai 2016

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