NINJA THYBERG : « LE PORNO EXTRÊME RAPPORTE »

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La réalisatrice suédoise, engagée en faveur d’un porno éthique et féministe, présente Pleasure, une plongée moyennement folichonne  dans l’industrie hollywoodienne du hard. Âmes sensibles s’abstenir. 

Treize ans après le court-métrage du même nom, tu sors ton nouveau film, Pleasure. Ça raconte quoi ?
Ninja Thyberg : C’est l’histoire d’une jeune Suédoise de 19 ans qui part conquérir Los Angeles avec l’ambition de devenir la prochaine grande star du porno.

Le court-métrage Pleasure a été salué à Cannes en 2013. Pourquoi avoir attendu 8 ans pour en faire un film ?
Je devais d’abord terminer mes études. J’ai été diplômée de mon école de cinéma en 2015 et depuis j’ai travaillé non-stop sur ce film. J’ai fait des recherches sur l’industrie du porno qui m’ont pris des années. Pendant cinq ans, j’ai voyagé entre la Suède et Los Angeles pour m’imprégner du milieu porno. Puis j’ai cherché mon actrice et j’ai trouvé Sofia (Kappel, ndlr) mais ça m’a pris un an et demi ! Puis on a filmé en plusieurs étapes, donc j’ai encore pris une année supplémentaire.

Pourquoi un film sur le sexe ?
Le sexe est lié aux questions de rôles associés aux genres, mais aussi au pouvoir. En tant que femme ayant grandi dans une culture dominée par le « male gaze » (regard masculin, ndlr), constamment sexualisée, ça m’a paru logique de faire un film sur le sujet. 

Comment as-tu découvert le porno ?
J’avais 16 ans. Mon premier copain m’avait montré un porno sur une cassette VHS qu’il avait empruntée à un pote. C’était hyper normal pour les mecs de s’échanger du porno, alors que moi et mes amies on n’avait jamais vu de porno. On n’osait même pas dire qu’on se masturbait ! J’ai réalisé l’immense fossé entre l’éducation sexuelle des garçons et celle des filles. C’est comme ça que je me suis prise de passion pour ce sujet.

Ce film se déroule aux États-Unis. Qu’as-tu appris là-bas ?
En Suède, nous consommons énormément de culture américaine. Nous pensons être pareils, mais il y a beaucoup de différences. En Suède, être riche est plus une histoire de luxe qui ne dépend pas forcément de l’argent car la santé et l’éducation sont gratuites. Il n’est pas question de vie et de mort, plutôt du nombre d’objets de luxe que l’on peut s’offrir. Aux États-Unis, le système économique est totalement différent. Si vous avez un cancer, vous pouvez ne pas survivre si vous n’en avez pas les moyens. Les gens issus de la classe ouvrière sont prêts à faire n’importe quoi pour de l’argent.

Ce film est-il un moyen de protester contre le porno mainstream fait par des hommes et pour des hommes ?
Oui. Il est très important de comprendre à quel point le porno est toujours orienté de la même manière. Cette vision universelle du sexe a un impact énorme sur notre culture. Tout est filmé d’un point de vue masculin.

Pourquoi le nom Pleasure ?
C’est un titre qui sied à tous les contenus qu’explore le film : la création d’un fantasme qui génère du plaisir, mais aussi la question du plaisir pour qui et de quel type de plaisir ? Quand vous vous objectifiez, il y a un certain plaisir à créer une certaine image de soi, à retenir l’attention. Ce titre soulève des questions plus qu’il n’apporte des réponses.

Qu’est-ce que vous dites à ceux qui pensent que le porno éthique signifie moins de plaisir ?
Je ne suis pas d’accord. On vit dans des pays qui tendent à érotiser les rôles de genre : l’homme est censé être un prédateur et la femme la proie. Nous avons été éduqués pour penser comme cela. Avec le mouvement MeToo, on a commencé à voir qu’il y a définitivement une connexion entre les rôles sexuels (homme actif et femme passive) et la culture du viol. C’est important d’érotiser le sexe avec consentement, mais ça demande du travail.






Décris-nous comment tu as filmé Sofia Kappel.
Je me suis concentrée sur le fait qu’elle est le personnage principal, donc nous devons la regarder et voir à travers ses yeux. La caméra ne la regarde jamais d’au-dessus. Elle est toujours active pour que le spectateur expérimente les scènes avec elle et non comme si elle était un objet sexuel. 

Pleasure montre la misère sociale. Les filles n’ont pas d’argent, pas de famille, pas d’amis…
La majorité est issue de classes populaires et a dû affronter des choses difficiles. La raison principale pour entrer dans le porno est que c’est un moyen facile de gagner de l’argent. Tu gagnes plus vite de l’argent avec le porno qu’avec n’importe quel job de merde plus dur. Mais ce n’est pas la réponse pour tout le monde. 

« Tu n’as pas à faire quelque chose que tu ne veux pas faire » est une phrase souvent répétée dans le film. Pourtant, le personnage de Bella doit tourner des vidéos toujours plus difficiles pour devenir une star.
Les actrices porno ont le choix, mais la réalité de cette industrie est que ce qui fait vendre et rapporte est le porno extrême. C’est là qu’est l’argent. Toutes les filles à qui j’ai parlé m’ont toujours dit qu’elles pouvaient dire stop à tout moment, mais quand je leur demande : « Ok, raconte-moi la dernière fois que tu as dit stop », elles m’ont quasiment toutes répondu qu’elles ne l’avaient jamais fait pour ne pas causer de problèmes. C’est une zone grise.

Et la dernière fois que tu as vu un bon porno ?
C’était un film d’Erika Lust. Une vidéo sortie il y a un mois environ dans laquelle ont joué des amis.

Quels sont les ingrédients pour faire un bon porno ?
Je suis fatiguée de voir du porno mainstream où la femme est un simple objet sexuel juste ici pour être baisée par un acteur homme actif faisant des choses au corps féminin comme si c’était une « sex doll ». La diversité est aussi très importante pour sortir des fantasmes stéréotypés. 

Est-ce que cette expérience t’a donné envie de réaliser un film porno ?
Oui ! Quand j’ai commencé à faire des films il y a plus de dix ans, diriger un porno féministe était un de mes rêves. J’ai participé à un projet de porno féministe mais pas en tant que réalisatrice, donc c’est définitivement quelque chose que j’aimerais faire.

Pleasure, en salles depuis le 20 octobre


Par 
Margot Ruyter
Photo Alexandre Lasnier